Chapitre 2 : Lyssa
Un mois. Cela faisait un mois entier que Lyssa luttait pour libérer Hope County de ces cinglés d'Eden's Gate. Lorsqu'elle avait pris la décision de s'installer temporairement dans la région et postulé pour le poste vacant de shérif adjoint, elle n'aurait jamais imaginé être prise au milieu d'une guerre civile avant même d'avoir déballé ses cartons. Lyssa n'était certainement pas du genre à organiser une pendaison de crémaillère pour célébrer son emménagement, mais elle l'aurait mille fois préféré à l'accueil « explosif » qu'elle avait reçu : un crash d'hélicoptère, suivi d'une fusillade et d'un accident de voiture qui l'avait précipitée jusque dans l'Henbane River où elle avait manqué de se noyer. Sur le moment, Lyssa avait été trop dépassée par le cours des événements pour appréhender correctement la situation ; mais après avoir vu ses nouveaux collègues se faire capturer sous ses yeux impuissants, et qu'elle-même avait dû se battre pour rester en vie, la jeune femme avait peu à peu été gagnée par la peur ; une peur qui, stimulée par la vision insoutenable des dizaines de victimes de la secte, certaines kidnappées et droguées contre leur gré jusqu'à ce qu'elles ne soient plus que des esclaves à l'âme brisée, d'autres horriblement mutilées et massacrées, s'était muée en une véritable rage. Ce fut ainsi, alors que Lyssa n'avait de toute sa vie jamais ôté celle de quiconque, que la jeune adjointe avait commencé sa croisade contre cette maudite secte de dégénérés et leur « Père », ce Joseph Seed persuadé d'avoir été choisi par Dieu pour sauver la population d'Hope County de l'Effondrement à venir, comme un Noé des temps modernes ; sans oublier sa famille, tout aussi dangereuse que lui. C'était sa sœur, Faith Seed, que Lyssa s'était résolue à affronter en premier, car elle avait compris que c'était elle qui avait fait captif le Marshall Burke, et qu'elle avait appris que son supérieur, le shérif Whitehorse, avait échappé aux cultistes et luttait avec les Cougars contre Faith dans l'Henbane River. Lors de ses quelques rencontres avec la sœur Seed, Lyssa avait essuyé sans broncher les tentatives de la sorcière pour la convertir et la manipuler, et avait continué de lutter contre son influence dans la région. Elle était bien temporairement parvenue à arracher Burke aux griffes de Faith, mais ce monstre avait dû conserver quelque influence sur lui, car elle avait utilisé sa foutue drogue pour le forcer à commettre l'irréparable, en tuant Virgil puis en se suicidant ; tout cela, encore une fois sous les yeux de Lyssa ; et encore une fois sans que la jeune femme n'y puisse rien. Elle n'avait jamais ressenti une colère si bouillante qu'aujourd'hui, alors qu'elle s'était lancée à la poursuite de Faith pour mettre un terme à sa menace une bonne fois pour toutes et venger tous ceux à qui elle avait fait du tort.
Est-ce que cette meurtrière pensait réellement duper qui que ce soit en chantant d'un air innocent ? La vérité ne pouvait qu'être claire comme du cristal pour ceux qui connaissaient sa véritable nature. Faith Seed n'était qu'une menteuse, une manipulatrice, et pire encore, une meurtrière. Elle avait beau se cacher derrière ses discours de paix et d'amour, se poser en victime avec son prétendu passé larmoyant, ses mots étaient du vent ; ses actes parlaient bien plus vrai que ses paroles ne le pourraient jamais. Quand Faith prétendait guider les âmes égarées et les apaiser, elle les droguait et les transformait en des zombies dociles, ses fameux « Anges » ; quand elle affirmait offrir un monde parfait, elle ne donnait qu'un mensonge aveuglant ; et quand elle accusait Lyssa d'être violente et égoïste, elle-même utilisait ses fidèles comme chair à canon et commettait les pires crimes au nom de son frère Joseph. Le funeste destin du Marshall Burke, rendu fou par la drogue et asservi à la Sirène, risquait également d'être celui du shérif. Car le voilà qui marchait, le regard vitreux, chantonnant d'un air lugubre et pris entre les serres de Faith ; Lyssa, soucieuse de libérer son supérieur de l'emprise de Faith, s'avança pour le sortir de sa torpeur, mais cette maudite Seed s'interposa, avant de lui faire part de je ne sais quelle idiotie sur la « Voie » et sur la « l'Eden » ; bref, la rengaine habituelle. Face à ce visage juvénile et son sourire hypocrite, Lyssa ignorait ce qui la retenait de mettre ses mains autour de son cou et de l'étrangler jusqu'à ce que la vie en elle se soit éteinte. Et son rire, son rire insupportable ! Elle s'évanouit quelques instants plus tard dans un éclat verdâtre, signe évident que Lyssa était elle-même sous l'influence de la Grâce. Mais pour l'Officière, cette illusion n'avait rien de paradisiaque ; au contraire, cette brume opaque de cauchemar et ces lueurs inquiétantes induisaient chez elle un sentiment de colère et une volonté terrible de revenir à la réalité.
