- …Supplie-moi!
L'oxygène commençaient à manquer à Scarlett - il la serrait vraiment trop fort et la gravité n'arrangeait pas les choses. Ses pieds pataugeaient inutilement dans l'air, cherchant désespérément quelque chose auquel se raccrocher.
Elle eut d'un seul coup un moment d'illumination. Cet homme ne tarderait pas à la tuer alors il faudra agir vite. Et surtout, elle n'aura pas de seconde chance. Ce n'était d'ailleurs pas assuré qu'elle réussisse - mais elle ne perdait rien à essayer.
La jeune fille inspira un grand coup et cessa de se mouvoir.
Zack fut déçue. Il s'était attendu à ce qu'elle se débatte un peu plus. Elle lui avait paru tellement émotive! Et elle acceptait la mort comme ça?
Pffeu.
Il la relâcha. La gamine s'écroula sur le sol comme un vieux sac de patates, toussotant.
- T'es putain de sérieuse? lui cracha-t-il, je voulais des cris, des larmes! Pas une poupée de chiffon!
L'adulte donna un coup de pied dans le ventre. L'adolescente Noire émit un glapissement.
Lentement, elle redressa la tête. Ce qu'il y avait dans ses yeux plut beaucoup à Zack. Une lumière incendiaire de rage, de détermination. « Je ne mourrais pas ici !» criait-elle.
Oh, ça allait tellement lui plaire de briser cette lueur d'espoir!
Il s'apprêtait à la frapper de nouveau lorsqu'elle roula sur le côté avant de se relever, ses deux petits poings fermés devant elle. Une imitation un peu puérile des boxeurs, comme on peut en voir à la télé.
- Tu veux te battre ? C'est chou. Dommage pour toi, moi j'ai - AAGH !
Il s'était attendu à ce qu'elle lui donne un coup dans côtes. Mais non, cette petite pute venait de lui détruire ses bijoux de famille à coup de pied -!
Ce fut autour de Zack de s'écrouler par terre, cachant instinctivement son entrejambe. Il lâcha sa faux, qui tomba à ses côtés dans un bruit de métal.
Scarlett se jeta dessus; mais rapidement l'abandonna: trop lourde. Elle courut alors le plus loin possible de son agresseur.
- REVIENS ICI SALOPE! J'EN AIE PAS FINI AVEC TOI! entendit-elle dans son dos.
Elle lui aurait bien balancé un « dans tes rêves, ducon », mais Scarlett était trop concentrée sur sa course.
Elle tourna à un carrefour à sa droite. Cul-de-sac. Demi-tour! Vite!
Et là, elle l'aperçut.
Un autre ascenseur.
Sans réfléchir, elle se jeta dessus, appuya frénétiquement sur le bouton d'appel, priant pour voir les portes s'ouvrir.
- Allez, allez! pressa-t-elle.
Enfin, une ouverture s'offrit à elle. Aussitôt, elle rentra et enfonça le bouton pour monter (du moins, c'est ce qu'il lui parut) au prochain étage.
Au moment où les portes se refermèrent, elle aperçut l'homme à la faux apparaître au coin du carrefour.
Une fois l'ascenseur démarré, Scarlett se laissa tomber sous son poids. Elle n'avait curieusement pas trop mal à l'estomac - pourtant elle était certaine qu'elle écoperait d'un beau bleu. Sa peau était recouverte d'un filet de sueur qui lui donnait la chaire de poule. Sans se relever, la fille aux cheveux rouges refit sa petite queue-de-cheval. Une fois fait, elle releva la tête et prit d'une main le petit chat doré qui pendait à son cou. Ce simple contact lui fit ressentir une sensation douce-amère et elle eut le besoin de réciter une prière.
L'ascenseur la libéra. Sans sortir tout de suite, elle observa les alentours.
C'était propre, blanc, lumineux. Il y avait une odeur de javel qui flottait dans l'air. Ça ressemblait vaguement à… L'intérieur d'un hôpital?
