Chapitre 3 : Robot
« Allez, venez.
– Où allons-nous », demande Tegan en relevant la tête.
Elle est occupée à griffonner des illustrations pour L'Art de la Guerre.
« Vous verrez. »
Elle ne peut en obtenir plus, tandis qu'il la guide à nouveau au milieu du labyrinthe des couloirs. Ils arrivent dans la salle principale, et il ouvre les portes.
« Partez ! lui assène-t-il en la poussant en avant.
– Juste comme ça ? Vous ne me demandez plus…
– Partez avant que je change d'avis », la coupe-t-il.
Elle se faufile promptement par l'ouverture, et se retrouve… exactement là où elle était lorsqu'il l'a kidnappée. Son sac est encore ouvert de la même manière, et il n'y a toujours personne dans le vestiaire. Elle entend le bruit de la dématérialisation d'un TARDIS, et l'un des placards disparaît.
Un peu étourdie, elle reste plantée là, à essayer de reprendre ses esprits, jusqu'à ce qu'une de ses collègues finisse par entrer dans la pièce.
« Eh bien, Tegan, tu ne te prépares pas ? Nous allons être en retard, tu sais.
– Oui, oui », bredouille la jeune femme.
Elle enfile rapidement son uniforme et se précipite vers son poste. Le tourbillon de ses occupations lui fait oublier en partie cette période saugrenue qu'elle vient de vivre. Elle enchaîne plusieurs vols, et ne regagne l'Australie qu'après une quinzaine de jours pour un peu de repos.
« J'espère que je n'entendrais plus jamais parler de lui », songe-t-elle.
ooo
Quelques temps plus tard, elle sirote une orangeade dans la nuit australienne, assise sur une chaise longue dans la cour de la ferme. Elle a du mal à dormir. Pendant le travail, les moments passés enfermée dans le TARDIS du Maître s'effaçaient. Elle arrivait à ne plus y penser. Mais lorsqu'elle est de repos, ils reviennent, et ils s'insinuent même dans ses rêves.
Elle se réveille tremblante, le cœur cognant, trempée de sueur. Elle se lève alors, prend une douche et finit sa nuit dehors, sur un des transats. Les milles bruits de la minuscule vie animale finissent par la bercer, et elle s'endort, souvent quand l'aube pointe.
Cette nuit-là cependant, elle s'est réveillée plus tôt que d'habitude, et le sommeil ne veut pas revenir. Aussi, elle entend parfaitement le bruit qu'elle aimait autrefois, mais qu'elle craint maintenant : celui d'un TARDIS. Il prend la forme d'un des arbres qui ornent la cour. Par ce simple fait, elle sait que ce n'est pas celui du Docteur.
La silhouette noire du Maître s'en détache et vient vers elle.
« Vous ne me laisserez donc jamais tranquille, soupire-t-elle lorsqu'il prend place à ses côtés.
– J'ai besoin de vous, Tegan, énonce-t-il immédiatement, sans relever la remarque.
– Combien de fois devrais-je vous dire que je ne veux pas participer à…
– C'est différent, la coupe-t-il. Et c'est urgent. Vraiment… »
Après quelques secondes de silence, il ajoute :
« Je vous en prie. »
Elle ne peut voir son expression, mais elle est surprise par son ton, et sa voix aussi. Quand elle continuait à lui refuser ce qu'il demandait, il se mettait parfois en colère, mais il n'avait jamais eu ce timbre rauque et suppliant.
« Qu'est-ce qu'il vous arrive ? le questionne-t-elle.
– Venez, je vais vous montrer. »
Il se lève – avec quelques difficultés, semble-t-il – et s'avance vers son TARDIS.
« Je n'ai pas envie d'entrer là-dedans, l'avertit Tegan. Je fais encore des cauchemars à cause de la période que j'y ai passé.
