Chapitre 2 : Marion au bois dormant

Marion rêvait. Marion pensait. Elle était rêveuse. Elle pouvait se faire une conversation dans sa tête, toute seule. Il lui arrivait de se parler toute seule dans sa chambre. Il lui arrivait aussi de parler à des objets ou à ses cheveux qu'elle suppliait de bien vouloir se peigner comme il fallait. Il lui arrivait aussi d'imaginer une autre vie que celle qu'elle vivait. Le sommeil était l'un des meilleurs moyens pour réaliser tous ses rêves impossibles à réaliser. Certains de ses rêves la faisaient voler dans les airs sans balai magique. D'autres lui faisaient vivre de belles histoires d'amour.

Marion dansait avec un bel inconnu. Elle était vêtue d'une grande robe à panier, comme les princesses qu'elle voyait dans les contes de fée des Disney. Son bel inconnu ressemblait à un prince. Ils dansaient, yeux dans les yeux, regards d'amoureux, avec au loin la chanson de La Belle au bois dormant résonnant :

« Mon amour, je t'ai vu au beau milieu d'un rêve !

Mon amour, un aussi doux rêve est un présage joli !

Refusons tous deux que nos lendemains soient mornes et gris !

Nous attendrons l'heure de notre bonheur !

Soit ma destinée, je saurais t'aimer !

J'en ai rêvé ! »

Marion se réveilla. Elle grogna. C'était évidemment au meilleur moment qu'elle devait se réveiller. La jeune fille tira sur la sonnette près de son lit. Elle attendit quelques minutes avant qu'on ne frappe à sa porte de chambre. Duke, l'elf de maison de la famille, entra dans la chambre avec un plateau rempli de victuailles.

« Bonjour, mademoiselle Marion. » La salua-t-il en déposant le plateau sur sa table de chevet.

La jeune fille le remercia. L'elf ouvrit ensuite les rideaux de la chambre laissant voir à Marion, la pluie battante qui tombait dehors. Duke s'inclina respectueusement avant de quitter la pièce. Marion fit la moue en regardant la pluie derrière la fenêtre. Et voilà comment la réalité pouvait vous tomber dessus d'un seul coup sur la tête. Et encore de la pluie, vive l'Angleterre ! Songea Marion l'air maussade. Elle regarda son plateau et observa qu'il n'y avait pas son croissant au chocolat. Certes, il y avait ses toasts avec la confiture de fraise faite maison par Duke, il y avait son bol de lait, son œuf au plat avec du lard et du bacon, son croissant nature mais pas son croissant au chocolat ! Marion grogna de plus belle. Duke a encore oublié que je prenais deux croissants : un nature et un au chocolat, pensa-t-elle. Et voilà la dure réalité qui te tombe sur la tête ma petite Marion ! La pluie et le croissant au chocolat ! Dure réalité…

Après avoir mangé son petit déjeuner sentant bien que dans son estomac il manquait le croissant au chocolat, elle descendit en chemise de nuit dans la salle à manger où Duke passait le chiffon sur les meubles.

« Comment était votre petit-déjeuner, mademoiselle ? S'enquit l'elf.

_Très bien, très bien, répondit Marion. Mais il manquait le croissant au chocolat. »

L'elf écarquilla les yeux, épouvantés. Il avait oublié le croissant au chocolat ! Il se jeta à genou aux pieds de Marion en pleurnichant :

« Que mademoiselle Marion m'excuse, je vous en prie ! Comme vous êtes la seule à prendre deux croissants j'oublis souvent ! Je suis terriblement désolé.

_Ça va, ce n'est rien, le calma Marion. Je te pardonne. J'étais descendue pour te demander de me préparer mon bain.

_Tout de suite, mademoiselle. Voulez-vous un bain moussant, des sels minéraux, ou de l'huile de lavande ?

_Un petit peu de chaque… Songea Marion. Oui, un petit peu de tout.

_Tout de suite, mademoiselle. » S'empressa-t-il.