- Je sais pas quel genre de drogue on m'a fait prendre, mais c'est pas de la merde. Ou alors c'est vraiment de la grosse, grosse merde, grimaça-t-elle en tentant de dédramatiser la situation.
Le cœur encore battant, l'adolescente sortit de l'ascenseur. Si l'environnement était nettement moins oppressant, il lui rappela des souvenirs désagréables.
Elle vérifia qu'elle avait toujours son canif dans sa poche.
Pas dans son sweat rouge foncé.
Là! Il était dans son pantalon.
Ouf!
Il y était bien présent, lame sortie. La jeune fille le caressa de nouveau et, après avoir jeté quelques coups d'œils supplémentaires, se résigna à avancer, non sans l'avoir mis dans la poche de sa veste cette fois-ci.
Si elle comprenait bien, il fallait simplement qu'elle trouve un nouvel ascenseur dans l'étage. Et sûrement que quelqu'un ou quelque chose tenterait de l'en empêcher. L'en empêcher en la tuant.
Ou était-ce vraiment le cas? Non, ça devait être ça. Cet homme n'avait pas l'air d'être un acteur - et puis le sang…!
Un frisson lui remonta la colonne vertébrale. Bordel, pourquoi est-ce qu'elle était-là?
Scarlett secoua sa tête. Allons! Un peu de courage!
- Oh? Mademoiselle?
Se sentant interpelée, l'adolescente aux cheveux teints tourna la tête.
Un homme en blouse blanche venait à sa rencontre, l'air visiblement préoccupé.
- O-oui? Bredouilla-t-elle toujours sur le qui-vive.
- Dieu merci! Je rencontre enfin quelqu'un de sain d'esprit ici! lui dit alors celui-ci, j'étais en train de tourner en rond depuis un moment après avoir échappé au fou de l'étage du dessous…
Scarlett sentit son cœur tambouriner dans sa cage thoracique. Un sentiment non plus de crainte mais d'espoir se diffusa dans sa poitrine. Quelqu'un d'autre était dans la même situation qu'elle! Elle se sentait si soulagée!
- Je ne me suis pas présenté - mon nom est Daniel Dickens, mais appelle-moi Danny, continua-t-il en lui tendant une main amicale.
- Scarlett Blackburn, répondit-elle avec un léger sourire.
Elle voulut lui saisir la main mais elle se rétracta en se rappelant que du sang y était dessus. Danny hocha la tête, compréhensif, et lui tendit un mouchoir. Elle le prit tout en le remerciant.
Danny avait quelque chose de rassurant, une aura agréable si l'on pouvait dire. Il plut immédiatement à Scarlett.
- Est-ce que vous savez où l'on est ? interrogea aussitôt la plus jeune du duo.
- Pas vraiment. Je crois que nous sommes dans le sous-sol d'un immeuble, mais rien de plus.
- Je vois… murmura Scarlett.
Elle leva les yeux et croisa la lentille d'une caméra au-dessus d'eux.
- Je ne suis pas sûre, mais je crois que nous sommes devenus les personnages principaux d'une série TV gore, lança-t-elle en désignant d'un bref mouvement de main cette dernière.
- Ah? Tu penses?
Il eut un curieux sourire et, pour la première fois, Scarlett le trouva déstabilisant. Elle mit sa curieuse réaction en réponse au stress. Ou qu'il trouvait vraiment cette idée amusante.
- C'est possible, en effet.
- Mh…
Silence.
- Nous ferions mieux de ne pas rester ici. Ce ne serait pas invraisemblable qu'un autre fou nous tombe dessus!
- Oui! Je pense que nous devrions chercher un autre ascenseur - si j'ai bien compris, 'y en a deux à chaque étage, commença-t-elle à expliquer.
La jeune fille continuait de partir dans des théories alors qu'ils avançaient dans le couloir. En faisant son monologue, l'adolescente ne put s'empêcher de remarquer que l'un des yeux de Danny avait quelque chose d'étrange. Il était… Étonnamment fixe. Et en faisant d'autant plus attention, elle remarqua qu'ils n'étaient pas tout à fait de la même couleur.
L'homme à lunettes finit par s'en apercevoir.