– Je ne vous enfermerai pas. Si vous n'acceptez pas, vous serez libre de repartir. Je sais qu'il est impossible de vous contraindre. »
Elle ouvre la bouche pour dire qu'elle ne croit pas à ce qu'il dit, mais elle la referme aussitôt.
« Oh, d'accord », souffle-t-elle finalement.
La salle de commande est encombrée d'appareillages qui n'y étaient pas la fois précédente. Au milieu de ce montage étrangement alambiqué – cela ne ressemble guère au Maître de fabriquer quelque chose d'aussi peu recherché – une créature humanoïde vêtue de la même manière que le propriétaire de l'engin. Sa tête a une allure tout à fait robotique. Il ressemble un peu à Kamelion, mais en plus simple. Le visage est à peine esquissé : un ovale lisse où seules deux demies sphères représentent les yeux – et servent probablement à la même chose, et une fente sans lèvres, la bouche. Le crâne est fait d'un globe transparent montrant une forme ressemblant à un cerveau.
« Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle.
– Ma survie. »
Elle se tourne vers lui et le regarde avec étonnement. C'est alors seulement qu'elle remarque son visage émacié. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas l'air en bonne santé. Sa peau est terne, grisâtre, ses joues creuses. D'épais cernes violacés soulignent ses yeux. Ses lèvres sont livides et légèrement bleutées.
Il enlève un de ses gants et lui montre sa main. Les yeux de la jeune femme s'agrandissent d'effroi. Le petit doigt ne montre plus que l'os et le reste est à peine en meilleur état.
« Que s'est-il passé ? interroge-t-elle.
– La dégradation naturelle du corps de Tremas a été terriblement accélérée par la… »
Il hésite avant de dire le mot.
« … punition que j'ai subie. Même la puissance du Gardien de Traken ne suffit plus à l'endiguer.
– Et vous ne pouvez pas voler un autre corps, à cause de cette promesse que vous m'avez faite.
– Exactement. J'avais gardé les plans de la conception de Kamelion. Je les ai améliorés, et j'ai fabriqué un androïde qui pourrait recevoir mon esprit. C'est ma seule option.
– Mais quand avez-vous fait ça ? La dernière fois que je suis venue ici, cette machinerie n'existait pas.
– Pour vous, il ne s'est écoulé que quelques jours, mais pour moi, plus de deux ans en vos termes terrestres. »
Tegan s'approche du robot et regarde la boule contenant une matière ressemblant à de la gelée de couleur brun clair. Des étincelles semblables à des paillettes miroitent dans son épaisseur.
« Qu'est-ce que c'est ? questionne-t-elle en le montrant.
– Un cerveau positronique. Ce qu'on fait de mieux en matière d'androïde.
– Vous pensez vraiment que vous allez pouvoir y transférer votre esprit ?
– Théoriquement, ça doit marcher.
– Mais vous n'êtes sûr de rien.
– Si, je suis sûr que j'y arriverai. La force de ma volonté m'y aidera.
– En quoi puis-je vous être utile ? Et surtout : pourquoi moi, encore une fois ?
– Seul, je ne peux faire le transfert. Il y a toujours un instant où je ne suis plus conscient. Et cela échoue à cet instant. J'ai… j'ai même failli… y passer, au cours d'un de mes essais. »
« Tiens, pense Tegan. L'univers a été à deux doigts d'être débarrassé d'un de ses prédateurs. »
« Et pourquoi moi ? répète-t-elle.
– Vous êtes la seule personne en qui j'ai confiance.
– Vous avez confiance en moi, vous qui ne vous fiez à personne ? prononce-t-elle avec ébahissement. En moi, qui vous déteste, et dont vous avez tué la parente ?
– Croyez que si je pouvais effacer ça, je le ferais. »
Tegan hoche la tête.
« Oh, j'en suis certaine. Pas par bonté d'âme ou parce que vous le regrettez, mais pour augmenter les chances que j'accepte.
– Tout à fait. Je ne le nie pas.
