Chapitre 3

Zoro était attablé avec Sanji dans la cuisine, résistant à l'envie furieuse de lui envoyer un coup de pied en pleine tête. Le coq parlait sans discontinuer depuis maintenant plusieurs minutes, et l'escrimeur commençait sérieusement à en avoir assez.

L'état de Nami inquiétait grandement le cuisinier, et celui-ci ne se privait pas d'en faire part, faisant néanmoins preuve d'une extrême vigilance lorsque la navigatrice se trouvait dans les parages. Elle ne frappait plus personne, n'envoyait même plus balader Brook quand celui-ci se risquait à lui demander de lui montrer sa petite culotte, et ne sortait de sa chambre que rarement, en général deux ou trois fois par jour. Ainsi, bien que son ardeur à frapper les membres de l'équipage se fût calmée, son habituelle vivacité s'était également éteinte, et la pétillante navigatrice avait fait place à une jeune fille désabusée et constamment triste, au grand dam de tous.

De son côté, Zoro s'était aperçu avec surprise que le nouveau comportement de Nami ne le dérangeait pas plus que ça ; après tout, c'était habituellement lui qui prenait tous les coups, et une trêve dans l'incessant conflit entre lui et cette sorcière n'était pas pour lui déplaire. Il prenait donc la situation avec philosophie, et ne s'inquiétait pas outre mesure. Il était même content lorsqu'il voyait Nami sur le pont – le monde ne tournait décidément plus rond – , car il pouvait désormais parler avec elle sans risquer de se manger un coup, et, étant le seul membre de l'équipage à ne pas se faire un sang d'encre pour la jeune fille, il pouvait sans problème aller lui parler comme si de rien n'était. A choisir, il ne savait pas ce qu'il préférait : Nami avant ou après? Il devait bien s'avouer que c'était plus tranquille ainsi, mais il faisait bien garde de ne pas l'exprimer en présence des autres, et en particulier de Sanji.

_ Tu m'écoutes, marimo?

Zoro fixa son interlocuteur d'un air agacé, et fit un geste négligent de la main. Les inquiétudes du cuisinier lui passaient franchement au-dessus. Lui, ça lui allait très bien comme ça. Il avait même pu se rendre compte que Nami était en vérité quelqu'un de relativement intéressant – relativement, hein, il fallait pas exagérer, elle restait une foutue sorcière obsédée par l'argent – et avec qui il aimait parler. Après tout, elle était une des rares à avoir un cerveau, et Dieu sait que les conversations intelligentes n'étaient pas légion sur le Sunny.

Ainsi, étant le seul à ne pas redouter de parler à Nami ou à ne pas adopter une attitude étrange face à elle, il était également le seul à lui parler vraiment, et, à son grand étonnement, à apprécier cela de plus en plus.

Pour l'heure, cependant, il était occupé avec cet idiot de cuisinier, et ce n'était pas exactement le même genre de conversation.

_ Tu dramatises, love-cook, soupira-t-il en se levant. Nami est très bien comme ça, et si ça te dérange tellement, tu as qu'à lui en toucher un mot. Moi, ça me va très bien comme ça.

Et merde.

_ Tu es pas sérieux, bretteur à la manque! Tu as pas vu la tête de Luffy quand il est ressorti de la chambre des filles?!

_ Ça devait être la vision du corps de Nami, ricana l'escrimeur. Ça a dû le choquer de voir à quoi ressemblait une nana en vrai.

_ J'aurais dû m'en douter, on peut pas parler avec toi, fulmina le cuisinier. J'en reviens pas de voir à quel point tu prends ça à la légère. Nami n'a donc aucune espèce d'importance pour toi?

Zoro se retourna, un regard meurtrier peint sur le visage.

_ Parle pas de ce que tu connais pas, abruti.

Il s'éloigna rapidement, atterré de la bêtise du coq. Comment pouvait-on préparer des plats aussi bons en étant aussi con?