- Tu regardais mes yeux? lui demanda-t-il simplement une fois que son flot de paroles s'était tari.
- Pardon! Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise…
Elle garda le silence avant de tenter une approche maladroite:
- Vous avez un strabisme?
La mère de sa meilleure amie en avait un - c'était une personne adorable par ailleurs.
Danny eut un petit rire amer.
- Malheureusement non. J'ai un œil de verre, mon orbite était vide à ma naissance.
- Ah… Je suis désolée, je ne voulais pas -
- Ce n'est pas grave, coupa-t-il, tu ne pouvais pas savoir. Mais j'apprécie tes excuses.
Ils finirent par trouver le deuxième ascenseur. À la grande surprise de Scarlett, il demeura fermé.
- Peut-être qu'il faut résoudre un genre d'énigme avant…
Elle avala douloureusement sa salive, songeant à certains films d'horreur où deux personnes sont obligées de s'entretuer pour survivre. On allait quand même pas leur faire faire ça? Pas vrai?
Heureusement, aucune voix robotique ne les interrompit dans leurs réflexions. À la place, Danny eut une sorte d'interjection qui sonna comme un « eurêka! »:
- Je crois me souvenir qu'il y avait ce qu'il ressemblait à une salle de contrôle pas très loin d'ici. Je n'avais touché à rien car je craignais que cela soit contre-productif…
- Super! Allons-y alors! s'exclama Scarlett avec enthousiasme, on devrait pouvoir arriver à faire quelque chose, au pire je m'y connais un peu en informatique…
Il fallait le reconnaitre: le fait d'être avec un adulte la rassurait grandement. Sa nature bavarde ressortait d'autant plus dans ce genre de condition.
Sur le chemin vers la salle présumée de contrôle, elle apprit qu'il était psychologue et qu'il n'avait aucune idée de pourquoi il était ici.
- Et toi Scarlett? Pourquoi es-tu ici?
- Pff, j'en aie aucune idée… J'ai parlé à un prêtre et de puis y avait eu une odeur bizarre… Je crois que j'ai été droguée.
- Vraiment ? Est-ce que, par hasard, le monde autour de toi est devenu violet durant un instant ?
- Oui! C'est exactement ça! Vous avez… Respirer ce truc aussi alors?
- Il semble bien. Je n'ai par contre pas la moindre hypothèse sur ce que pourrait-être cette substance… Fais attention à toi. Il se pourrait que les effets se manifestent de nouveau…
Elle acquiesça vivement la tête. Une expression déterminée crispait son visage.
Il ouvrit une porte qui les mena à une salle assez petite, mais avec une autre ouverture vers le fond de la pièce. Une table d'opération, avec des menottes pour immobiliser les bras, y était installée en plein milieu.
- Glauque…
Danny ne trouva rien à répondre mais sa mine s'assombrit légèrement.
- Reste ici, je vais aller activer l'ascenseur, dit-il alors à sa camarade avec une expression plus douce, je ferme d'ailleurs, on ne sait jamais si quelqu'un de louche tente de rentrer.
Elle trouva un peu curieux que l'adulte ne la laisse pas aller avec lui, mais bon, si ça pouvait lui épargner de faire quelque chose de trop pénible, qui était-elle pour refuser? Elle hocha brièvement la tête en guise d'accord.
Le psychologue disparut dans la salle du fond, laissant l'adolescente seule.
Elle soupira. Les choses ne se passaient pas si mal. Si ça se trouve, ils seraient dehors plus vite qu'elle ne l'avait imaginé!
Ceci-dit, pendant que Danny était occupé, elle s'ennuyait un peu. Elle regarda alors dans les tiroirs, fouina dans les placards. Elle y trouva beaucoup de matériel médical - seringues, boîtes de Pétri, coton, bandages… Probablement aussi des antiseptiques mais comme elle n'y connaissait rien, ce n'était que des fioles vaguement colorées pour elle.
Mais elle trouva aussi des choses bien moins sympathique. Comme par exemple, des bocaux entier d'yeux de diverses couleurs. Cette vison d'horreur lui coupa le souffle.
