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Chapitre 3

La verrière donnait sur l'arrière-cour au grand jardin maintenant peuplé de ronces et de mauvaises herbes. Derrière, se trouvait un champ au bout duquel on pouvait apercevoir l'orée de la forêt qui se découpait sur l'horizon indigo du soir. Elle avait retiré quelques fenêtres pour y installer les moustiquaires et la fraîcheur eut tôt fait de rendre l'endroit parfaitement tempéré.

Elle avait allumé une petite lampe à pétrole au verre teinté sur la table blanche et cette dernière émettait une lumière mordorée qui donnait à la verrière une pénombre tout orangée. Je déposais bouteille et coupes sur la table et l'aidai à enlever draps et plastiques des lourdes chaises en fer forgé. Nous pûmes ensuite nous y installer. Les chaises, avec leurs gros coussins rouges, étaient somme toute, beaucoup plus confortables que je ne l'avais anticipé.

Sans le vouloir, mes yeux se portèrent sur ses mains tandis qu'elle nous servait à boire. Je cherchai à découvrir, dieu sait pourquoi, si elle était mariée. Pas d'alliance. Elle portait au majeur gauche une chevalière montée sur une émeraude de bonne taille. Authentique à n'en pas douter. D'ailleurs, de son pouce, elle joua un peu avec. Très sciemment, mes yeux remontèrent jusqu'aux siens en suivant les courbes de son corps. Elle était petite et parfaitement proportionnée.

Elle m'observait. Patiemment. Sans rien dire. Il me fut tout à fait impossible de soutenir son regard, aussi bref le contact fut-il, mes yeux allèrent se fixer sur ma coupe. Combien de temps m'étais-je égarée ? Je rougis. C'était inconvenant. J'attrapais ma coupe, presque maladroitement et esquissai un début de geste pour la porter à mes lèvres, avant qu'elle ne m'arrête.

'Non... non-nnon.' Fit-elle lentement tel un avertissement. Elle souleva sa coupe, comme si elle avait deviné ce que j'avais envie de faire. 'Portons, d'abord, un toast.' Elle tendit gracieusement son bras vers moi. 'Ensuite si vous avez envie de descendre la bouteille, libre à vous.' Ajouta-t-elle à moitié sérieuse.

J'éclatais de rire, puis elle en fit autant.

'À notre rencontre.' Cantonna-t-elle d'un air guilleret.

Le vin était affreusement délicieux. Un vin français, élégant, complexe, avec de fins tanins.

'Désolée.' Fis-je toujours un peu timide, en lui jetant de petits coups d'œil à la dérobade, incapable de soutenir son regard trop longuement. 'Je suis un peu nerveuse, je crois.'

Elle s'adossa confortablement en croisant une jambe, son regard toujours posé sur moi. 'C'est... rafraîchissant.'

Je ne trouvais rien à répondre. Je n'étais pas à proprement parler d'une nature timide, enfin habituellement mais elle m'intimidait. 'Vous savez, je vous dois un carreau.'

'Un quoi ?' Répondit-elle en fronçant les sourcils.

'Un carreau. Celui que j'ai brisé quand j'étais petite.'

Elle plissa les yeux, les sourcils toujours froncés et le regard en point d'interrogation.

'Vous savez, celui de la cave. Là où il y a un vieux panneau de bois.'

Elle rit. 'Ah oui ! je l'ai aperçu en faisant le tour de la maison ce matin.' Son regard s'était illuminé. 'Et pourquoi, donc, avez-vous cassé ce carreau ?'

Je lui racontais l'épisode prince charmant et vieille sorcière.

Elle eut l'air de trouver cela fort amusant. 'Je vous rassures, pas de prince charmant, ni de vieille sorcière à la cave.'

'Votre arrivée n'est pas passée inaperçue, je crois que toute la ville est au courant. Après tout ce temps...'

'Oui, bien, disons que ma famille est très vieille. Avec le temps, elle a accumulé des résidences un peu partout autour du monde.'

'J'avoue que je ne saisis pas bien l'attrait d'avoir acheté une propriété ici.'

'C'est que vous connaissez mal votre histoire.' Elle se rembrunit. 'Pardonnez-moi, je ne voulais pas être impolie.'

'Non, vous avez raison, je suis plutôt quelqu'un qui regarde vers le futur et non l'inverse.'

'Vous devriez... Peut-être y découvririez-vous des choses... intéressantes. Comme vos racines par exemple...'

'Oui, sans doute. J'imagine que vous connaissez les vôtres.'

'J'imagine que vous êtes curieuse de les connaître.'

'Oui ! Euh... Désolée.' C'était sorti tout seul. Je devais avoir l'air d'une pauvre idiote.

Elle me sourit encore. Un sourire en coin, l'air amusé une fois de plus. Ses prunelles s'accrochèrent solidement aux miennes et elle ne dit rien pendant encore quelques trop longues secondes. J'aurai donné n'importe quoi pour lire dans ses pensées à cet instant. Puis elle prit une inspiration et avala une autre gorgée de vin. Comme si parler de sa famille l'indisposait.

'Il n'y a pas grand chose à dire. Ma famille est italienne... Vous voyagez, mademoiselle Swan ?'

Je secouais négativement la tête et elle parut déçue.

'Jamais ?'

Je m'empourprais. 'Si, une fois, je suis allé à Disney World avec ma classe, j'avais onze ans.' J'avais envie de ramper sous le plancher tellement cette confession était insipide.

