Tourment

Shizuo n'avait pas pensé que le revoir lui ferait un tel pincement au cœur. C'était étrange après tout ce temps. Il avait réussi à se calmer, la ville était plus tranquille depuis son départ. Pourtant, ça l'avait toujours travaillé, dérangé. Il ne pensait sincèrement pas vouloir le revoir. Il était juste inquiet. Inquiet de ce qu'il avait fait. Il voulait savoir pour soulager sa conscience. Après tout, personne ne savait ce qu'il était advenu de lui, pas même Shinra. Pourtant, si Izaya était encore en vie, nul doute qu'il aurait fait parler de sa personne ou qu'il y aurait eu des échos jusqu'à Ikebukuro. Mais, il n'y avait rien eu pendant si longtemps. Le blond avait été obligé d'envisager qu'il l'avait peut-être tué. Cette idée lui gâchait la vie. Il essayait de taire la petite voix en lui, qui lui disait sans cesse qu'il était un meurtrier, mais d'un autre côté, il se disait que s'il avait tué quelqu'un, même s'il s'agissait d'Izaya, alors il méritait son tourment.

Pourtant, alors qu'il avait quitté Ikebukuro, sa ville, pour se changer un peu les idées sans être interrompu par l'une de ses connaissances, il était tombé sur lui. Au détour d'une ruelle. Son instinct le lui avait immédiatement dit: il s'agissait d'Izaya. Pourtant, lui-même n'était pas très sûr. Le corps fin et délicat du brun était affaissé dans un fauteuil roulant. Il ne bougeait pas. Il l'avait vu aussi. Au moment où leurs regards s'étaient croisés, il avait su qu'il s'agissait d'Izaya. Personne d'autre ne le regardait avec ces yeux-là. Il ne savait pas vraiment s'il était heureux ou pas de le voir. Tout son corps était tendu, malgré le temps qu'il s'était écoulé depuis la dernière fois. Comme par réflexe, son corps se gonflait d'adrénaline. Sauf qu'il n'y avait pas la rage habituelle qui l'accompagnait.

Il n'était pas dévasté de le savoir mort, mais il n'était pas enchanté non plus de le savoir en vie. Pas comme ça. Était-ce pire ? Il ne pouvait pas le dire. Mais il sentait que son tourment n'allait pas prendre fin comme il l'avait autrefois espéré. Non, il allait devenir une malédiction. Si la mort d'Izaya l'aurait hanté pour toujours, savoir qu'il l'avait blessé, jusqu'à détruire son corps de sorte qu'il ne puisse même plus se déplacer par lui-même, allait déchirer son cœur éternellement. Cœur qu'il n'aurait jamais cru si sombre. Il se félicitait amèrement d'avoir assez d'humanité pour ne pas s'être jeté sur Izaya. Mais jusqu'à quand ? Et qui serait le prochain à le faire sortir de ses gonds ?

Les yeux carmins fixés sur lui étaient immobiles, presque vides, depuis déjà une bonne minute. Shizuo pouvait dire que l'informateur ne s'attendait pas à le voir, mais il semblait plus choqué que ce que le blond aurait pu imaginer. Et ça lui faisait mal. Ce visage crispé, qui lui renvoyait son indésirable présence. Il l'avait sûrement mérité. Izaya était loin d'être un enfant de chœur, loin de là. Beaucoup avait été ravi d'apprendre que Shizuo s'en était occupé. Pourtant, aujourd'hui, il ne faisait qu'éveiller une crainte enfouie depuis longtemps. Depuis longtemps Shizuo savait qu'il ferait une nouvelle erreur. Comme par le passé. La rage le transcendait pendant ces instants et il ne pouvait pas se contrôler. Mais il savait au fond de lui qu'il allait causer, un jour, une irrémédiable erreur. Quelque chose que Shinra, ou même qu'aucun hôpital ne pourrait réparer. Il avait vu tant de corps s'envoler dans les airs sous l'impact du sien, tant de sang jaillir de la chair qui n'était pas la sienne, de souffle se briser sous ses coups.

À chaque fois, il avait pensé que c'était mérité, mais à chaque fois il savait aussi qu'il le payerait. Si son corps ne pouvait être blessé, son esprit, lui, n'était pas anormal. Il subissait les mêmes maux que ceux qu'il mettait au sol. Si son corps ne pouvait être vaincu, il pourrait pourtant tomber à terre un jour. Il avait attendu avec angoisse et ce jour était maintenu venu. Son tourment ne faisait que commencer. Il savait que sa vie allait irrémédiablement changer à présent. Pourtant, il voulait encore du temps, avant que la culpabilité ne le ronge complémentent. Il se mit à penser que peut-être, tout ça finirait comme d'habitude. Que les jambes d'Izaya n'étaient pas perdues pour toujours. Que les blessures allaient toutes se refermer.

Il fit un pas en avant, décidé à savoir, mais Izaya avait déjà disparu.