2.

Un mois avait passé depuis son rêve étrange, mais Samhain n'avait aperçu aucun signe de ce mystérieux cheval noir qui lui était apparu. Elle avait pourtant guetté le moindre indice, mais elle avait bien vite abandonné, se résonnant que tout cela n'avait été qu'un mauvais tour de son imagination, rien de plus.

Pourtant, il lui avait semblé si réel, ce rêve...

Nous étions le 1er décembre et une neige fine tombait du ciel bleu en millions de flocons. Samhain tentait tant bien que mal de dormir, bien au chaud dans son tombeau, mais trop de bruits lui parvenaient de dehors. Des cris de joie, des rires d'enfants surtout.

Des rires qui lui donnèrent mal à la tête.

Agacée, elle sortit de son antre pour se diriger à l'entrée du cimetière. Elle vit en effet une dizaine de gamins faisant une bataille de boules de neige, à plusieurs mètres de là où elle se situait. Parmi ces mêmes gamins, elle reconnut immédiatement un jeune homme aux cheveux blancs, riant de bon cœur en équilibre sur son grand bâton givré. Il s'agissait de Jack Frost, l'esprit de l'hiver, dont les yeux azur pétillaient d'amusement devant toute cette joie et cette bonne humeur matinale. Les mains dans les poches de sa veste bleue, il se rendit compte de la présence de Samhain quelques secondes après l'arrivée de cette dernière.

- Tiens, salut, hum...

- Samhain.

- Samane, ouais, c'est ça !

- S-A-M-H-A-I-N, Samhain ! le corrigea-t-elle, sur le point de perdre patience.

- Mon erreur, excuse-moi, dit-il. J'ai un problème à me souvenir des noms des gens. Il est rare que je te vois de si bon matin. Qu'est-ce qui t'amène ?

- Toi et tes gosses m'avez réveillé.

- Ah, mais tu devrais savoir que les enfants adorent jouer dehors lors de la première neige !

- Rien à faire. Vous faites du bruit à en réveiller les morts et c'est énervant.

- Eh, pourquoi donc ce mauvais caractère ?

- Je suis d'humeur assez tranchante lorsqu'on me réveille de cette façon. Je te prierais donc d'amener tes gamins jouer un peu plus loin.

Jack ouvrit la bouche pour répondre, mais c'est alors qu'un petit garçon se précipita vers eux, ses vêtements couverts de neige.

- Eh, Jack ! À qui tu parles, comme ça ?

- Une vieille amie, David. Retourne avec tes copains, je n'en ai que pour une petite minute !

Le garçon hocha la tête avant de retourner avec les autres. Jack reposa son attention sur Samhain, qui avait soudain pris une teinte encore plus livide qu'elle ne l'avait déjà.

- Je sais que nous ne sommes pas vraiment amis, toi et moi, fit-il en prenant son sérieux, mais je sais ce que tu ressens. Il n'y a pas si longtemps, j'étais comme toi : invisible. Mais ne sois pas triste comme ça.

- Je ne suis pas triste. Que sais-tu de moi, Frost ? Répondit-elle, froide.

- C'est que, étant donné ta situation, j'ai pensé que...

- Tu pensais quoi, hein ? Mêles-toi donc de ce qui te regarde, je ne t'ai rien demandé du tout !

Puis, sans attendre sa réponse, elle rebroussa chemin puis s'envola sèchement jusqu'à la forêt environnante. Quel idiot, ce Jack Frost ! Bien entendu qu'il ne pouvait pas comprendre ce qu'elle ressentait. C'était un gardien, après tout. Il avait la chance d'être aimé de tout le monde, d'être visible !

Peut-être n'en avait-il pas toujours été ainsi, mais elle s'en fichait. Qui serait en mesure de la comprendre, après tout ?

Personne.

Même ce fameux être apparu dans son cauchemar n'avait pas été foutu de se montrer.

Samhain retrouva le saule pleureur sous lequel elle avait l'habitude de se morfondre. Au bout d'un moment, elle sentit les larmes lui monter aux rétines, mais se retint avec peine de pleurer.

« Pleurer est pour les faibles », songea-t-elle.

Mais le chagrin s'écoula de lui-même et elle se laissa aller en silence. Elle ramena ses jambes à sa poitrine, prise de sanglots soudains. Elle ne comprenait pas. Pourquoi tout lui arrivait à elle ? Pourquoi pas à ces gardiens de pacotille ou à cette Candy de malheur ?

Elle resta un long moment dans cette position, puis quelques corbeaux vinrent se poster près d'elle, mêlant leurs croassements à ses plaintes.

Ce fut lorsqu'elle rouvrit les yeux qu'elle se rendit compte que ces oiseaux n'étaient pas vraiment normaux. Leurs yeux dégageaient une lueur dorée et leur plumage n'était pas constitués de plumes, mais de...

Sable.

Du sable noir.

Elle sécha rapidement ses larmes et remarqua qu'il faisait désormais nuit noire. Avait-elle pleuré si longtemps ?

