Le pas de trop.


La vapeur de la douche m'enveloppe et se colle aux murs, rendant flou le miroir un petit peu plus à chaque instant jusqu'à ce que je ne distingue finalement plus mon reflet. Je fixe les volutes de vapeur tourbillonnantes d'un air distrait, l'eau coulant sur mon corps me brulant la peau sans que je ne me décide pourtant à m'écarter du jet. Je baisse les yeux sur mes pieds pâles devenus roses sous l'effet de la chaleur, pensant encore à ma discussion avec Aïdô. Je ne l'ai pas revu de la journée, je me demande si Kaname ne l'aurait pas grondé pour la discussion que nous avons eu plus tôt tous les deux. Il en a surement trop dit, même si à mes yeux ce n'est malheureusement pas assez. Quoique, vu comment Kaname réagit en ce moment, je commence à douter qu'il prenne à nouveau la peine de faire la morale à ces amis quand à quelque chose qui me concerne.

Ma main glisse vers ma joue distraitement, avant qu'un coup bref frappé à ma porte ne me fasse revenir à moi dans un sursaut qui manque de me faire déraper au fond de la douche. Je m'accroche au rideau dans un petit cri, et rattrape mon équilibre laborieusement.

- Oui ?

Ma voix enfin maitrisée après ma rêverie, c'est celle de Yori que j'entends me parvenir de l'autre côté de la porte. Yori, la douce fille qui partage ma chambre, celle qui se rapproche le plus d'une amie pour moi, même si je pense qu'elle se méfie un peu trop de moi. Comment lui en vouloir ? Je disparais chaque nuit pour veiller à la sureté de l'école, sans pouvoir lui expliquer sur quoi je dois tant veiller. Je comprends qu'elle se méfie, mais sa douceur me fait du bien, après tout, à part mon père adoptif et Zero, elle est la seule humaine que je fréquente.

- Les cours de la journée se terminent, mais le professeur de math demande à te voir. Il n'a pas apprécié que tu sortes de son cours sans autorisation, je pense que tu es bonne pour quelques heures de retenue.

Je soupire et la remercie de me prévenir, avant d'enrouler une serviette autour de moi et de sortir précipitamment de la douche, enfilant mon uniforme et séchant mes cheveux en même temps, m'emmêlant dans le fil du sèche-cheveux. Est-ce que un jour je cesserais d'être maladroite ?

J'abandonne finalement et saute dans mes bottes brunes avant de pousser la porte, sous le regard inquiet de Yori. Les cheveux encore humides, je cours dans le couloir de mon pavillon jusqu'à en sortir en dérapant, reprenant ma course vers l'académie. Avec tout ça, avec cette journée que j'ai perdue à sécher les cours, je n'ai même pas été là pour accomplir ma mission de chargée de discipline. Je pense que Zero a du se retrouver seul pour assurer le passage des élèves de la night class. Un doute me saisit aussitôt et me tord l'estomac. Je sais comment est Zero, je sais aussi qu'il rate souvent le travail, fainéant comme il est. Et si cette fois aussi monsieur avait voulu prendre congé, pile le jour où je manque à mon rang ? Si aucun de nous deux n'est là pour veiller à l'ordre, alors dans ce cas c'est l'anarchie. Et si les élèves de la night class c'étaient fait agressée à cause de mon manque de professionnalisme ?

Ce doute me fait accélérer, et j'arrive hors d'haleine dans le hall de l'académie, la porte se claquant derrière moi avant que je ne me fige, un pied ne touchant pas encore le sol. Oups, il semble que j'ai manqué de timing une fois encore. Je relève la tête, au centre d'une foule de vampire et reprends mon souffle discrètement, me faufilant entre eux en ayant pour but d'arriver jusqu'au pied du grand escalier, évitant soigneusement de croiser Kaname et ses acolytes. Je m'en sors plutôt bien, ne connaissant pas personnellement une grande majorité des élèves. Beaucoup choisissent de rester dans l'ombre, sans mauvais jeux de mot. Je n'avais jamais d'ailleurs prêté attention au fait qu'ils soient autant à suivre les cours de nuit. La faute à mon rôle de chargée de discipline, je n'ai pas le temps de me stopper pour les regarder passer, je dois justement faire en sorte qu'ils arrivent tous en un seul morceau à l'académie, et je me tue à la tâche. Tout ça pour être jalousée et ignorée par mes camarades de la day class, et jugée de haut et snobée par ceux de la night class. Quelle superbe vie j'ai. Heureusement, plaquer un sourire insouciant sur mon visage la plupart du temps m'évite de montrer ce que je pense véritablement de tout ça. Je suis juste tellement fatiguée, et l'année ne fait que commencer, haut les cœurs. Je chasse mes idées noires de ma tête à coup de balais, ne me reconnaissant pas dans ma façon de penser. Je tiens à rester optimiste et bienfaisante, je n'aime pas les conflits, je veux juste faire en sorte que tout ce passe bien et que tout le monde soit heureux. C'est juste que depuis quelques jours, je me sens en dehors de tout ça, rejetée, et secrètement je sais que tout ça a à voir avec ce cher Kaname. Je ne comprends pas sa réaction. J'en perds même presque le sommeil.