- Wow putain, fut tout ce qu'elle put dire lorsqu'elle se rappela enfin comment respirer.
C'est la collection du gars d'en-dessous? Il est sérieusement atteint.
En y repensant, qu'est-ce qui empêcherait le tueur de monter ici? Un frisson la parcourut. En plus, avec toutes ces caméras, il devait pouvoir facilement les localiser…!
- Danny? Tu as bientôt fini? interrogea-t-elle avec inquiétude.
- Oui, bientôt! lui répondit une voix feutrée.
Scarlett eut un moment d'hésitation avant de se saisir d'un des bocaux.
- Plus glauque, tu meurs… répéta-t-elle
Elle se releva, et après un minutieuse observation posa le récipient sur la commode. La jeune fille s'approcha vers la salle du fond. Elle hésita à saisir la poignée. Finalement, sa main se posa dessus et ouvrit la porte. En soit, il voulait juste la ménager, il n'y avait aucune raison pour qu'elle ne le rejoigne pas!
- Hey Danny, tu devineras jamais ce que j'ai trouvé…
Sa bouche s'arrêta brusquement de se mouvoir.
Il n'y avait pas d'ordinateur de contrôle. Il n'y avait rien d'électronique même.
Danny avait un masque sur le visage, une seringue en main et de l'autre une petite bouteille d'un liquide transparent.
Les deux se regardèrent. Scarlett ne comprenait plus rien. Pourquoi lui avait-il menti ?
Pour quelles raisons n'avait-il pas actionner l'ascenseur, s'il en était réellement capable ?
Pourquoi avait-il les clés de cet endroit?
Oh non.
- Je t'avais dit de rester là-bas, lâcha-t-il d'un ton glacial.
L'adolescente de répondit pas.
- J'imagine que tu as trouvé ma petite réserve… Je savais que j'aurais dû aménager les lieux autrement. Il va falloir que je range tout ça une fois ton opération terminée…
- Quoi? croassa faiblement Scarlett.
- C'est dommage que tes yeux soient aussi… Hm, je ne dirai pas vraiment ordinaires… Comment dire…?
Un sourire se faufila sur son visage alors qu'il contemplait les iris de la jeune fille.
- …Tes mirettes sont de feux. Elles sont très expressives! On y voit toutes tes émotions et, surprenamment, ta grande envie de vivre! Enfin, ce n'est pas tout à fait inhabituel, les gens ici deviennent des vrais bêtes sauvages, tu sais?
Son expression devient brutalement très sombre, menaçante:
- … Dommage que ce ne soit pas ce que je recherche. En plus, des mirettes marrons comme les tiennes, j'en aie déjà au moins trois bocaux! Et leurs expressions sont plus proches que ce que je recherche…
Scarlett déglutit. Il fallait qu'elle s'en aille!
- Mais au moins, tu me serviras d'entrainement pour les prochains. Il n'y a pas à avoir peur, affirma-t-il en levant la seringue, ça piquera un peu, et après, pouf! Plus rien!
- M'approchez pas, espèce de taré! cria alors la fille aux cheveux teints en dégainant son couteau suisse.
Le psychologue regarda son arme et eut un petit sourire derrière son masque de chirurgien:
- Oui, c'est vrai que tu as ça sur toi… Mais est-ce que c'est aussi aiguisé que tu le prétends?
Scarlett n'en démentit pas, à son grand regret. Mais elle ne le montra pas, continuant de pointer sur lui cette lame usée comme seul rempart. Si elle y croyait suffisamment, il finirait par s'en méfier aussi.
Malheureusement, cette ruse ne fonctionna pas sur l'homme aux cheveux bruns. Il s'avançait doucement vers elle, imperceptiblement.
- Allons, ne fais pas l'enfant Scarlett… Rends-toi à l'évidence! Tu ne peux pas t'enfuir!
C'est ce qu'on va voir.
Scarlett battit subitement en retraite, ferma la porte et fonça vers la sortie.
Mais il avait raison. La dernière porte était verrouillée.
Elle ne pouvait pas s'enfuir.
