Harry resta abasourdi. Cette fois, c'était sur, il avait un problème. Et Snape aussi, de toute évidence.

"Potter," répondit il. "Harry Potter."

"Qu'est ce que je fais ici? Qu'est ce que vous me voulez ?" reprit Snape. Il tentait visiblement de maintenir un ton aussi assuré que possible, mais la crainte était visible derrière la tentative de bravade.

"Hum." Qu'était il censé répondre à cela ? "Nous avons eu un petit... accident, hier soir. Vous ne vous en rappelez pas ?"

Le garçon secoua la tête.

"Très bien. Quelle est la dernière chose dont vous vous rappeliez?"

Le garçon hésita un instant.

"Mère m'a dit de monter dans ma chambre. Je n'ai pas le droit de sortir parce que j'ai fait exploser son chaudron. Elle sera furieuse quand elle verra que je n'y suis plus... vous feriez mieux de me ramener tout de suite. Elle sera furieuse après vous aussi, sinon, et quand elle est fâchée..."

Le ton chargé de menace aurait pu être amusant dans d'autres circonstances, mais l'humour resta perdu pour Harry. Pour la première fois de sa vie, il eut l'occasion d'expérimenter de lui même l'expression " en rester bouche bée."

La mâchoire tombante, il ne pouvait détacher son regard du petit garçon devant lui, retranché derrière ses genoux, tentant de paraître plein de défi alors qu'il était de toute évidence terrorisé.

Clignant des yeux, il ferma sa mâchoire dans un claquement sec.

"Très bien," fit il du ton le plus rassurant qu'il pu parvenir à produire. "Dis moi, comment t'appelles tu ?"

"Severus," répondit le garçon, toujours méfiant.

"Et quel âge as tu, Severus ?"

"Sept ans."

Sept. Ans. Harry se laissa tomber dans le fauteuil. Non, Snape n'était pas perturbé par son nouveau corps. En fait, il y était même très à l'aise, et pour cause...

Severus, en revanche, semblait s'être passablement détendu en voyant Harry sombrer dans le fauteuil. Il ne devait pas présenter un aspect bien menaçant à cet instant, songea t il.

"Je suis désolé, Severus," commença t il. "Cette journée est un peu... étrange. Mais je peux t'assurer que ta mère ne t'en voudra pas. Tu ne te souviens pas de moi, donc ?"

Le garçon secoua la tête. Ce n'était peut-être pas si mal, après tout..

"Vous êtes un ami de Mère ?" demanda t il.

Harry hésita un instant. Est ce que cela pourrait l'aider ? Mais il ne connaissait même pas le prénom de la mère de Snape, inutile de prétendre.

"Non," répondit il. "Mais nous sommes amis, même si tu ne t'en souviens pas."

C'était pour le moins une grosse exagération. Snape et lui entretenaient des rapports plus ou moins cordiaux... poussés par Dumbledore et la nécessité. Mais le Maître des Potions n'avait jamais oublié son animosité, surtout après qu'Harry ait prit le poste qu'il convoitait depuis si longtemps. Les batailles constantes et le rôle ingrat d'espion de Snape n'avaient par ailleurs rien fait pour améliorer le caractère de ce dernier.

Le jeune Severus ne parut cependant pas dupe, et le regarda avec un dédain évident.

Formidable, songea Harry. Il n'arrivait même pas à tromper un mini-Snape. Pas étonnant que la version adulte l'ait toujours considéré comme un parfait idiot.

« Ecoute, mon grand, la situation est un peu compliquée, mais nous sommes seuls ici tous les deux et je suis le seul adulte dans les parages. Je vais faire au mieux pour nous sortir de là, mais toi, tu dois m'écouter. C'est compris ? »

Le garçon hocha la tête, visiblement à contrecœur. Harry ne put s'empêcher de sourire… oh, Snape retrouverait sûrement son corps et son esprit d'adulte, mais avec un peu de chance, il se souviendrait de cet épisode. C'était une occasion inespérée de faire le plein de moments auxquels Snape ne pourrait repenser sans rougir.

« Très bien, Sev, » fit il d'une voix suave. « Alors debout. »

Severus se déplia lentement, et se mit debout sans le quitter des yeux.

« Très bien. Enlève ta robe et ta chemise, je dois voir où en sont tes blessures. »

Il vit le garçon tressaillir, mais il obéit avec la même lenteur exaspérante, dévoilant quelques bleus et égratignures qui semblaient avoir bien réagit à ses sorts de soins.

« Retourne toi . »

Harry s'approcha du garçon et s'accroupit pour tâter la marque rouge qui semblait toujours inflammée. Severus sursauta aussitôt et bondit hors de portée.