L'un des corbeaux s'approcha d'elle pour lui picorer doucement la main, comme s'il souhaitait lui dire quelque chose. Elle se leva puis l'oiseau s'envola en lui faisant des signes de tête.

Il l'incitait à le suivre.

Guidée par une incontournable curiosité, elle suivit l'animal dans les profondeurs de la forêt. Plus ils avançaient, plus il faisait sombre, mais cela ne dérangeait pas vraiment Samhain.

Au contraire, cela lui plaisit.

Elle franchit quelques arbres avant de déboucher sur un chemin de terre sombre menant à travers un brouillard. La jeune femme avançait lentement, mais le corbeau ne la pressait pas. Elle admirait ce lieu sombre, terrifiant, mais merveilleux à la fois. Pourtant, elle croyait connaître la ville par coeur, pourquoi n'avait-elle jamais visité cet endroit ?

Mais peu lui importait, car pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait enfin dans son élément.

Près d'une heure s'écoula avant que le corbeau ne se poste sur une haute branche d'un vieux chêne décrépit, au-dessus d'elle. Il l'observait.

- Pourquoi t'arrêtes-tu ? Lui demanda-t-elle.

Mais l'oiseau ne lui répondit qu'en clignant de ses yeux jaunes. Samhain fronça les sourcils puis décida de continuer par elle-même. Elle s'enfonça un plus profondément dans la forêt noire, remarquant des ombres floues apparaissant ici et là autour d'elle.

Comme si elles la suivaient.

Mais si le but de son guide invisible était de l'effrayer, c'était raté, car elle trouvait l'atmosphère plutôt plaisante. Ici, elle était sûre de ne jamais être dérangée ni réveillée par ces gamins trop joyeux, ce Jack Frost ou encore pire : Candy

Oh, ce n'était pas leur genre d'endroit, mais elle, si.

Quelques minutes plus tard, elle distingua, à travers le brouillard, un puits gisant au centre de la forêt. Elle se pencha pour apercevoir le fond, mais il faisait si sombre que les ténèbres elles-mêmes semblaient faire office d'eau.

Y avait-il seulement un fond ?

Lorsque la jeune femme se retourna, elle sursauta en voyant toute une ribambelle de corbeaux s'étant rassemblés autour d'elle. Certains croassaient, d'autres ne se contentaient que de l'observer, menaçants.

Puis soudain, un cheval, le même que celui de son cauchemar, apparut devant elle en une traînée de sable noire. Il s'avança lentement, mais alors que Samhain crut qu'il allait s'arrêter à un mètre ou deux pour lui dire quelque chose, il n'en fit rien. Il continuait d'avancer, la forçant à reculer. Voyant qu'elle ne cédait pas à la peur, l'animal se mit à hennir de façon menaçante et à taper du sabot. Les corbeaux s'en mêlèrent, eux aussi. Ils s'envolèrent tous vers elle afin de la pincer du bec, la griffer et lui crier aux oreilles. Samhain tenta tant bien que mal de se défendre, mais les bêtes se révélaient bien trop nombreuses. Chaque fois qu'elle tentait de s'enfuir, on lui barrait la route, la coinçant sur un seul et même point : le puits. Elle utilisa sa magie, réduisant certains oiseaux en cendres, mais d'autres revenaient toujours et multipliés.

Elle n'avait plus qu'un seul choix.

Sur le point de céder à la panique, Samhain bifurqua sur sa dernière solution et sauta à pieds joints dans le puits sombre. Les animaux ne la suivirent pas, mais lorsqu'elle s'apprêta à ralentir la cadence en usant de sa lévitation, une force invisible l'attira de plus bel vers le fond, ce qui la mena à une course folle. Elle échappa un hurlement, certaine qu'elle allait s'écraser au sol.

Candy sautillait à travers la ville en chantonnant une cantine d'Halloween, même si cette fête était passée depuis plus d'un mois déjà. Elle sautait aisément de toits en toits tout en dégustant une sucette en forme de citrouille. Elle adorait les bonbons ! D'ailleurs, elle ne mangeait que ça.

La fillette observait les enfants jouir des joies de l'hiver tout en se dirigeant vers le cimetière. Elle souhaitait s'excuser auprès de Samhain. Candy savait que cette dernière ne l'appréciait pas vraiment, mais elle l'avait toujours considéré comme une grande soeur et une source d'inspiration. Après tout, Samhain était l'origine d'Halloween ! C'était pour cette raison qu'elle tenait tant à s'entendre avec la jeune femme.

Candy fouilla le cimetière, puis la forêt, mais Samhain n'y était pas. Aurait-elle déménagé sans qu'elle ne s'en rende compte ? Non, c'était peu probable : Sam n'était pas du genre à quitter une ville sans raisons du jour au lendemain. Elle arpenta toutes les rues, tous les endroits sombres et peu fréquentés ou elle aurait pu aller, mais Samhain resta introuvable.