– Au moins, à votre manière tordue, vous possédez une certaine dose d'honnêteté. Vous n'avez jamais caché votre caractère vicieux et vos buts immoraux.
– Alors ? s'impatiente-t-il. Vous consentez ? Je n'ai plus beaucoup de temps, vous savez. »
Elle le contemple à nouveau. Elle n'avait pas remarqué au premier coup d'œil la sclérotique jaunie de ses globes oculaires, ni la couleur terne de ses pupilles voilées de blanc.
« Vous y voyez encore ? demande-t-elle.
– Rien ne vous échappe, marmonne-t-il. J'ai perdu complètement la vue hier.
– Comment avez-vous pu venir vers moi de façon aussi précise tout à l'heure ?
– Le son de votre souffle et votre odeur.
– Merci pour l'odeur ! s'exclame-t-elle aigrement.
– La plupart des Humains puent, vous ne le saviez pas ? Cependant, je me suis habitué à la vôtre, et je la connais bien. »
Tegan réfléchit. Si elle rejette sa requête, il va agoniser longuement, dans des conditions très pénibles. Elle avait d'abord refusé de le faire souffrir, ensuite de le laisser mourir de faim. En quoi est-ce différent, maintenant ? Pourra-t-elle ressortir de la machine le cœur léger, en sachant cela ?
« D'accord, consent-elle enfin. Expliquez-moi ce que je dois faire. »
ooo
Dans l'appareillage, il y a maintenant deux silhouettes presque semblables. Des courroies les entravent solidement de la même manière. Un casque recouvre d'un côté le crâne en plexiglas de l'androïde, de l'autre celui du Maître. Tegan n'a presque eu rien à faire durant cette phase du travail. Le Maître avait prévu une complète autonomie pour pouvoir se passer d'assistant.
Maintenant, elle tient un boîtier de commandes d'une main. De l'autre, un feuillet sur lequel elle a noté les instructions. Elle doit s'acquitter de chaque action dans un ordre précis. Elle a posé beaucoup de questions, exigé des explications sur le déroulement du transfert.
« Il faut que je le sache, si quelque chose se passe mal.
– Ce ne sera pas sans douleur. Surtout vers la fin. C'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle je n'arrive pas à rester conscient.
– Donc, vous allez le… manifester, je suppose.
– Oui. C'est impossible à maîtriser. Ma volonté sera entièrement requise pour la transmission de mon esprit dans le cerveau de l'androïde. Je ne peux pas en détourner un iota pour autre chose.
– D'accord. Alors, si ça ne vous dérange pas, je vais aller me procurer le casque anti-bruits que porte mon père quand il utilise la tronçonneuse. Moi aussi, je vais avoir besoin de garder ma concentration au maximum pour ne pas faire de bêtises.
– Dépêchez-vous, Tegan, je vous en supplie. L'heure tourne très vite pour moi. »
L'Australienne ressort du TARDIS, et constate que le ciel s'éclaircit. Les employés de la ferme ne vont pas tarder à embaucher. Elle se hâte vers la grange où sont rangés les outils. Elle trouve immédiatement, et bénit le besoin maniaque d'ordre de son père.
Elle revient vers l'arbre, mais au moment d'y entrer, elle hésite. Le Maître est impuissant. Attaché dans cette machine, il est mourant. Il n'a même probablement plus assez de force pour défaire ses liens. D'ailleurs, elle a posé le boîtier de commande hors de sa portée.