« Ne me touchez pas ! »

Le jeune homme leva les yeux au ciel.

« On est douillet, je vois… J'ai besoin de t'examiner, reste tranquille deux minutes. Après ça, j'essaierais de nous trouver à manger. »

Mais Severus ne semblait pas convaincu. Quand Harry fit un pas vers lui, il recula d'autant et se retrouva acculé dans le coin de la pièce. Aussitôt, il tenta de s'échapper vers la droite, mais Harry tendit un bras pour lui couper la route.

Le garçon se jeta en arrière, le visage caché derrière son bras, avant de plonger avec l'énergie du désespoir sous les pieds de l'homme qui lui faisait face. Il roula sur lui même et se précipita vers la porte, sous le regard effaré d'Harry.

Remis de sa surprise, le jeune homme jura et se lança à sa poursuite. Il venait de se faire avoir par un gamin de sept ans ! Snape était vraiment aussi infernal petit que grand !

Et de toute évidence aussi intelligent, réalisa t il en apercevant le garçon dans le couloir, en train de tenter d'ouvrir une trappe dans le plafond suffisamment grande pour laisser passer un enfant, mais pas un adulte.

« Petrificus totalis ! »

Severus tomba de tout son long sur le plancher, avec un bruit satisfaisant aux oreilles d'Harry.

Légèrement prit de remords en arrivant devant Snape qui paraissait si petit à présent, il le prit dans ses bras pour prononcer le contre sort. Le gamin se mit aussitôt à se débattre comme s'il avait été un ogre tout droit sorti d'une histoire d'horreur.

« Ca suffit, Severus ! Tu vas te calmer immédiatement ! » cria t il en secouant légèrement le garçon. Snape ne pouvait il pas être coopératif, pour une fois dans sa vie ?

Mais le ton menaçant sembla fonctionner, et le petit corps crispé cessa de s'agiter dans ses bras. Crispé, et tremblant constata Harry. Bon sang, le gamin devait être complètement perdu… mais il ne devait pas laisser sa propre angoisse s'afficher maintenant.

Il déposa fermement le garçon devant lui et le fixa de son regard le plus noir. La meilleure imitation qu'il put réussir du Professeur lui-même.

« Ecoute moi bien, toi. Nous sommes ici dans le même bateau, et nous voulons tous les deux rentrer. Je vais tout faire pour te ramener… chez ta mère, mais ça ne marchera pas si tu te bats contre moi. » Puis, pris d'une soudaine inspiration, il ajouta : « Et je ne crois pas qu'elle serait ravie si elle apprenait comment son fils se conduit, hum ? »

Severus, qui jusque là avait affiché une expression hostile presque comique sur sa petite figure, perdit soudain toute animosité. Il leva vers lui ses grands yeux noirs pleins d'angoisse.

« Vous ne lui direz pas, n'est ce pas ? S'il vous plait ? Je ferais ce que vous voulez ! Mais ne dites rien à Mère, s'il vous plait ! »

Harry sourit d'un air satisfait. Voilà qui était mieux.

« Peut-être, et peut être pas. Ca dépend de toi. Mais si j'étais toi, je ferais profil bas. Après ce que tu as fait au chaudron… »

Apparemment, c'était la bonne touche. Le gamin parut se décomposa littéralement, comme s'il venait juste de se rappeler l'incident. Maté, il baissa les yeux vers le sol, mais pas avant qu'Harry ait eu le temps de voir qu'ils étaient un peu trop brillants…

« Ca va, » fit il, à la fois triomphant et mal à l'aise. « Je suppose qu'elle sera trop contente de te revoir pour te punir de toute façon. Ce n'est pas ta faute si tu as atterri ici. Mais ne me donne pas de raison de me plaindre de toi. »

« Oui, monsieur, » murmura le garçon. Monsieur, jubila Harry. Ah, c'était bon d'entendre cela !

« Très bien, » fit il. « Maintenant laisse moi voir ton dos. »

Le garçon se tourna mécaniquement et le laissa faire, visiblement tendu. Harry murmura quelques sorts, mais la brûlure crée par les sorts semblait bien résister…

Grognant, il se releva.

« Tu es blessé autre part ? »

« Non, monsieur. »

« Bien. Dans ce cas, allons voir ce qu'on peut trouver à manger. »

Ils descendirent l'escalier de la petite maison, qui paraissait encore plus délaissée à la lumière du jour. S'ils allaient devoir rester ici un moment, un bon ménage allait être à l'ordre du jour…

En silence, ils fouillèrent le garde manger pour en retirer tout ce qui semblait encore comestible. La nourriture était assez diverse, et suffisante pour tenir au moins une semaine… mais elle ne semblait vraiment pas appétissante, même pour un estomac affamé.