Mon avancement dans la foule d'élèves se passe bien, et je vois les marches à quelques mètres de moi. J'ai beau feindre ne pas voir que beaucoup de regards se posent sur moi, je les sens pourtant me bruler le dos. J'accélère, soulagée d'avoir échappé à une rencontre plus prononcée avec l'un d'eux. Je ne suis pas mentalement prête à avoir une nouvelle discussion avec un vampire aujourd'hui, Aïdô ayant déjà épuisé mes réserves ce matin.

C'est ce moment bien sûr que choisi Ruka pour sortir de Dieu sait où, et pour me bloquer le passage, ses longs cheveux marrons clairs suivant ce geste dans un mouvement fin et gracieux, tout ce qui me manque en somme. Un sourire hautain se dessine sur ses lèvres et je ne retiens pas un grognement de dépit. C'est ainsi que ça va être maintenant ? Maintenant que Kaname a presque déclaré publiquement qu'il ne m'attache plus aucune importance ? J'aurais dû me douter que certains de ses amis sauteraient sur l'occasion pour se venger, pour me faire payer toutes ces longues années ou Kaname me traitait bien au-delà de ce que je mérite. Je ferme brièvement les yeux et serre les poings, relevant le regard vers elle, prête à encaisser ses remontrances. Sauf que c'est là bien mal la connaitre, Ruka préfère la violence des mots à celle physique. Et le ricanement moqueur qu'elle lâche en fixant mes cheveux puis en laissant son regard dériver lentement le long de mon corps me fait monter le rouge aux joues.

Je recule d'un pas, cédant à l'intimidation, avant de baisser la tête vers mes chaussures en souhaitant qu'elle s'écarte de mon chemin le plus vite possible. Je ne suis pas jolie, ni brillante. Mes notes à l'école le prouve, tout comme le fait qu'à mon âge je n'ai jamais eu de petit ami ou rien qui s'en rapproche. Quand je vois les autres couples dans l'enceinte de l'académie ou même dans les rues, même si je ne sors que rarement, je me demande ce que ça fait d'être aimée à ce point, de compter vraiment pour quelqu'un. Je n'attire pas les regards, sauf par ma maladresse. Ruka quant à elle est sublime et très intelligente, et je suis sure et certaine que même sans son charme vampirique elle serait tout aussi attirante.

- Tu n'as pas à être là, chargée de discipline, dit-elle dans un sourire découvrant ses dents blanches. Tu n'as pas réalisé que c'est l'heure des cours de nuit, petite enfant ?

- Je sais l'heure qu'il est. Je dois justement aller voir mon professeur de mathématique, loin de moi l'idée de vouloir venir troubler votre emploi du temps.

Je fronce les sourcils avant de faire un pas en avant, dans l'intention de mettre fin à cette discussion. Sauf qu'elle ne l'entend visiblement pas de cette oreille, et se décale au même rythme que moi pour me barrer le chemin une fois de plus.

- Il y a un problème Ruka ?

Je pivote en voyant Aïdô surgir gracieusement lui aussi d'entre les élèves, nous regardant tour à tour Ruka et moi avant de nous pousser d'un fin mouvement de main vers un bureau vide à cette heure et donnant sur la réception. Voyant que je ne bouge pas d'un cheveu, il referme sa main sur mon poignet avant de me trainer à sa suite, refermant la porte derrière nous une fois dans le bureau.

Ça commence à bien faire maintenant. Je porte la main sur ma cuisse et la referme sur mon Artémis, restant à bonne distance de ces deux vampires.

- Ne sors pas ton arme Yuuki, tu perdrais ton temps. Nous ne te ferrons pas de mal non plus, Kaname n'a pas relâché sa surveillance sur toi à ce point, du moins, pas encore malheureusement.

Aïdô a l'air de jubiler, et je vois rouge, dans tous les sens du terme. Je porte brièvement une main à mes yeux, mais n'ai pas le temps de me demander plus en profondeur ce qu'il se passe qu'une main se pose sur la mienne pour me forcer à la baisser.

Face à moi, je découvre deux yeux d'un bleu si clair et si pur que j'en oublie momentanément mon nom. Aïdô Hanabusa est un beau garçon c'est vrai, comment j'ai fait pour ne pas m'en rendre compte pendant si longtemps ?

- Calme-toi, susurre-t-il, et dis-nous ce que tu es venue faire là. Pourquoi nous espionnes-tu, ou plutôt pour qui ?

- Vous espionner ? Mais enfin c'est du délire. Je dois juste aller voir mon professeur de mathématique, qu'est-ce que vous ne comprenez pas là-dedans ?