« Il suffit que je ne revienne pas, songe-t-elle. Ce sera fini. Dans quelques heures. Au plus, dans quelques jours. Tatie Vanessa, tu seras vengée. Et l'univers respirera. »
La tentation est forte. Elle reste plantée devant les portes ouvertes du vaisseau spatio-temporel, tournant dans ses mains l'objet qu'elle est allée chercher. Sa conscience lui dit tour à tour :
« Tu lui as donné ta parole. Tu ne peux pas te dédire ainsi. »
« Une parole donnée à quelqu'un comme lui, c'est comme si elle n'existait pas. »
« Si tu l'abandonnes, tu ne seras pas meilleure que lui. »
« Qui sait ce qu'il va faire s'il réussit. Peut-être que le blocage mental va disparaître et qu'il va recommencer à tuer. »
« Qu'importe. Cela ne changera rien au fait que toi, tu seras une meurtrière. »
« Meurtrière ? N'exagérons rien. Tu te contentes de ne pas l'aider. »
« Justement, c'est ce qu'on appelle "non assistance à personne en danger". C'est aussi grave qu'un assassinat volontaire. »
« Détruire un nuisible, ce n'est pas assassiner, c'est dératiser. »
Le bruit d'un moteur la rappelle à la réalité. Les ouvriers arrivent. Soit elle ferme les portes du TARDIS et c'est terminé pour le Maître. Soit elle entre. Mais elle doit se décider… vite. Elle entend les hommes s'interpeller pour se dire bonjour. Elle se précipite à l'intérieur et referme le vaisseau.
« Je ne suis pas certaine que ce soit le bon côté de ma conscience qui ait gagné », pense-t-elle.
ooo
Le casque anti-bruits n'avait pas masqué complètement les cris de douleur du Maître, mais avait permis à Tegan d'accomplir sa tâche sans être trop perturbée. Maintenant, elle n'a plus qu'à attendre. Les deux personnes sont immobiles. Le Maître est inconscient, ou peut-être mort. Du moins, le corps qu'il occupait. C'est difficile à dire sans le toucher. Et elle n'a certainement pas envie d'un contact avec cette chair qui se décompose de plus en plus vite. Une odeur acre s'en élève. Celle d'un cadavre.
La machine continue de fonctionner, laissant entendre des cliquetis, de discrets ronronnements, des vibrations.
Elle songe à Tremas en cet instant. À ce qu'il est advenu de cet homme bon, intelligent, dont la récompense après tant d'années de bonnes actions, a été de servir de vaisseau à un esprit maléfique et de finir ainsi, se décomposant hors de la tombe.
Enfin, il se passe quelque chose. L'androïde bouge. Il s'agite dans ses liens. Les demi-sphères qui lui servent d'yeux se dirigent d'un côté, puis de l'autre. Ce visage inexpressif se tourne vers elle, et semble la regarder. La fente qui est la bouche frémit. Elle se tord pour essayer de sortir des mots intelligibles. Mais cela donne juste :
« Vueueueue… »
Les doigts se crispent, griffant le tissu de velours noir. La tête dodeline d'un côté et de l'autre. Tegan se demande ce qu'elle doit faire. Normalement, il faudrait qu'elle le libère, mais :
« Seulement si vous pensez que le transfert est complet et réussi », lui a dit le Maître.
Cela n'a pas l'air d'être le cas, mais le robot gesticule de plus en plus. Elle sait qu'il a une force supérieure à un être humain, et son agitation menace de casser la machinerie. Ses yeux roulent dans tous les sens. Malgré ses traits figés, elle a l'impression qu'il s'affole.
« Ta, tan, ta, tan, ta… », scande-t-il tout à coup.
Elle s'approche et lui dit :
« Calmez-vous. Je vais vous détacher. Vous m'entendez ? Vous me comprenez ? »
Il s'arrête, ses globes oculaires fixés sur Tegan. Seul un tremblement de la tête, un petit mouvement latéral comme s'il disait « non », trahit encore son désarroi.
« Je vais vous détacher, répète-t-elle. Allez-y doucement pour marcher, d'accord ? »
Impossible de dire s'il acquiesce ou non. Elle défait les courroies. Puis elle recule pour lui laisser la place de sortir de l'engin. Il vacille, et elle se demande s'il ne va pas tomber en avant, sans faire un mouvement pour retenir sa chute. Finalement, dans un geste raide, il déplie la jambe droite et prend un appui. Elle tend la main pour l'aider à faire un second pas. Il l'ignore. Soit parce qu'il ne veut pas d'assistance pour cet instant, soit parce qu'il ne l'a pas remarqué. Il bascule en oscillant et se reçoit sur le pied gauche. Il reste là, instable, à deux pas de l'appareil.