Faith continuait de disparaître et de réapparaître en déroulant son sermon, ce qui avait le don d'exaspérer Lyssa. L'Officière la suivait à la trace, attendant le moment opportun pour attaquer son ennemie et mettre un terme à son règne ; et ce moment vint lorsque Faith s'arrêta finalement au-dessus d'un promontoire rocheux avant de léviter au-dessus du sol, paraissant éclairée par un rayon de lumière blanche. Mais cette illusion ne masquait pas ses intentions aux yeux de Lyssa, qui se doutait que Faith était sur le point de l'attaquer. L'Officière ne lui en laissa pas l'occasion, et tira la première, débutant ainsi un long combat ; elle se défendit avec merveille contre les illusions que lui envoyait Faith, qui ne faisaient qu'augmenter sa fureur : son sang bouillonnait au rythme des balles tirées sur la sœur Seed. Faith résistait cependant sous l'assaut de Lyssa, malgré la pluie de balle déversée sur elle : la perfide utilisait ainsi le pouvoir de la Grâce pour se prémunir des attaques. Pourtant, Lyssa persistait, et traquait sans relâche Faith où qu'elle apparaisse, où qu'elle se dissimule, fusse-t-elle cachée au milieu d'une dizaine de versions illusoires d'elle-même. Lyssa restait insensible aux accusations de Faith et à ses insultes, car la bête courroucée qui hurlait à l'intérieur d'elle-même n'aurait pu être plus déchaînée qu'en cet instant de toute façon. Simplement, l'Officière reconnut que son ennemie avait plus de ténacité qu'elle ne le croyait, et de conviction ; peut-être était-elle vraiment sincère dans ses croyances concernant le Projet de Joseph ? Mais cela ne faisait rien ; Faith devait être exterminée, comme on met à mort un rat que l'on retrouve chez soi.
L'instinct de Lyssa lui murmura que sa proie serait bientôt à sa merci, alors que des pétales rouge sang se détachaient de Faith à chaque fois qu'un tir de l'Officière l'atteignait. Un sentiment de triomphe sauvage envahissait Lyssa tandis que la jeune femme sentait la fin de l'affrontement se profiler à l'horizon. Après que Faith eût disparu une nouvelle fois dans une fumée rougeâtre, la sœur Seed s'écria d'une voix déchirante :
-Ce n'est pas ma faute… Rien de cela n'est ma faute ! Tu crois que j'ai voulu ça ? Il m'a droguée de force… Il m'a menacée… J'avais dix-sept ans… Je n'étais qu'une gamine…
Lyssa, qui s'attendait à entendre quelque insulte rageuse, fut décontenancée par la fragilité soudaine que montrait son ennemie. Sa voix était emplie d'une telle détresse que l'Officière eut un moment d'hésitation alors même que Faith réapparaissait au-dessus du promontoire rocheux. Sa rage sombre se retira comme les flots à marée basse, et la jeune femme ne sut que faire devant la sœur Seed qui, pour la première fois, lui avait parlé avec des accents de vérité. Mais bien vite, Lyssa se ressaisit, et sa colère reprit le dessus ; elle leva son arme vers Faith, et aurait de nouveau tiré si…
-Officier ? Officier, ici Peter Redeem, procureur des Etats-Unis au Montana ! Il est absolument impératif que vous rameniez Faith Seed vivante pour que nous puissions l'interroger, vous me recevez ? Vous me recevez ?