Une fois que Duke fut parti pour faire couler le bain, Marion entra dans le salon et s'assit sur la canapé en prenant un livre de la bibliothèque, La Belle au bois dormant. Il était une fois… Marion fut plongée dans sa lecture. C'était comme un courant d'eau qui l'entraînait dans ce célèbre conte. Elle arrivait à s'identifier au personnage et à imaginer l'amour que la belle princesse Aurore devait vivre auprès de son prince charmant. On frappa à la porte du salon. Marion fut extirpée de sa lecture. Un peu désorientée, elle tourna la tête.

« Votre bain est prêt, mademoiselle. » Lui annonça Duke.

Marion referma son livre en marquant la page. Elle monta ensuite à l'étage dans la salle de bain. Elle se déshabilla et entra dans le bain brûlant d'eau chaude. Elle se détendit dans cette eau bouillante qui dégageait une odeur de muguet, son odeur préférée. Elle ferma les yeux, mit la tête sous l'eau et s'amusa à rester le plus longtemps sans respirer, imaginant qu'elle était Ariel, la petite sirène. Elle ressortit la tête hors de l'eau. T'es pas prête d'être une sirène comme ça ! Songea-t-elle.

Elle ferma ensuite les yeux et laissa son esprit libre de penser, ce qu'il n'avait pas trop de mal à faire. Elle s'imagina recevoir les dons des fées dans La Belle au bois dormant. Si on lui avait fait don de la beauté… Si on lui avait fait don d'une belle voix… Louise semblait avoir eu le don de la beauté. Léa avait quant à elle eut le don d'une belle voix. Juliette avait l'esprit clair, sûre d'elle et surtout… un ventre creux ! Juliette avait sans doute reçue le don d'avoir le corps d'une déesse. Marion n'était ni belle comme sa cousine Louise. Elle n'avait pas de belle voix comme Léa. Et elle n'avait pas de ventre creux comme Juliette, ni même de ventre plat. Ce n'était pas qu'elle était grosse, non, elle ne se trouvait pas grosse, loin de là ! C'était juste qu'elle manquait d'exercices pour les abdominaux. Elle n'était pas grosse mais elle avait un ventre flasque. Si elle n'avait pas reçu le don de la beauté, ni celui de la belle voix et encore moins celui du ventre creux, quel don avait-elle reçu ? Bonne question… Elle n'était pas blonde, elle n'était pas non plus brune. Elle avait des cheveux châtains clairs aux reflets blonds. Elle n'avait pas les yeux verts, ni marrons. Elle les avait marron vert. Elle n'avait pas de bourrelets, ni de ventre plat. Elle un ventre flasque. Elle n'avait pas des cheveux bouclés, ni des cheveux lisses. Elle avait des cheveux… ondulés disait-on ? Sauf que ce n'était pas non plus ondulé. On devrait rajouter une catégorie pour mes cheveux… Pensa-t-elle. Oui, ses cheveux étaient à moitié lisses, à moitié bouclé, à moitié ondulé. Leur seul particularité nettement visible était qu'ils rebiquaient dans tous les sens. Tout en elle était mélangé jusqu'à ses pieds ! Elle n'avait pas des palmes de canard, ni des petits pieds mignons, elle avait des pieds de troll ! Elle n'avait pas des mains fines et féminines, ni des mains d'homme. Elle avait des mains fortes avec des ongles longs qui se dédoublaient tous les deux jours. Elle avait des mains faites pour donner des claques, comme disait sa mère.

Alors quel don avait-elle reçu ? C'était un mystère qu'elle se posait tous les jours. On lui disait souvent qu'elle avait le don de l'écriture, mais était-ce vraiment un don ? Écrire dans un journal sans faire de fautes était-il considéré comme un don ? J'en doute… Songea-t-elle. Sois un peu honnête, le seul don que tu as reçu est celui d'avoir des cheveux rebelles, rebiquant dans tous les sens !

Marion daigna ensuite à sortir de son bain et s'habilla d'une robe de sorcière beige foncé. Puis venait le moment le plus pénible de la journée : se peigner ! Marion attrapa sa brosse et se regarda mollement dans le miroir. Elle peigna ses cheveux sans grande conviction, l'air désespéré. Je ressemble à une sorcière comme cela, se consola-t-elle. Aller, s'il vous plaît, lissez-vous ! Je vous en prie, soyez beaux ! Je vais acheter mes affaires scolaires, aujourd'hui ! Ce serait bien que j'ai de beaux cheveux pour l'occasion. S'il vous plaît, pitié !