Il s'abat si vite sur le sol qu'elle n'a pas le temps de réagir. Il plie les genoux, et renverse son torse à l'horizontale, déployant les bras à la dernière seconde pour ne pas heurter le plancher avec son visage.
Ainsi, à quatre pattes, il rampe rapidement vers un côté de la salle, là où se trouve un de ces gros ordinateurs cylindriques posés le long des murs. Il tente de se glisser entre l'objet et la paroi. L'espace est trop étroit pour lui, alors il reste là, tassé entre la muraille et la machine. Elle s'accroupit près de lui. Elle lit toujours la peur sur la face lisse qui ne devrait rien exprimer.
« Vus… balbutie-t-il. Je… les ai… vus. »
L'esprit du Maître semble peu à peu acquérir une meilleure maîtrise de ce nouveau corps robotique. Il arrive à sortir des mots, et à faire des gestes plus souples. Un de ceux-là est de passer les mains sur son visage. Il répète encore, avec plus de facilité dans l'élocution :
« Je les ai vus…
– Qui ? demande Tegan. Qui avez-vous vu ?
– Eux. Ils m'attendent. »
Normalement, comme c'était le cas pour Kamelion, le Maître devrait être capable de donner une physionomie à l'androïde, un vrai visage. Mais pour l'instant, il peine encore à contrôler les gestes les plus simples. Et le passage entre le corps mourant de Tremas et le robot ne semble pas s'être déroulé facilement.
« Ils m'attendent, ils m'attendent… » ressasse-t-il.
Un androïde n'est pas capable de trembler. Pourtant celui-ci vibre, et Tegan est certaine que c'est de peur.
« Vous devriez aller vous allonger, lui conseille-t-elle. Vous avez besoin d'une position confortable pour finir d'investir votre nouveau corps.
– Peut-être… bredouille-t-il. Peut-être…
– Sûrement. Venez. Vous allez m'indiquer où est votre chambre… si vous vous en souvenez, et je vais vous y accompagner. »
Il se lève en se tenant au mur. Elle le tient par le bras et le guide vers la porte intérieure. Là, il avance sans hésiter jusqu'à une grande pièce à la décoration et à l'ameublement sobre, mais élégant. Les couleurs sombres dominent, à peine éclairées de blanc par endroit. Un lit, avec un baldaquin de tubes métalliques, en occupe le centre. Elle l'aide à s'y installer.
L'iris électronique de ses yeux se ferme. Tegan regarde autour d'elle. Il y a plusieurs chaises, et elle va chercher la plus confortable et la plus facile à porter pour l'amener près de la couche. Elle s'assoit, puis, d'un geste instinctif, elle lui prend la main.
« Comment vous sentez-vous, maintenant ? s'enquiert-elle. Ça va mieux ? »
Sans rouvrir les yeux, il répond :
« Je les ai vu. Ils sont si nombreux. Et ils m'attendent.
– De qui parlez-vous ? De toutes vos victimes ?
– Ils sont si nombreux. »
Puis l'androïde se tait.
ooo
Presque une heure plus tard, elle commence à s'endormir sur le confortable siège. Un sursaut du robot la réveille. Sous ses doigts, la main est devenue tiède et souple comme une main humaine. D'ailleurs, on ne voit plus ses articulations de métal. Une peau claire les recouvre. Tegan regarde le visage. On perçoit encore l'ovale brut de la tête robotique, mais des traits se dessinent. Le Maître prend de mieux en mieux le contrôle de l'androïde.
Il se tourne sur le côté, et lorsqu'il ouvre les yeux, c'est un vrai regard qui plonge dans celui de la jeune femme.