Cette voix inconnue avait jailli du talkie que conservait l'Officière à sa ceinture. Lyssa, surprise, fut d'abord prête à ignorer l'injonction du procureur et se prépara à continuer le combat, mais cette intervention extérieure avait été comme un électrochoc pour la jeune femme : elle se retrouva progressivement environnée de blanc, puis ne vit rien d'autre qu'une lumière aveuglante pendant quelques instants, jusqu'à ce que le jour se fasse de nouveau, sur une réalité bien différente de la vision projetée par la Grâce : Faith Seed, le visage ensanglanté, tenant à peine sur ses jambes tremblantes et bien loin de l'illusion qui lui avait tenu tête, se trouvait juste devant elle, sur la berge de l'Henbane River ; sans défense, elle semblait être sur le point de s'effondrer. Lyssa, par miracle, résista à sa première impulsion de lui loger une balle entre les deux yeux ; s'agissait-il de la fin du péril dans laquelle elle s'était trouvée, de son acceptation des ordres du procureur, ou bien de l'état d'extrême vulnérabilité dans lequel se montrait à présent Faith ? Impossible pour Lyssa de le déterminer. Toujours fut-il, que malgré elle, la jeune femme abaissa son arme ; et qu'instinctivement, elle rattrapa Faith dans ses bras alors qu'elle s'effondrait, évanouie. D'abord révulsée par le contact physique avec cette meurtrière, Lyssa fut impuissante face à la dissipation de ses propres sentiments les plus noirs : devant cette figure inconsciente, sans défense, le visage scarifié par les blessures que Lyssa lui avait provoquées, l'Officière se sentit pour la première fois démunie et même… honteuse ? Lyssa rejeta aussitôt ces pensées qui lui étaient d'ordinaire étrangères, et pesta contre sa propre faiblesse et son incapacité à achever une femme qu'elle savait coupable, et dont elle avait été témoin de ses crimes. Mais le temps qui s'était écoulé depuis l'appel du procureur, bien que faible, avait été suffisant pour que Lyssa revienne à la raison, et se rappelle qu'il était son devoir en tant que représentante de la loi d'arrêter les criminels plutôt que de les exécuter alors qu'ils n'étaient plus un danger. A contrecoeur, l'Officière souleva Faith dans ses bras, remarquant à cette occasion à quel point elle était légère, et l'éloigna quelque peu de la rivière pour la déposer sur l'herbe. Lyssa devant encore sauver la vie du shérif, probablement prisonnier à l'intérieur du bunker de Faith, hésita sur la marche à suivre, et songea qu'il était préférable d'appeler d'autres Résistants pour qu'ils fassent la sœur Seed captive et la transportent jusque dans la prison de Hope County. Ainsi, Lyssa modifia la fréquence de son talkie, afin de communiquer avec sa plus proche sœur d'armes de la région, Jess Black.
-Ma belle, c'est Lyssa. J'ai besoin que tu débarques le plus tôt possible avec un véhicule de transport et un kit de premiers secours. Je te transmets mes coordonnées.
Lyssa savait que Jess se trouvait à proximité des lieux, et qu'elle ne mettrait que peu de temps à la rejoindre. Pendant les quelques minutes qui furent nécessaires à son amie pour trouver un véhicule et arriver, l'Officière ne quitta pas Faith des yeux, voulant s'assurer qu'elle ne tente pas de s'échapper si jamais elle se réveillait avant que Jess ne soit là. Lyssa en profita pour vérifier que la jeune femme n'était pas en danger de mort, mais ses blessures étaient en vérité assez superficielles. Rien qui pourrait malencontreusement lui coûter la vie avant l'arrivée de Jess, en tout cas. Une pensée noire traversa l'esprit de Lyssa : pourquoi ne pas l'achever ici et maintenant, après tout ? Personne n'en saurait jamais rien, et on ne pourrait la condamner sans preuves. Cette criminelle avait tué Virgil, Burke, et bien d'autres encore ; pourquoi devrait-elle avoir la vie sauve ? Tout ce qu'il fallait, c'était un simple geste ; une unique balle. Lyssa était de nouveau tiraillée entre sa haine, sa soif de sang, et sa raison ; ou bien était-ce une once de pitié qu'elle éprouvait pour cette jeune femme qui lui avait un instant laissé entrapercevoir son triste passé ? Finalement, Lyssa se décida à épargner Faith Seed, au moment même où Jess arrivait et arrêtait sa voiture, accompagnée de deux hommes en veste de camouflage. Jess, son arc en bandoulière, s'approcha de Lyssa, un sourire enjôleur dessiné sur son visage balafré. Elle ne semblait pas avoir vu Faith, ou ne devait pas penser qu'elle vivait encore.