« Bon, » fit finalement Harry. « Je suppose qu'on va devoir voir ce qu'on peut trouver dehors. En restant prudents… on ne peut pas savoir ce qui rôde dans les parages. J'ai plutôt l'impression qu'on est loin de tout, cela dit. »

Severus ne répondit pas et mâchonna le morceau de viande séché qu'Harry lui avait donné d'un air morose.

« Tu as ta baguette avec toi ? » demanda Harry, passablement agacé par le mutisme du garçon.

Pour un enfant de sept ans, Severus était parfaitement ennuyeux et sans intérêt. Il ne parlait pas, ne souriait pas, se tenait aussi loin que possible de lui et obéissait sans un mot en évitant de croiser son regard. Tout bien considéré, il préférait encore quand le gamin jouait les rebelles, mais il ne semblait pas en avoir eu la moindre intention depuis qu'il avait mentionné sa mère.

Cette fois, Severus leva vers lui un regard à la fois dédaigneux et craintif.

« Je n'ai pas de baguette, » répondit il d'une voix lente, comme s'il expliquait une évidence à un enfant. « J'ai sept ans. Je n'ai pas le droit. »

Evidemment. Peut-être était il temps d'avoir une sérieuse discussion avec Snape… plus tôt il recommencerait à se souvenir de qui il était, plus tôt il serait utile. Et un mini-Snape n'était ni plus amusant, ni plus agréable qu'un grand.

« Il va falloir qu'on parle, Sev, » fit il en se penchant vers lui sur la table. Le garçon recula brutalement, l'air effrayé. Bon sang, soit il ne savait pas s'y prendre avec les enfants, soit le gamin était totalement névrosé ! Probablement la deuxième solution…

« Ce n'est rien de grave, tu n'as pas à avoir peur. Tu te souviens que je t'ai dit que nous étions amis ? Eh bien, c'est vrai, nous nous connaissons, mais tu ne te rappelles pas de moi car nous nous sommes connus dans le futur. Nous nous sommes rencontrés quand tu avais… » il fit un rapide calcul dans sa tête. « Trente deux ans. »

Le garçon le regarda avec de grands yeux, l'air visiblement sceptique.

« C'est vrai, Sev, c'est pour ça que je sais certaines choses sur toi que tu ne sais pas encore. Par exemple, tu vas devenir un Maître des Potions. »

Severus cligna des yeux, avant de secouer la tête de toutes ses forces.

« Quoi ? » demanda Harry, surpris. « tu ne veux pas être Maître des Potions ? »

« NON ! » fit le petit garçon en face de lui, les yeux brillants à nouveau.

« D'accord, d'accord, » dit Harry d'un ton apaisant, amusé. « Qu'est ce que tu voudrais faire, alors ? »

« Soigner les animaux. » répondit Severus d'une petite voix.

« Oh. Eh ben, tu t'occupes aussi un peu des animaux avec Hagrid. C'est le garde chasse de Poudlard. »

Alors comme ça, le jeune Snape n'avait pas voulu devenir Maître des Potions ? Intéressant…

« Tu n'aimes pas les potions, Sev ? » demanda t il.

Le garçon hésita.

« Un peu. Pas trop. Mère se fâche toujours, » avoua t il enfin.

« Je vois. » fit Harry, songeur. Hum, il y avait peut être quelque chose d'embarrassant à creuser là dedans… « Et tu as un animal à toi ? »

Severus détourna aussitôt le regard comme s'il avait reçu un coup et ne répondit pas.

« Alors, Sev ? » poussa Harry. « Un chat ? Un chien ? Un poisson rouge ? »

Mais le garçon secoua frénétiquement la tête et il fut impossible de lui tirer un mot.

« Peu importe, » murmura Harry. « Ce n'est pas vraiment le sujet. Tu es Maître des Potions à Poudlard, et tu es très connu pour cela. Et tu t'occupes aussi des animaux, » ajouta t il précipitamment. il voulait que Snape adulte en meurt de honte en se rappelant de ces épisodes sous sa forme de sept ans, mais il n'avait pas l'intention de faire pleurer un petit garçon qui se retrouvait coincé au milieu de nulle part avec un parfait étranger !

« Et par ailleurs, tu te bats contre les méchants. C'est plutôt bien, ça , pas vrai ? »

Severus leva légèrement le menton.

« Quels méchants ? » demanda t il

« Les Mangemorts. Tu ne les connais sans doute pas encore. Ils font beaucoup de mal et utilisent de la magie noire. Et toi, tu aides à les combattre. Tu m'as sauvé la vie, hier. Tu es quelqu'un de très brave ! »

Mais le garçon secoua la tête.