Sur le pont du Sunny, allongé sur les planches dures et rugueuse, Luffy était à mille lieu du débat houleux qui venait de se dérouler entre les deux membres de son équipage. Il fixait intensément le ciel, ses pensées tournant et retournant dans sa tête pour se fixer toujours sur le même point. L'image de Nami en pleurs, enfouie dans un amas de couettes, avait marqué son esprit comme jamais auparavant, et il ne comprenait toujours pas comment il avait pu être aussi bête. Il s'en voulait d'avoir été aussi insouciant, mais ne savait pas comment réparer son tort, et pressentait que sa navigatrice ne serait pas vraiment d'humeur pour une longue discussion. C'était bien la première fois qu'il était gêné au point de ne pas savoir comment réagir ; d'habitude, il secouait la personne ou la chose qui lui posait problème, et le truc était réglé sans qu'il ait eu besoin d'y réfléchir.

Là, cependant, il avait conscience que c'était plus compliqué, et ne savait pas comment gérer la situation. Il n'avait rien dit à l'équipage de l'état dans lequel il avait trouvé Nami, la veille, mais la tête qu'il faisait en sortant de la chambre avait dû suffire à les éclairer.

Ça l'embêtait pas mal de ne plus pouvoir parler à sa navigatrice – enfin si, bien sûr, il le pouvait, mais c'était plus pareil. Ah ouais? Et pourquoi? Ben, avant elle était toujours de bonne humeur, et même si on se ramassait des coups, c'était jamais vraiment sérieux, et puis ça les faisait bien rire, au final. En fait, le rire de Nami lui manquait, sans parler de son sourire. Trop bizarre...

Avant qu'il puisse se replonger dans ses réflexions et dans sa culpabilité grandissante, il entendit une porte se fermer doucement, et aperçut le sujet de ses pensées sortir de la chambre des filles, refermant précautionneusement la porte derrière elle. En voyant cette tignasse de cheveux roux flotter au vent, Luffy prit la résolution d'aller enfin mettre les choses au clair avec Nami, prenant conscience qu'il ne pourrait supporter d'affronter son regard triste un jour de plus. Il s'avança donc vers elle, bien déterminé à lui parler ouvertement, quand un éclair vert le devança et s'accouda au pont à côté de Nami. Celle-ci écarquilla les yeux de surprise, puis son visage se fendit d'un sourire frais lorsqu'elle reconnut Zoro. Ce dernier lui lança apparemment une boutade, puisqu'elle rit doucement et lui assena une petite tape sur le bras.

Luffy était proprement estomaqué. Depuis quand le bretteur se précipitait-il à l'encontre de Nami? Ces deux-là ne pouvaient pas se voir, d'habitude... Et puis ça ne ressemblait pas du tout à Zoro.

En plus, il vient de casser tout mon plan. Quand est-ce que je vais bien pouvoir aller parler à Nami, moi?

De l'autre côté du pont, quelques minutes plus tôt, Zoro s'était emparé de lourdes haltères et faisait ses exercices quotidiens lorsqu'il vit Nami sortir de sa chambre et aller s'appuyer au bastingage. Aussitôt, il eut envie d'aller la taquiner, rien que pour aller embêter cette vieille sorcière. Avec un peu de chance, il lui arracherait un sourire, et si ça ne marchait pas, eh ben tant pis, il la laisserait ruminer toute seule. Qui ne tente rien n'a rien, pas vrai? Il se précipita donc à ses côtés le plus discrètement possible, ayant pour but de la surprendre, et, à défaut de la faire rire, au moins de lui faire peur. Cette pensée lui arracha un sourire – je dirai à personne que tu as flippé si tu effaces ma dette – , et il s'avança vers elle à la vitesse de l'éclair. La jeune fille fut effectivement surprise, et un petit sourire fleurit sur ses lèvres en l'apercevant.

_ Avoue, tu as eu peur, fanfaronna-t-il.

_ Peuh! Jamais de la vie, rétorqua-t-elle, son sourire s'effaçant aussitôt.

Ce que c'est compliqué les femmes... On va faire autrement.

_ Je veux bien me taire si tu effaces ma dette, tenta-t-il. Sinon, je dis à tout le monde que notre navigatrice est une sale sorcière froussarde qui a peur des membres de son équipage, et tu auras tout le monde à tes trousses.

Sa remarque eut l'effet escompté, et le visage de Nami se fendit d'un grand sourire, suivi d'un rire discret – mais d'un rire tout de même!

