Heureux qui comme Caillou
Première partie : Lysémachie
Chapitre 3 : L'assemblée des sourds
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, pas plus que l'histoire que vous reconnaîtrez sous ses atours skiens. Par contre, les mots et l'intrigue skienne sont à moi !
Persos/Pairings : HaoxJeanne, MathildaXLysergXAchille, MarcoXMeene, dans cet ordre d'importance.
« Qui a convoqué l'assemblée si tôt ?
- En pleine période des récoltes, en plus ! Alors que nous sommes si peu nombreux…
- A-t-on des nouvelles du roi ? »
L'assemblée vibrait des rumeurs du jour. Lysandros savait qu'elles ne lui étaient pas toutes favorables, mais il devait prendre le risque. Peut-être que les vieillards de l'île sauraient ramener les prétendants à la raison…
Anxieux, il prit une grande inspiration, sans voir la déesse dans son ombre qui lui insufflait le courage doré et la force rouge.
« Citoyens, » appela-t-il, aussi fort qu'il le put, « citoyens, je vous conjure de m'écouter ! C'est moi qui ai convoqué l'assemblée aujourd'hui. »
Les bruits se turent. Puis, un vieil homme qu'on disait un peu devin se leva. « Fils de Psephos, pour quelle raison sommes-nous ici ? Nombreux sont ceux de la ville qui espèrent le retour du roi leur ramenant leurs proches. Est-ce ce que tu es venu nous annoncer ? »
Lysandros, la gorge serrée, secoua la tête. « Je ne peux encore vous apporter une si heureuse nouvelle, bien que j'espère bientôt le faire. Je vous convoque ici pour une raison malheureusement plus basse, mais plus preste. Je sais que Psephos était aimé de tous. Il était juste et bon envers tous, les pauvres comme les riches. Il a permis à de nombreuses familles de s'enrichir et de prospérer. Vous souvenez-vous de cet homme-là ? Vous souvenez-vous que vous l'avez fait roi ? »
Un murmure d'assentiment lui répondit.
« On ne dirait pas, pourtant ! Vous laissez la jeunesse dévorer ses biens et harceler sa famille ! Il n'a même pas de tombeau que vous agissez comme s'il n'avait jamais existé. Est-ce par ingratitude, ou aviez-vous quelque chose à lui reprocher ? »
Achille se leva à son tour. « Notre Lysandros souffre de la disparition de son père, c'est normal. Il ne veut pas l'accepter. Fallait-il vraiment convoquer tous les citoyens d'Ithaque pour qu'ils te disent qu'il est mort ? S'il est chanceux, ses compagnons l'ont enterré dans les règles sur quelque île lointaine. Sinon, c'est à toi qu'il revient de dresser sa tombe. Mais tu ne le feras pas, je me trompe ? »
Sa condescendance fit l'effet d'une gifle au jeune homme, qui lutta pour rester rationnel. « Psephos était votre roi ! Tant qu'il ne revient pas et que vous n'en élisez pas un autre, il le reste. Pouvez-vous tolérer que des enfants le traînent dans la boue ? »
Les plus âgés dans l'assistance commencèrent à secouer la tête, et il regagna un peu d'espoir. « Ithaque est sans maître et ses gens ont perdu la tête. J'ai honte pour notre roi, et pour les héros partis avec lui qui sont tombés avec honneur devant Troie ou sur la mer. Pas vous ? »
Le bruit enfla. Achille se rapprochait, les lèvres figées en un sourire froid. Lysandros savait qu'il ne devait pas se laisser interrompre. « Je veux que notre île retrouve la joie de l'ordre et de l'harmonie. Voilà ce que je vous propose : élisez un nouveau roi pour Ithaque. Quant à moi, je partirai dès demain pour apprendre ce qu'il est advenu du héros Psephos. S'il vit encore, j'attendrai un an avant d'entreprendre quoi que ce soit. S'il a rejoint les champs élyséens, je reviendrai dresser pour lui un tombeau à sa mesure et je remarierai dame Ménea. D'ici-là, qu'elle soit laissée en paix, et que les prétendants regagnent leur maison vide.
- Tu rêves, » sourit Achille. « Voilà déjà près de cinq ans que ta mère nous fait languir. Nous sommes dans notre droit, nous autres héritiers d'Ithaque, de continuer à nous la disputer jusqu'à ce que l'un d'entre nous l'obtienne. La première des filles de notre royaume ne pourrait être oubliée si facilement. »
À cet instant, Mentor, un homme dont la patte folle l'avait empêché de partir pour Troie, se leva à l'aide de ses cannes. « Que nos enfants soient aussi impudents pour défendre leur comportement, je m'en plains, mais je songe qu'ils en seront punis. Ce qui me fait honte – ce qui me fait presque pleurer – c'est le peuple rassemblé autour de nous qui se tait et qui se laisse mener par une vingtaine de coqs sans expérience. Certes, si Psephos devait revenir, il se sentirait certainement trahi par tous les siens.