Rien n'y faisait, les mèches de ses cheveux mi-long rebiquaient encore et encore. Marion fit une grimace devant son miroir en se regardant. Il y a tout de même pire que moi, se réconforta-t-elle. Oui, regarde la fille Bulstrode n'est pas très belle. Elle est même hideuse cette fille !

Elle tenta une tactique qu'on lui avait dit un jour. Il fallait toujours se dire qu'on était belle et alors on se trouverait belle. Mes cheveux sont sublimes ! Tenta-t-elle. Non, ça ne marchait pas. Elle trouvait toujours que ses cheveux étaient hideux, une laideur ! Peut-être pas sublimes, je pense que j'y vais un peu fort pour commencer. Disons qu'ils sont beaux. Non, ils ne sont pas beaux ! Ils sont corrects… passables. Oui, passables, c'est très bien ça ! C'est le bon adjectif.

Elle fit une meilleure mine en se regardant dans la glace et se disant que ses cheveux n'étaient peut-être pas les pires cheveux du monde. Mes cheveux sont passables ! Chantonnait-elle dans sa tête. Oui, ils sont passables. Mes cheveux sont passables. Ils sont passables ! Passables, passables, passables…

Elle sortit de la salle de bain et se retrouva nez à nez avec son petit frère, les yeux à demi-ouvert qui baillait sans retenue au milieu du couloir, en pyjamas. Marion le salua en ricanant de le voir en si piteux état. Elle entra dans sa chambre et sortit son cher et vieux Journal.

Mercredi 30 août 1991

Cher Journal,

J'ai réussi à me convaincre que mes cheveux étaient passables. Une chose pas facile, je peux te l'assurer ! Il faut croire qu'il suffit de se le dire pour y croire. Mais il y a encore du boulot pour les rendre aussi sublime que ceux de Louise ! Je sais, je sais, je ne suis pas Louise et je dois essayer de trouver ma voie sans suivre celle des autres. Mais quand je vois cette cascade de cheveux lisse, soyeux et doux au touché, je suis jalouse ! Oui, jalouse ! Très jalouse. Énormément jalouse. Extrêmement jalouse. Bref, morte de jalousie ! Et oui, je sais encore, lorsque quelqu'un ressent de la jalousie, il dévore jusqu'à son âme. Dans ce cas, je n'ai plus d'âme. J'envie tellement de monde et je suis tellement jalouse que maintenant, ça ne se voit plus ma jalousie. Il arrive que je déteste des personnes par jalousie mais avec qui je m'entends très bien. Au fond je les déteste, je les jalouse et je les hais ! Mais j'ai tellement pris l'habitude d'être jalouse, que j'arrive désormais à dissimuler cette jalousie.

Prenons par exemple cette Inézia Parkman ! Grande aristocrate venant de l'Amérique, elle entre à Poudlard en même tant que Juliette et moi. Je déteste cette fille ! Une grande blonde aux cheveux lisses, longs et soyeux. Lorsque le vent souffle, ces cheveux se soulève cheveu par cheveu ! Lorsqu'elle tourne la tête, ces cheveux tournent avec elle finement, gracieusement ! J'ai regardé, oui, cher Journal, j'ai observé cette fille de très près ! Elle est immensément belle cette fille ! Blonde aux yeux bleus, que veux-tu faire Journal ? C'est le fantasme de tous les garçons ! Et dire que je suis déjà comme ça à onze ans, comment serais-je à quinze ans ? Mon cher Journal, c'est horrible !

La seule chose que je n'envie pas chez cette fille c'est son corps. Certes elle est grande, mais moi aussi ! Héhé, j'ai hérité de l'atout de charme de notre famille : les grandes jambes fines qui font tant rêver ! Non, la seule chose qui n'est pas très beau chez Inézia c'est son ventre maigre. Elle devrait plus manger à mon goût. A cause de son corps maigre, elle n'a pas de seins. Héhé, ça aussi j'y ai hérité de ma chère famille.

Bisous, mon cher Journal