_ T'en rates pas une, fit-elle en lui tapant légèrement le bras.

_ Quelle force, ironisa Zoro en se massant le bras. Avec ça, tu es sûre de vaincre tous tes adversaires.

A sa grande surprise, le visage de la jeune fille se rembrunit, et il se demanda ce qu'il avait encore dit. C'est bon, c'était qu'une blague, il savait bien qu'elle était capable de se défendre! Pourquoi était-elle obligé de le prendre si mal? C'était une simple remarque, merde!

Le sabreur se sentit soudainement de mauvaise humeur.

_ Si tu as envie de faire la gueule, à toi de voir, dit-il d'un ton brusque. En tout cas, ne compte pas sur moi pour m'excuser d'un truc sans importance.

Il fixa résolument ses yeux sur les vagues, et fit mine de ne pas remarquer le regard surpris que posa la navigatrice sur lui. Ses sautes d'humeur lui passaient par-dessus la tête. Il aimait lui parler, mais il y avait des limites à tout, et il ne se sentait pas de marcher sur des œufs à propos de chaque truc qu'il lui dirait, sans compter que ce n'était pas vraiment le genre de mec à prendre des pincettes. Si elle avait envie de prendre mal une petite blague, ça la concernait, point final. Ennuyé, il s'apprêtait à se remettre au sport lorsqu'une voix douce se fit entendre.

_ Désolée, souffla Nami. Je sais que tu ne disais pas ça sérieusement, j'aurais pas dû réagir comme ça.

Surpris, le bretteur se retourna. Il avait bien entendu, là? Nami qui s'excusait? Il devait y avoir une erreur. Mal à l'aise, il détourna la tête et marmonna des paroles sans queue ni tête d'un ton bourru.

_ En plus, tu as peut-être raison, ajouta Nami. C'est sûr qu'avec une tape comme ça, j'envoie tout l monde au tapis, et toi avec!

Décidément, il allait de surprise en surprise. Elle reprenait sa blague?! Mais c'est quoi ce délire?

Bah, il aimait mieux ça, et il allait pas se prendre la tête pour si peu. Après tout, il n'était pas aussi abruti que ce cuisinier à la manque, et tout le monde avait ses sautes d'humeur.

_ Ouais, tu peux toujours compter là-dessus!

Deux jours plus tard, l'équipage du Chapeau de Paille débarquait sur une île. Cette dernière présentait un joli rivage, et les différents membres étaient tous visiblement excités.

Nami sortit sur le pont et s'éclaircit la gorge, attirant ainsi l'attention des autres.

_ OK tout le monde, commença-t-elle, on arrive sur Fuyitown. Apparemment, on a pas de souci à se faire, mais une base marine est implantée pas très loin, alors on reste un minimum prudent. J'ai également appris que le colonel Smoker patrouillait pas loin, donc raison de plus pour se montrer discret.

A ces mots, elle fusilla Luffy du regard, qui ne broncha pas.

_ Voilà, c'est tout. Je ne sais pas encore combien de temps il va falloir rester, mais on va pouvoir débarquer sans trop de problème. Il faut aller se ravitailler, faire le plein de cola, et aller repérer les environs. Je propose donc qu'on fasse des groupes ; Luf...

_ Robin, Sanji et Francky, Chopper avec Zoro et Brook, et Nami et moi, coupa le capitaine.

_ Luffy, il faut que quelqu'un garde le bateau, répliqua la navigatrice d'un ton sec. Qui plus est, je ne tiens pas particulièrement à te surveiller, alors arrête de prendre des décisions hâtives.

_ Je suis le capitaine de ce bateau, rappela Luffy avec calme. Je veux que tu vienne avec moi.

Nami pencha la tête et soupira.

_ Très bien, capitula-t-elle. Zoro, tu restes ici pour garder le bateau, et tu ne bouges pas. Je m'occupe de baliser la ville avec Luffy ; Robin, je te charge du cola, et Chopper, tu t'occupes des vivres.