- Tu parles mal, vieillard, » soupira Achille avec une pointe de mépris. « Car le peuple voit que nous somme dans notre droit. Quelle honte y aurait-il à le reconnaître ? Et si notre regretté roi devait revenir, et nous attaquer, il en souffrirait, car seul contre tous il subirait une mort des plus indignes.
- Vantardises d'un aveugle. » Avec un soupir, Mentor se rassit.
« Merci, mon ami, » reprit Lysandros, le coeur gros. « Quant à moi, je ne parlerai plus. Si je n'ai pas encore pu vous convaincre, rien de ce que je peux dire ne vous parviendra plus. J'amènerai la justice par les armes des hommes ou par la foudre des dieux. J'ai foi en nos dieux, et j'ai foi en la chaleur des amis de mon père. Les uns ou les autres ramèneront l'ordre sur mes terres. »
Il y eut un silence, soudain percé par des terribles cris venant du ciel. Deux aigles blancs fendirent l'air au-dessus de l'assemblée, en se déchirant l'un l'autre le corps comme s'ils souhaitaient mourir en plein vol. Leurs plumes ensanglantées churent sur les prétendants massés sur l'agora, sans toucher personne d'autre, et les deux animaux disparurent dans l'azur.
Alors le premier interlocuteur de Lysandros se dressa et s'écria : « Vous me connaissez, mes amis. Je n'ai pas la prétention d'être une pythie, mais j'ai étudié auprès de nos meilleurs devins. Ce présage est destiné aux fous qui assiègent la fleur de notre île. Psephos est sur le chemin du retour, porté par les vents de nos dieux, pour se venger des prétendants. S'ils persistent, il ne restera rien d'eux que des restes aussi ensanglantés que ces plumes. Leur lignée s'éteindra avec ceux qui n'ont ni frères ni sœurs, et leur père parti au combat, s'il revient vivant, n'aura pas le temps de leur dire au revoir. »
Achille étouffa un bâillement. « Tu l'as dit toi-même, tu n'es pas devin. Cet avertissement peut vouloir dire mille choses. Peut-être que les dieux nous montrent leur faveur – je n'en sais rien et je ne m'avancerai pas comme tu le fais, car c'est donner au bon Lysandros des espoirs indus. Quant à moi, je laisse à Mentor et aux autres amis de sa maison le soin de préparer une nef; je crains cependant qu'il ne reste encore longtemps à terre. »
Et sans plus de cérémonie, il rompit l'assemblée, ignorant les larmes d'humiliation du fils de Ménea et les murmures indécis du reste des hommes.
Rouge de honte, Lysandros partit sur la grève. Le vent violent lui fouettait le visage, mais ne parvenait ni à en effacer l'or du courage ni le sang de la force. Il était marqué par la divinité, et tous ceux qui le croisaient étaient frappés de stupeur, sans pouvoir le reconnaître. Le sel de l'eau, en le touchant, semblait s'évaporer. Pourtant c'est devant cette eau qu'il s'agenouilla, et s'inclinant à demi dans la mer, il supplia les dieux : « Entendez-moi, vous qui hier étiez dans ma demeure, vous qui m'avez ordonné de prendre nef et équipage pour rencontrer mon père. Je crains ne pas pouvoir partir, trop anxieux du sort de ma mère et trop faible pour vaincre seul. »
Alors il vint venir une silhouette claudicante. C'était Mentor qui marchait ainsi, appuyé sur sa canne, et sans sembler surpris de le trouver trempé et écarlate le vieil homme lui dit ces mots : « Tu n'es ni fou ni lâche. Ton père est en toi, tu l'as prouvé à l'assemblée. Je te fais préparer un navire pour ce soir, et je t'accompagne sur les flots écarlates de la mer. Fais mettre le vin dans les amphores, et la farine dans les outres. Qu'il y ait assez pour un grand équipage, car nous partons en nombre pour aller rencontrer ton père. »
Sonné, Lysandros acquiesça, avant de s'incliner devant le vieillard. « Que faire maintenant ? Si les prétendants me voient préparer le départ…
- Rentre chez toi sans rien leur dire. Tiens-toi à l'écart de leurs jeux et de leurs festins; avance notre projet en secret. Et maintenant, va ! Nous avons fort à faire. »
Sans discuter, Lysandros s'exécuta.