À court d'idées, la petite fille repéra Jack Frost assis sur un toit, en train de dessiner dans le peu de neige devant lui. Elle se dirigea timidement vers lui.

- Salut, Jack, lança-t-elle.

- Eh, Candy ! Ça fait un bail. Bien réussit l'Halloween, cette année.

- Merci ! Et toi, toujours autant de joie et de neige !

- Bah, tu me connais. Je suis le meilleur ! Tu voulais me demander quelque chose ?

- Je me demandais simplement si tu avais vu Samhain ? Je la cherche depuis des heures, mais elle n'est nulle part.

- Ah, tu parles de la grande corneille à mauvais caractère ? Ouais, je l'ai croisé, tout à l'heure. Toujours aussi souriante, cette chère Sam.

Candy s'assit près de lui, le visage triste.

- Ne lui en veux pas. C'est un peu ma faute si elle est comme ça. Après tout, plus personne ne croit en elle.

- Nah, je comprends parfaitement ce qu'elle traverse, crois-moi, dit-il, le regard mélancolique. Être invisible, ignoré et rejeté, je sais ce que c'est. Si c'est pas trop indiscret, pourquoi souhaites-tu tant la voir ?

- Et bien, Sam ne m'aime pas beaucoup. Je voulais simplement lui dire que j'étais désolée pour sa situation et que j'aimerais vraiment l'aider. C'est une grande sœur pour moi, tu sais ? C'est pour ça que... bah je veux qu'elle sache qu'elle n'est pas aussi seule qu'elle le croit.

- Ouais, je comprends. C'est très gentil de ta part, Candy.

- Tu veux bien m'aider à la trouver ? Si tu n'es pas trop occupé, bien sûr.

- Pourquoi pas ? À deux, ça ira plus vite.

***

Samhain tombait à une vitesse hallucinante depuis plusieurs minutes déjà. Ce puits n'avait-il donc aucun fond ? Elle tentait de s'accrocher désespérément aux parois humides, hurlait à l'aide, mais rien à faire : cette force dévastatrice voulait réellement la voir atterrir en catastrophe.

La jeune femme atterrit finalement sur un sol rocailleux, mais elle n'eut pas l'atterrissage qu'elle avait imaginée, comme si l'étrange force l'avait soudainement ralentit pour ne pas qu'elle se blesse. Lorsqu'elle détailla l'endroit, elle prit un moment avant de réaliser la splendeur que cette pièce dégageait.

On aurait dit un véritable tombeau géant.

Les murs de pierres humides dégageaient une odeur de renfermé et, au plafond pendaient des stalactites telle une caverne souterraine. De plus, des centaines de cages rouillées gisaient un peu partout à la voûte, comme si elles attendaient sagement qu'on y emprisonne quelqu'un. Elle repéra également quelques escaliers sculptés dans la roche, à l'envers, à l'endroit, comme un labyrinthe.

Et pour la première fois depuis longtemps, un sourire s'étira aux lèvres de Samhain.

- Bienvenue dans mon humble repère, mademoiselle Sam, lança une voix ténébreuse derrière elle.

Elle se retourna en sursaut, s'y attendant à y retrouver le cheval de sable noir, mais elle se trompa.

Un homme dans la trentaine, grand et maigre, se tenait à seulement un mètre d'elle, les mains derrière le dos, un petit sourire fendant son long visage au teint griseâtre. Des cheveux noirs se dressaient en points sur sa tête et il portait une longue tunique sombre traînant à même le sol. Mais ce qui l'attira le plus chez cet homme fut ses yeux vifs et perçants d'une couleur dorée rappelant une éclipse solaire.

- C'est donc vous... dit-elle. La voix dans mes rêves. C'est vous qui m'avez conduit ici !

- C'est exact. J'espère que vous ne m'en voulez pas de vous avoir fait attendre. Je ne voulais pas me faire remarquer. Mais où sont mes bonnes manières ? Je me présente : Pitch Black. Vous me connaissez certainement sous le nom du Croque-mitaine ?

Il lui prit ensuite doucement la main puis la baisa, ce qui la fit quelque peu rougir.

- Oui, je sais qui vous êtes. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Pourtant, il me semble qu'on ne vous a pas revu depuis bien des années à cause des gardiens, je me trompe ?

- Vous êtes bien renseignée. En effet, ce sont les gardiens qui m'ont enfermé ici, dans ce trou perdu.

- C'est bien dommage. J'admire votre talent en matière de cauchemars.

Pitch sourit de nouveau sans détourner son regard du sien.

- Il est bien rare qu'on me complimente sur mes exploits. Mais passons. Si je vous ai invité ici, c'est pour un but précis. Je souhaitais vous rencontrer, discuter de certaines choses. Mais d'abord, si vous le voulez bien, puis-je vous faire visiter ?

Il lui tendit ensuite la main, qu'elle fixa durant quelques secondes. Samhain finit par se laisser guider par cet homme qui, secrètement, lui inspirait confiance.