Tous hochèrent la tête, signe qu'ils avaient compris, puis se séparèrent suivant les groupes. Zoro ronchonna, puis décida d'embêter une dernière fois la navigatrice avant qu'elle parte. Aussitôt, il se pencha par-dessus le bastingage et lui cria :

_ Hé, Nami! Si tu croises des soldats de la Marine, hésite pas à les frapper si violemment, comme tu en es capable! Ça les achèvera d'un coup!

L'intéressée lui tira la langue, mais il eut la satisfaction de voir que sa boutade lui avait arraché un sourire. Il observa le duo disparaître au loin, puis s'affala sur le pont. Mine de rien, il s'était bien attaché à cette sorcière. Les deux derniers jours, il s'était efforcé de rester le plus possible avec elle, se rendant compte qu'il appréciait de plus en plus sa compagnie. Comme quoi, les coups de blues avaient parfois du bon. Elle ne le frappait plus malgré les nombreuses taquineries dont il l'affligeait chaque jour, mais en riait, et, à sa grande surprise, il se surprenait à rire avec elle. De plus, il voyait bien les regards meurtriers que lui lançait cet imbécile de coq, et cela ajoutait encore à son hilarité.

Bon, maintenant, je suis tout seul, donc autant s'ennuyer bien comme il faut.

Il s'appuya contre la rambarde, puis, après réflexion, alla nonchalamment dans la cuisine chercher une bouteille de saké, et revint à sa position initiale.

De leur côté, Nami et Luffy avançaient en silence, une certaine tension dans l'air. Nami n'avait pas une grande envie de parler, et cependant cela n'avait rien à voir avec les jours précédents. En effet, sa tristesse se dissipait peu à peu, malgré qu'elle n'oublie pas les images gravées dans sa mémoire qui, parfois, la plongeaient dans un désespoir sans fin. Pourtant, elle avait été surprise de constater que durant ces derniers jours, son moral remontait légèrement. Elle était bien consciente de la présence récente de l'escrimeur du navire à ses côtés, mais – ben voyons, comme si c'était lié...

_ Nami?

La voix quelque peu hésitante de Luffy fit relever la tête à la navigatrice. C'était rare d'entendre ce ton-là dans la bouche de l'insouciant capitaine, et cela l'intrigua.

Depuis deux jours, Luffy n'était effectivement pas tranquille. Après sa tentative ratée vis-à-vis de Nami l'autre soir, il avait réessayé de revenir à la charge plusieurs fois mais, à son grand mécontentement, n'avait pas réussi à approcher la navigatrice. Elle ne restait jamais seule sur le pont très longtemps, étant soit dans sa chambre, soit en compagnie de Zoro. Ce dernier point l'irritait, d'ailleurs. Depuis quand ces deux-là étaient-ils si proches? Il n'avait pas d'objections, mais il partait du principe que tous les membres de l'équipage devaient être à égalité, et en ce moment, il n'en avait franchement pas l'impression. Nami ne parlait quasiment qu'à Zoro, et, celui-ci passant de plus en plus de temps avec la jeune fille, ces deux-là s'étaient totalement isolés du reste du groupe.

_ Je voulais te demander... Qu'est-ce qu'il se passe, en ce moment?

Le visage de Nami se crispa, et elle ne répondit pas.

_ Je ne vois pas de quoi tu veux parler, murmura-t-elle finalement après un moment.

Ce fut au tour de Luffy de se renfrogner.

_ Un équipage ne doit pas avoir de secret, et tous les membres doivent se faire confiance, dit-il d'une voix sourde. Si tu ne veux rien me dire, libre à toi. Donne-moi juste un moyen de t'aider.

_ Ça va, Luffy, je n'ai pas besoin de ton aide, répondit Nami d'une voix où commençait à poindre la colère. Allons visiter la ville et n'en parlons plus.

Le capitaine du Thousand Sunny se rembrunit encore plus, et s'assit résolument sur le sol.

_ Qu'est-ce que tu fais, imbécile?

_ Je reste là jusqu'à ce que tu m'aies dit ce qui ne va pas.

_ Mais c'est pas vrai! Je t'ai dit que tout allait bien, alors relève-toi tout de suite!

_ Je te crois pas.

Nami soupira, désespérée. Comment est-ce que je fais pour me mettre dans des situations pareilles?