Achille le vit rentrer; il quitta le cercle de ses amis et vint lui poser une main sur l'épaule. « Ah, Lysandros, joins-toi à nous ! Tout sera bientôt prêt, et les danseuses ont monté un nouveau spectacle rien que pour nous ! »
L'intéressé se dégagea brutalement. « Que crois-tu faire ? Je ne peux plus assistez à vos folies. Je ne peux plus rester auprès de vous tant que vous serez en train de harasser ma mère et mes gens ! »
Les autres jeunes hommes se redressèrent, pareils à des squales flairant le sang, mais Achille ne sembla pas vouloir engager le combat. « Tu devrais te méfier, doux Lysandros. Qui sait si, une fois sur les eaux, tu ne périras pas loin des tiens, comme ton père ? Ta mère en serait fort attristée.
- Songe un peu moins à ma mère et un peu plus à la tienne, » siffla Lysandros avant de quitter le grand hall pour rejoindre la chambre de son père. Là il trouva des armes d'airain, le vin des sacrifices et les vêtements de voyage de son père – ainsi que la douce Morphia, qui rangeait dans les armoires des linges perpétuellement lavés en vain.
« Morphia, » demanda-t-il doucement. « J'ai besoins de douze vases de vin doux et de vingt mesures de farine pour cette nuit. Fais-le en secret, et mets ces armes et ces vêtements dans des coffres de voyage. N'en parle à personne; je viendrai prendre le tout lorsque ma mère et les prétendants seront couchés. »
Morphia fronça les sourcils. « Où vas-tu ? »
Lysandros sourit. « As-tu besoin de le demander ? Je vais à Pylos. J'irai jusqu'aux demeures de Renelas pour apprendre qui était mon père.
- Pourquoi ? Qui te l'a demandé ? Les prétendants n'attendent qu'un faux pas pour te poignarder dans le dos, et la mer est dangereuse. Que fera dame Ménéa, si tu n'es pas là pour la protéger ? »
Lysandros grimaça. « Je crains pour ma mère et pour la vie de mon équipage, il est vrai. Mais je pars sur l'avis d'un dieu; je ne peux lui désobéir. Je veux juste que tu gardes le secret vis-à-vis de ma mère, qu'elle ne pleure pas mon départ : il en serait maudit. »
La nourrice, malgré son grand amour pour la mère et le fils, ou peut-être grâce à lui, accepta de garder le secret. Elle travailla dans l'ombre toute la journée, pendant que Ménéa filait, que Lysandros étudiait les cartes marines et que les prétendants buvaient tout leur saoul.
La nuit vint.
Alors Jeanne se mit au travail. Sous les traits de Mentor, elle claudiqua le long du port jusqu'à sélectionner la nef qui lui sembla le mieux convenir et la loua à son propriétaire. Elle fit ensuite le tour des maisons pour réunir un équipage prêt à partir immédiatement. Les laissant près du navire, elle se dirigea vers le domaine du roi de l'île. Jeanne passa sous les fenêtres de Ménea, saupoudrant ses paupières d'un sommeil apaisé, puis vint marcher dans les halls de la demeure de Psephos pour semer l'oubli et l'inconscience parmi les prétendants, afin que ni l'une ni les autres n'entendent les bruits du départ et qu'ils dorment tout le jour. Morphia elle laissa consciente, et lui vint même en aide afin de sceller les vases et les outres. Enfin elle retourna voir les hommes du navire sous les traits de Lysandros et en choisit une vingtaine pour l'accompagner à sa demeure. Morphia leur ouvrit et les guida jusqu'aux provisions, tandis que dans la confusion le véritable Lysandros échangeait, sans le savoir, sa place avec la déesse. La seule étreinte que reçut le jeune héros fut celle de sa nourrice; puis vint le moment du départ. Les hommes se saisirent des outres et des kratères et sortirent de la demeure sans bruit, Lysandros à leur tête. Lui portait les mets et les vins pour les sacrifices à faire en chemin.
Jeanne, sous son déguisement de Mentor, les attendait sur la proue du navire. La jambe abîmée de son déguisement était calée entre les caisses; elle ne fit pas l'effort de se lever. Elle sentait que le coeur de Lysandros était lourd, mais qu'il ne voulait pas lui donner voix, de peur d'effrayer ses compagnons. Il ne voulait pas laisser sa mère seule, et il craignait ce qu'il apprendrait au-delà des mers, mais il sentait bien qu'il n'avait pas le choix.
« Puisse la déesse de la sagesse guider nos pas, » souffla-t-il à Mentor en venant s'asseoir près de lui, s'attirant un regard bienveillant.
« Je doute qu'elle soit loin, » répondit la déesse alors qu'ils s'éloignaient du quai.
« Je sacrifierai en son nom et en celui de son oncle tempétueux lorsque le navire sera en pleine mer.
- C'est sage de ta part. »
Et ainsi ils partirent, laissant Ithaque endormie, sans plus désormais ni roi ni prince.