« Le transfert s'est bien réalisé, alors ? demande-t-elle. Vous avez récupéré tous les morceaux de votre conscience ?
– Où est-il ?
– Quoi donc ? Ou qui donc ?
– Mon autre corps.
– Toujours là-bas. Je ne m'en suis pas occupée. Il m'a semblé qu'il était plus important de rester avec vous.
– Je ne suis pas complet.
– Que voulez-vous dire ?
– Je ne sais pas, mais je ne suis pas complet. »
Il se relève avec souplesse. La maîtrise de ses gestes est parfaite, maintenant.
Tegan le suit vers la salle de commandes, mais à peine en ont-ils ouvert la porte, qu'une épouvantable odeur de décomposition la prend à la gorge.
« Idiote ! crie-t-il. C'était trop tôt ! Vous m'avez débranché trop tôt.
– Dites donc, lui répond-elle, offusquée. J'ai fait ce que j'ai pu ! De toute façon, ce corps était mort quand j'ai enlevé votre casque. »
Il se précipite vers l'appareil. Tegan s'approche plus lentement en mettant les mains sur son nez.
« Ça pue, c'est abominable ! marmonne-t-elle.
– Plus rien, grogne-t-il en regardant ce qu'indiquent les cadrans.
– Vous vous attendiez à quoi, dans l'état où il est. À mon avis, vous avez différé trop longtemps le moment de venir me demander de l'aide. La date limite de ce corps était largement dépassée.
– Plus rien ! hurle-t-il. C'est fichu ! Je ne récupérerai jamais ce qui me manque !
– Mais que vous manque-t-il ?
– Je ne sais pas ! » vocifère-t-il.
Il attrape une partie de l'appareillage et tire dessus, commençant à le démanteler avec fureur. Tegan, qui ne l'avait jamais craint, a peur de cette version du Maître qui ne semble pas pouvoir dominer ses émotions. Elle recule vers la porte dans l'intention de s'enfuir.
Elle n'a pas le temps d'y arriver que le vaisseau spatio-temporel démarre. Il s'est jeté sur la console, et il la regarde, tout en le manœuvrant.
« Vous croyez que vous allez vous en tirer comme ça ? grince-t-il. Vous avez tout gâché ! Vous n'aviez que des instructions extrêmement simples à suivre, et vous n'en avez même pas été capable ! »
Son ricanement ressemble plus à une plainte qu'à un rire.
« Je vous ai sauvé la vie », bredouille-t-elle.
Puis elle ajoute plus fermement. :
« Laissez-moi partir. Ramenez-moi sur Terre. »
Sans lui répondre, il continue à casser ce qui a dû lui demander des mois de travail. Il donne même des coups de pieds au corps décomposé, ce qui en accentue la puanteur.
Tegan, appuyée contre la porte extérieure, sent monter l'écœurement. Elle n'a pas dormi de la nuit. Elle n'a pas mangé depuis la veille au soir. Elle vient d'accomplir une tâche difficile qui lui a demandé une grande concentration. Et elle est terrifiée. Malgré ses efforts pour combattre le malaise, elle s'affaisse. Pas vraiment inconsciente, mais étourdie et nauséeuse.
ooo
« Tegan ? »
Une voix douce, plaintive.
« Tegan, vous m'entendez ? Je suis désolé… »
Elle est dans la chambre où elle est restée enfermée pendant des mois, peu auparavant. Il l'a déposée sur le lit et il lui tapote les joues pour la faire revenir à elle. Elle se redresse vivement, bredouille un « Excusez-moi » et se penche en avant pour rejeter… pas grand-chose, car elle a l'estomac vide.
« C'est cette odeur, marmonne-t-elle enfin, une fois la crise de vomissements passée.
