3.

Si L'auberge des landes ouvrait tôt le matin, c'était parce qu'elle se trouvait sur la route d'une usine et que de nombreux membres du personnel venaient y prendre leur petit déjeuner, ce qui faisait que depuis deux mois qu'il y séjournait, Khell Shusk avait vu les mêmes véhicules et visages, jour après jour.

Aussi quand une grande voiture noire s'était rangée devant la terrasse même où il avalait ses œufs, il avait interpellé le patron qui lui servait son café.

- Est-ce que vous savez à qui… ? jeta-t-il, déjà sur le qui-vive, Pirate toujours sur la liste des personnes recherchées.

- Oui, c'est celle du maître du château d'Heiligenstadt.

Mais ce fut toujours pas trop rassuré qu'il vit Albator se diriger vers sa table et s'asseoir sans plus de façons.

- Comment savais-tu où me trouver ?

- On dirait qu'Alguérande n'a pas avoué qu'il s'est fait piquer hier dans mon parc ! ?

- Il est rentré en milieu de nuit, je dormais depuis longtemps, et là c'est lui qui roupille à fond. Il a quand même réussi à t'espionner durant deux mois !

Le visage et la voix de Khell s'altérèrent.

- Vous vous êtes parlé ? Que lui as-tu dit ? s'inquiéta-t-il.

Le grand brun balafré chaparda une tasse sur une table voisine inoccupée et prit la cafetière posée devant Khell.

- Lui et moi avons réussi à être face à face sans que l'un de nous ne tire et ne finisse dans les choux ! grinça-t-il. L'envoyer nous observer, je suppose que c'était ton idée ? Nous avions une fréquence de communication, tu aurais pu m'avertir !

- Alguérande ignorait ce qu'il allait trouver, il avait très peur d'être vu justement. Le secret était nécessaire. Cela s'est vraiment passé pacifiquement entre vous deux ?

- On a pu parler, un peu… Je ne sais pas ce qu'il attend de moi, ce que tu lui as fait espérer ?

Khell mit un moment avant de répondre.

- J'en suis resté à ce dont nous avions parlé devant le chalet. Que tu étais son géniteur, que tu le considérais comme ton enfant et que tu étais prêt à lui offrir une petite place. Tout cela, c'étaient de belles paroles, mais la réalité est légèrement plus compliquée j'imagine.

A son tour, Albator ne commenta pas de suite les propos de Khell.

- Qu'est-ce qu'Alguérande a rapporté de ses observations ? préféra-t-il questionner.

- Il a découvert un monde qu'il ne connaissait absolument pas, qu'il ne pouvait concevoir. Ça l'a séduit et ça l'a effrayé. Il est comme un papillon de nuit, attiré par la flamme d'un foyer mais redoutant de s'y consumer… Et puis, il y a tes trois enfants.

- Et un souci… Là, j'ai profité du fait que le chauffeur a emmené les aînés faire leurs dernières emplettes avant de retourner en Pension et à la petite école pour venir.

- Oui, comme je l'avais avancé au chalet : un enfant hors mariage ferait tache… soupira Khell. Mais ces observations ont donné de l'espoir et une attente infinis à Alguérande. Il souhaite quelque chose, mais je le crois incapable de l'exprimer.

Khell souffla profondément, de la peine sur le visage.

- Tu repars fin de la semaine, tout va se terminer avant d'avoir pu commencer. Je ne sais pas si Algie se remettra de cette énième désillusion !

A la surprise de l'ancien Pirate, Albator esquissa un sourire.

- Bien que nous serons quasi en état d'alerte de guerre, je propose que vous embarquiez sur l'Arcadia. Du temps, nous en aurons. Kréon mon opérateur radar s'est marié et ne reviendra pas, je t'offre son poste.

Le grand brun balafré jeta un coup d'œil à sa montre.

- Je dois rentrer au château, Alhannis et Alcéllya ne vont plus tarder. Je vous laisse réfléchir tous les deux, si vous êtes d'accord, je t'enverrai les données de notre départ.

- Ça va rassurer le petit. Il le mérite tellement, si tu savais.

Khell s'assombrit.

- Vous avez tellement de choses à régler entre vous. Maintenant qu'il cerne mieux la vérité, je pense qu'il ne se pardonnera jamais d'avoir manqué te tuer en une réaction viscérale et irréfléchie !

- Et moi de l'avoir balafré, soupira Albator avant de retourner à sa berline noire.


Devant partir la première, Salmanille avait été embrassée et câlinée par son mari et ses enfants.

- Toi et moi, nous nous croiserons quand ce sera possible, fit-elle à l'adresse du grand brun balafré. Quant à vous les enfants, nous reviendrons tous les deux, si c'est possible, car ce vol sera extrêmement hasardeux et dangereux.

- Oui, on sera patient, promit Alhannis tandis qu'elle montait dans la limousine qui allait la conduire à sa navette de commandement pour rejoindre son cuirassé en orbite.

Par hasard, ou par instinct, l'adolescent se serra ensuite étroitement, et plus fortement que jamais, contre son père.

- Je t'aime, mon papa ! fit-il d'une voix et dans une pose possessives à l'extrême.