Elle ne me quittait plus des yeux, j'étais aussi tendu que la corde d'un arc prêt à décocher sa flèche.

'Ah oui, au pays du prince charmant et des vieilles sorcières.' Elle me fit un petit clin d'œil entendu. 'Et vous faites quoi dans la vie, mademoiselle Swan ?'

Je devais avoir les joues en feu et elle me sourit de nouveau en s'humectant inconsciemment les lèvres avant de prendre une autre gorgée de vin.

'Emma, appelez-moi Emma.'

'Très bien... Si vous m'appelez Regina en retour.' Elle marqua une pause. 'Alors, vous faites quoi dans la vie... Emma ?'

'Je suis... Shérif... ici à Black Hollow.'

Est-ce qu'elle s'était figée ? Oh! Très subrepticement, mais cela ne m'avait pas échappé !

Elle se décontracta presque aussitôt et me souris.

'Tiens donc...'

'Et vous, si ce n'est pas trop indiscret ?' Me dépêchais-je de demander.

'Import-export.' Cette fois c'est elle qui baissa le regard. Pas qu'elle fut intimidée, enfin je ne crois pas, mais j'eus plutôt l'impression qu'elle ne voulait pas trahir quelque chose qui aurait pu se lire dans ses yeux.

Ce fut un peu déroutant.

'Import-export ? De...'

'Matière première... À grande échelle.' Ajouta-t-elle rapidement anticipant le sens de ma question, elle fit aussi un petit geste de la main comme pour balayer le sujet dans les airs.

'Ah.' C'était quand même assez vague.

'Ma famille... Avait entreprit un projet dans la région, il y a de cela des générations. Je suis ici pour... parachever ce qu'ils avaient commencé... Disons que c'est quelque chose qui me tiens à cœur.'

'Quel genre de pro...'

Elle leva un peu la main pour me faire taire.

'C'est un projet tout à fait confidentiel, je ne peux pas en parler. Désolée.' Se dépêcha-t-elle d'ajouter un peu trop fermement pour que cela ne me paraisse pas étrange. Qu'avait-elle à cacher ?

Je plissais les yeux. 'Vous ne pouvez... ou ne voulez pas en parler ? J'espère que ce n'est pas ce genre de truc véreux que...' Je m'arrêtais de parler derechef. Cela venait de m'échapper. Je m'en voulus immédiatement.

Ses yeux remontèrent lentement vers mon visage. La petite lueur orangée de la lampe à pétrole se refléta dans ses prunelles noires. C'était un peu comme voir les flammes danser aux portes de l'enfer. Son regard était dur et froid et avait ce petit quelque chose de déterminé, d'assoiffé, de terrifiant. Puis elle se recomposa lentement. Qu'avais-je provoqué ? Cette fois je ne l'avais pas quitté des yeux, trop sidérée ou apeurée, c'est à peine si j'osais respirer. 'Pardonnez-moi, je m'emporte...' Ajoutais-je rapidement.

Sa réaction ne fut pas celle à laquelle je m'attendais. Elle éclata de rire. Un rire franc, en cascade, un peu rauque. Un rire merveilleusement irrésistible, que l'on avait envie de provoquer encore et encore pour le simple plaisir de l'entendre.

'D'accord, disons simplement que je prends... de l'expansion.' Répondit-elle finalement. 'Vous allez devoir, vous contenter de ça.'

Je souris mal à l'aise. Il était temps de changer de sujet.

'Vous êtes originaire de l'Italie, disiez-vous ? Vous avez ce petit accent et... je suis trop curieuse de savoir de quelle partie...'

Elle me lança un petit regard amusé une fois de plus. 'La curiosité éveille le désir et le désir embellit toujours son objet...' Souffla-t-elle.

Avait-elle conscience de ce qu'elle provoquait ? Ma main au feu que oui ! Et je pariais qu'elle savait jouer de ce jeu mieux que quiconque puisque c'était elle qui, à coup sûr, en écrivait les règles. Telle un maestro, elle battait la mesure au gré de ses envies, passant d'un tempo langoureux et léger au crescendo intense et enflammé.

'La Sicile... je suis sicilienne.' Vint sa réponse avec nonchalance, un instant elle eut l'air ailleurs. Elle déposa sa coupe avant de nous resservir à boire.

Comment ne pas associer Sicile et mafia ? Bien sûr, que je fis cette association ! Le mot Mafia se mit même à clignoter en grosses lettres dans ma tête, tout à fait pareil aux annonces que l'on voit sur le strip à Vegas. J'affichai ce petit sourire figé parce qu'il me semblait vraiment que je venais de gagner à la loto. Ce qui était à proprement parler, tout à fait le contraire. Était-ce possible ? Je sais, ça faisait cliché, mais c'était une déduction bien trop facile, mais cela restait une possibilité assez plausible.

'Et vous avez de la famille, Emma ?'

Elle ne parut pas se rendre compte de mon désarroi et le cas échéant elle passait outre.

Je souris, toujours un peu figé par mes déductions loufoques. 'Non...' Je marquais une pause et une fois de plus à la dérobade lui jetais un coup d'œil. 'Plus maintenant...'

Cette fois ce fut moi qui à l'aide de mes yeux lui supplia de ne pas s'engager sur cette voie. Elle le comprit bien.

'Vous avez faim ?'

'Oui, très.'

'Mangeons alors.'