Je retire ma main de la sienne et secoue la tête, brisant le pouvoir presque hypnotique qu'avait le regard d'Aïdô sur moi. Ruka vient se placer dans mon champ de vision, du moins c'est ce dont j'ai l'impression. Ma vue se trouble peu à peu, comme le miroir avec la vapeur de l'eau chaude tout à l'heure, et je m'adosse au mur placé derrière moi. Je sais ce qui ce passe. Je sais qu'ils abusent de leurs pouvoirs de vampires sur mon pauvre et faible corps d'humaine et que mon système immunitaire n'est pas assez fort pour y résister.

- Fichez-moi la paix…

J'ai l'impression d'être une souris prise au piège entre les pattes de deux gros chats sadiques, sans aucun moyen de fuir et ce sentiment me rend folle de rage autant qu'il me terrorise. Je cligne des yeux en luttant pour rester debout et consciente, tout en entendant cependant clairement et ce sans le moindre effort ce qu'ils sont en train de dire.

- Qu'est-ce que maitre Kaname à bien pu trouver à cette fille ? Takuma m'a dit qu'il venait la voir presque tous les trois mois depuis son enfance. Ce n'est pourtant qu'une humaine banale, sans rien d'attrayant.

- Quelle mauvaise langue tu fais Ruka, mais j'avoue que moi aussi je me pose des questions sur cette fille et depuis un long moment, bien avant que Kaname ne perde tout intérêt pour elle. Cette agaçante mêle-tout de chargée de discipline doit bien avoir quelque chose qui ai suscité cet intérêt et je veux savoir quoi. Il y a quelque chose de louche là-dessous et c'est tout ce qui compte.

Je crois voir Ruka poser une main sur ses hanches, dans cet uniforme blanc qui fait ressortir sa beauté plus encore. Aussi belle que méchante, je croyais que ce genre de fille tenait plus du cliché. Elle se penche plus vers moi, souriante à nouveau.

- Je suis si heureuse de ce changement d'attitude de maitre Kaname. Enfin il revient à lui.

- Parce que tu crois, dis-je avec arrogance, tu crois vraiment que même si il ne souhaite plus être protecteur avec moi il te remarquera, toi, pour autant ?

Je l'entends reprendre son souffle et mes jambes défaillent sous moi, me laissant assise au sol, le cœur battant la chamade, les pensées en déroute. Je porte une main à mes lèvres en réalisant ce que je viens de dire, et comment je l'ai dit. Je songe même brièvement à m'excuser, honteuse. Je me sens minable, j'ai honte de moi. J'ai beau détester me sentir si faible face à eux, je ne suis pas ce genre de fille qui cherche à blesser les gens pour me sentir mieux. Le manque de sommeil est responsable de cet éclat de méchanceté en moi, à n'en pas douter, mais je doute que Ruka en tienne compte. Je crois que je viens de m'en faire une ennemie. Comment en quelques petits jours tous ces évènements négatifs peuvent-ils m'arriver ? Pourquoi je me sens aussi mal ?

- Comme c'est touchant, la petite est jalouse de toi Ruka.

Aïdô est le premier à se remettre de sa surprise, suffisamment en tout cas pour lâcher ce commentaire totalement inutile, empli de cruauté. Je redresse le visage et le regarde, me concentrant sur sa silhouette pour qu'elle me paraisse plus nette. Je le connais à peine, mais je sais déjà que ses humeurs sont changeantes. Il est le chouchou des élèves de la day class, parce que aucunes d'entre elles n'ont vu ce côté sombre de sa personnalité que je côtoie pourtant si souvent ces jours-ci.

Ruka émet un son boudeur, et je l'entends faire les 100 pas dans la pièce. Les bruits de pas dans le hall se sont tus, et je devine que les élèves ont regagnés leur classe en silence, sans se douter ou se soucier de ce qui ce passe ici.

- Maitre Kaname va se demander où nous sommes Aïdô, je ne tiens pas à ce qu'il nous trouve ici, avec elle. Ne poussons pas le bouchon trop loin.

Elle pose une main sur son bras, et le fais reculer d'une douce pression.

- Toi, dit-elle alors froidement en s'adressant à moi, ne te crois pas tirée d'affaire pour autant. Je t'ai en horreur petite chargée de discipline, et si tu n'étais pas la fille du directeur et l'ancienne protégée de maitre Kaname, il y a longtemps que tu aurais eu affaire à mes dons. Tu n'es rien, et tes propres parents ne t'aimaient même pas assez pour s'occuper de toi, comment veut-tu qu'un prince de sang pur puissent se soucier de toi ? Tu étais un passe-temps, ni plus ni moins, comme un petit chiot que les enfants délaissent en grandissant. Kaname ne m'aimera peut-être jamais comme je le désire, mais moi au moins je suis du même monde que lui, j'ai plus ma place à ses côtes que tu ne l'aurais jamais pauvre enfant naïve.

Je ne me rends même pas compte de leur départ avant que l'obscurité ne tombe totalement dehors, plongeant la pièce dans le noir. Comme ce fut une longue journée. Les jambes tremblantes et lourdes, je me relève en lissant mon uniforme, me sentant plus misérable que jamais. Comme elle le souhaitait, Ruka a touché un point sensible. Je ne suis pas du même monde que lui.