« Tu n'es pas brave ? » tenta de savoir Harry.

« Non. Père dit que je suis un… poltron. » A entendre la façon dont Severus détachait le mot, il ne devait pas bien en maîtriser l'usage… mais la signification, elle, était claire. Le petit Severus avait il eu peur du noir ? Harry ne put s'empêcher de sourire.

« Eh bien, maintenant, tu es brave. Et comme tu es grand, tu as une baguette à toi. Accio baguette de Severus ! » cria t il. La baguette vint s'installer dans sa main, et il la tendit au garçon.

Mais Severus le regarda d'un air suspicieux, sans prendre la baguette.

« Je n'ai pas le droit. »

« D'accord… plus tard, peut-être. » Harry posa la baguette sur la table.

« Est ce que tu te souviens de quelque chose, Sev ? »

Le garçon haussa les épaules.

« Une réponse orale, s'il te plait. »

« Je me souviens de tout, monsieur, » fit prudemment le garçon. « Mais pas de ce que vous dites. »

« Tu ne te souviens pas de moi ? » insista Harry. « Harry Potter. Le garçon qui a survécu. Voldemort. Dumbledore. Ca ne te rappelle rien ? »

« Non, monsieur. » Severus s'était reculé dans sa chaise, et le regardait comme s'il était une sorte de spécimen dangereux et passablement dérangé. Harry soupira.

« Oh, très bien. Oublie ça pour l'instant. Ou plutôt, garde le en tête, et si quelque chose te revient, et bien… dis le moi, d'accord ? »

Le garçon acquiesça et recula sa chaise.

« Est ce que je peux sortir de table ? »

« Oui. Il faut qu'on aille voir ce qu'il y a dehors, de toute façon. J'espère qu'il y a au moins un puis… »

Et il y avait effectivement un puis. Il y avait également eut un potager, constata Harry, mais il était retourné à l'état sauvage depuis bien longtemps… à sa surprise, ce fut Severus qui se montra le plus efficace en la matière.

Agenouillé par terre, il gratta le sol et en sorti des pommes de terre, ainsi que quelques carottes qu'il tendit à Harry.

« Bien vu, Sev, » le félicita le jeune homme. « Tu as l'air de t'y connaître en plantes. »

« Mère m'a appris, » répondit le garçon.

« Tu as un potager, chez toi ? »

« Oui, monsieur. »

Harry soupira. Ca avait été amusant d'entendre Snape l'appeler Monsieur au début, mais à présent, le gamin semblait surtout bien trop mal à l'aise avec lui.

« Appelle moi Harry, Sev. Pas besoin d'être aussi formel. Je ne suis pas si vieux que ça. »

« D'accord mons… Harry. » fit prudemment le garçon. Il ne semblait pas enchanté, mais de toute évidence, il était décidé à ne rien faire pour déplaire à son gardien.

« Bien. Continue à chercher ce que tu trouves à manger dans le jardin, je vais essayer de trouver du bois. Après ça, on ira faire un tour à la plage. Et tache de ne pas te salir, tu n'as pas de rechange, » fit il avec un regard critique vers le pantalon du garçon.

Severus rougit, mais brossa rapidement ses vêtements. Soupirant, Harry s'éloigna, en quête de bois pour le feu. Le gamin était vraiment étrange, songea t il. Il était trop pâle, il ne souriait pas, ne courrait pas, ne criait pas… lui-même n'avait pas été un enfant très bruyant, mais il avait de bonnes raisons pour cela, les Dursleys n'auraient jamais accepté qu'il dérange leur précieuse maison… Quel genre d'enfance pouvait avoir eu Severus ? Tout au moins avait il un père et une mère, d'après ses dires… Mais de toute évidence, Mme Snape n'était pas le genre de femme qu'il fallait agacer.

Harry secoua la tête. Peu importait, vraiment. Snape serait bientôt de retour dans son corps d'adulte, et il avait la preuve que le sorcier avait toujours été une personne désagréable et sans intérêt, même à sept ans. Comment Dumbledore avait pu s'attacher à lui, c'était un mystère… Quelques buches dans les bras, il tourna le coin de la maison et revint vers le potager. Par terre, quelques légumes gisaient en tas, mais pas de trace du gamin à l'horizon… pris d'un doute, Harry déposa le bois par terre.

« Severus ? »

Pas de réponse.

« Sev ? Tu es là ? Sev, réponds ! »

Mais seul le silence lui répondit. Harry jura tout bas, il n'aurait jamais du laisser le gamin seul… profitant de sa courte absence, l'insupportable gamin venait de prendre la poudre d'escampette.