– Oui, sans doute. Je ne la percevais pas. Mon système olfactif n'est pas encore très au point, je le crains. Ça va venir, mais pour l'instant, tous mes sens ne fonctionnent pas parfaitement. »
Elle s'assoit, encore un peu remuée, mais se sentant mieux. Elle regarde le Maître.
« Le Maître ? songe-t-elle. Oui, bien sûr, c'est le Maître. Je ne dois pas penser à lui en termes d'androïde. Tout comme le corps de Tremas n'était plus Tremas. »
Il a gardé cet aspect d'ailleurs, celui du père de Nyssa.
« Vous pouvez changer de visage ? lui demande-t-elle.
– Oui. Celui-ci ne vous plaît pas ?
– C'est-à-dire qu'il me rappelle un peu trop… mais non, gardez-le. J'ai déjà assez de mal avec le fait que vous êtes dans le corps d'un robot, maintenant. Si en plus vous n'êtes plus pareil…
– Je vous ai apporté à manger, lui dit-il, en désignant le plateau avec son couvercle en argent qu'elle a vu trop souvent.
– Vous pouvez manger, vous ?
– Je peux, mais ça ne sert pas à grand-chose. La pile atomique qui alimente ce corps a déjà une durée de vie de cinq cent ans, mais la nourriture la recharge un peu.
– C'est-à-dire que lorsque vous mangez, cela prolonge la vie de cette batterie ?
– Tout à fait. Dans une infime proportion, mais oui.
– Cela existait déjà sur Kamelion ?
– Non, c'est quelque chose que j'ai rajouté pour une apparence plus réaliste… avec des technologies que je n'ai pas inventées, toutefois. »
Toujours cette honnêteté scrupuleuse sur certaines choses.
« C'est son seul trait de caractère que j'apprécie », songe-t-elle en se mettant à table.
Mais elle n'a guère d'appétit, malgré sa faim. La senteur du cadavre de Tremas lui reste dans le nez, et tout a ce parfum écœurant.
« Est-ce que… tente-t-elle en reposant sa fourchette. Est-ce que vous pouvez me ramener chez moi ?
– Vous voulez déjà me quitter ?
– C'est-à-dire… vous n'avez plus besoin de moi, n'est-ce pas ?
– Nnnnon… D'accord. Puisque vous le souhaitez. »
Elle ne comprend pas l'expression de son visage. De la… tristesse ? Voilà un sentiment qu'elle n'imaginait qu'il puisse éprouver.
« À part la haine et la colère, je ne pensais pas qu'il était capable d'une autre émotion. »
Il lui tourne le dos et sort de la chambre avec un sec :
« Venez. »
Elle l'accompagne jusqu'à la salle de commandes. La machine y est encore, dans le même état, mais le cadavre a disparu. L'odeur même est partie.
« Qu'est-ce que vous en avez fait ? » questionne-t-elle.
Elle ne précise pas de quoi elle parle, mais il comprend.
« Incinérateur », répond-il sèchement.
Il programme le vaisseau spatio-temporel.
« Chez vous ? demande-t-il brièvement.
– Oui, s'il vous plaît. Un peu avant que les employés de mon père arrivent, si c'est possible. Je ne veux pas les effrayer avec un arbre qui apparaît et disparaît.
– Bien entendu que c'est possible. Mon TARDIS fonctionne correctement, lui ! ajoute-t-il. Je vais le matérialiser à une certaine distance de la maison, si vous voulez.
– Je veux bien. »
Le silence retombe, pendant qu'il fait les derniers ajustements.
« Vous connaissez le bouton d'ouverture des portes, grommelle-t-il. Quand nous serons arrivés, vous pourrez partir. J'ai du travail. »
Il recommence à démonter l'appareil qui a servi au transfert. Elle attend de pouvoir s'en aller. Enfin, l'engin atterrit. Elle pousse la porte extérieure. Dehors, c'est l'Australie, la maison, la normalité.
« Au revoir », murmure-t-elle.
Il ne répond pas, feignant d'être occupé.