-Salut la miss, lança-t-elle. Je t'ai manquée, j'espère ?
Elle passa un bras derrière le cou de Lyssa et se rapprocha d'elle, lui donnant un baiser sur les lèvres ; mais l'Officière se dégagea après un bref moment.
-Plus tard, Jess. Pour le moment, j'ai besoin que tu embarques Faith à la prison pendant que je m'occupe d'aller chercher le shérif, il n'y a pas une minute à perdre.
Jess eut un air d'incompréhension, et son regard se posa sur le corps inanimé de Faith, avant de revenir sur sa partenaire.
-Quoi, ne me dis pas que…
-Elle est en vie, confirma Lyssa. C'est ce procureur Peter machin, il veut absolument lui poser des questions, je crois.
Une flamme commença à briller dans le regard de Jess et son expression se durcit. Elle n'était pas connue pour sa tempérance, ni pour sa miséricorde.
-Alors quoi, on va la laisser s'en tirer comme ça ? Qu'il aille se faire foutre, ce procureur ! Il ne nous connaît pas, il ne sait pas tout ce que ces tarés nous ont fait subir. On a pas besoin de lui. C'est pas comme si la justice pouvait faire quoi que ce soit ; la seule chose à faire, c'est flinguer le plus possible de ces fumiers.
-Je comprends ce que tu ressens, répondit Lyssa, et crois-moi, je veux autant que toi qu'elle paie pour ce qu'elle a fait ; mais c'est mon boulot de coffrer les criminels, et elle nous sera plus utile vivante que morte. De toute façon, elle aura droit à l'injection létale.
-Et d'ici combien d'années ? Tu sais bien que ces procédures prennent une éternité, alors qu'on pourrait régler le problème maintenant en la flinguant. Personne n'en saurait rien, pas vrai les gars ?
Les deux hommes qui l'entouraient montrèrent leur approbation : comme le reste des habitants du comté, ils ne portaient pas Faith dans leur cœur. Lyssa resta un instant interdite, une nouvelle fois presque tentée de céder à son instinct, et Jess profita de son trouble pour se rapprocher d'elle et poser ses mains sur elle, l'une sur l'épaule et l'autre sur le flanc, ce qui réchauffa sensiblement la température ressentie par l'Officière ; lentement, elle la fit reculer jusqu'à ce qu'elle soit dos à un arbre, et lui chuchota au creux de l'oreille :
-Aller, tu en as envie autant que moi. Tu sais que tu ne peux pas me résister.
-Est-ce que tu parles toujours d'assassiner Faith, s'amusa Lyssa, ou bien de quelque chose d'autre ?
-Les deux. Mais plus sérieusement... Laisse-moi m'occuper d'elle. Lui briser la nuque. Lui transpercer le crâne d'une de mes flèches. Brûler son cadavre et l'abandonner devant l'église de son frère.
A chacune de ses phrases, Jess remontait un peu plus ses mains jusqu'au visage de Lyssa ; elle plongea son regard dans le sien, effleura ses lèvres des siennes. Sur le point de céder, quelque chose cependant remua au creux du ventre de l'Officière ; un reste de scrupule surgissant comme un éclair.
-Non.
Sa voix avait été ferme ; définitive. Jess maintint son regard un instant, puis recula avec un air de dépit.
-Comme tu veux, lâcha-t-elle amèrement. Je l'embarque à la prison. Toi, occupe-toi du shérif.
-Est-ce que je peux être sûre que rien n'arrivera à Faith durant le trajet ? s'enquit Lyssa.
-T'en fais pas pour ça. Mais tu me revaudras ça, sinon…
Connaissant Jess, l'Officière devrait probablement la rembourser en nature plutôt qu'en espèce ; ce qui, au demeurant, n'était pas forcément pour lui déplaire. Laissant là Faith entre les mains de sa compagne, Lyssa se détourna, et s'en fut sauver le shérif Whitehorse.
