LIVRE I
The sleeper must awaken
Chapitre III – For hands of gold are always cold
« Père je vous en supplie vous ne pouvez pas faire ça ! »
La nuit était tombée sur le campement que le convoi avait monté près du gué des Rubis. Une nuit sombre et silencieuse. Il n'y avait pas un bruit, autour des tentes, sinon ceux de la forêt. Et sa voix qui suppliait son roi… Son père. Qui l'écoutait, bien sûr. Si ce n'était pas le cas, ses yeux ne bruleraient pas de colère. Elle savait ce qu'il pensait. Un stupide, stupide incident ! Ce n'était rien d'autre.
Arya avait disparu avec un garçon-boucher, tandis que Joffrey et Sansa se comptaient fleurette sur le bord d'une rivière quelconque. Les deux groupes avaient fini par se retrouver et alors que le prince menaçait la cadette Stark, son loup, Nymeria, était intervenue et l'avait mordu. Son épée avait alors été jetée dans la rivière, tout comme sa fierté. Lorsqu'elle était arrivée, alertée par les cris de sa jeune cousine, Joffrey se tenait le bras et le gamin, Mycah, qu'il s'appelait, était blême. La louve avait disparu. Ce qui s'en suivit était prévisible. Arya s'enfuit, Joffrey et Cersei réclamèrent la main de la fillette pour avoir osé frapper le prince et Sansa, blessée par le rejet de son prince, s'enferma dans la tente de son père.
Jory Cassel, capitaine des gardes de Winterfell, avait retrouvé la fillette. Elle avait été présentée devant la justice du roi. Si ça n'avait été que ça… Il aurait fait enfermée l'enfant et son loup. Mais Cersei était là. Et à défaut de pouvoir couper sa main, elle voulait la mort de son animal. Un monstre, selon elle. Ayant disparu, elle exigeait que ce soit celui de Sansa qui périsse. La jeune fille avait supplié Eddard, le roi, la reine, Joffrey. Mais rien n'y avait fait. La seule grâce qu'elle obtint fut que le bourreau de sa chère Lady soit son père et non Sandor. Piètre consolation. Elle avait assisté à ce simulacre de procès sans rire pouvoir dire. Elle n'avait rien vu, rien entendu. Sa présence était déjà de trop, pour sa belle-mère. Pour autant, elle était restée dans la tente quand tous étaient partis. Seule avec son père.
« Père écoutez-moi !
- Mais je ne fais que ça, Lyarra, » tonna-t-il. « Que veux-tu que je fasse ? C'était ça ou la main de la gamine. Tu préfères un loup à l'intégrité de ta cousine ?
- Vous n'aviez pas à obéir à Cersei. Vous savez très bien que Lady…
- SILENCE. Maintenant c'est toi qui vas m'écouter. Tu es peut-être ma fille, tu es peut-être princesse mais tu n'as pas à contredire mes ordres. Tu m'entends ?!
- Oui, père, » répondit-elle d'une voix mesurée. « Je vous prie de m'excuser. Tuez cette louve inoffensive si tel est votre désir. Vous êtes le roi. »
Elle s'inclina froidement sous le regard enivré de son père qui parut sur le point de répondre. Elle ne lui en laissa pas le temps et sortit de la tente. Elle était furieuse, c'était évident. Sansa avait besoin de sa louve, elle représentait le Nord, ses origines, sa véritable identité. Les griffes des Lannister, déjà profondément enfoncées dans son cœur, ne trouveraient aucun obstacle. Même son père n'en constituerait pas un. Elle passa devant la tente de la maisonnée Stark et entendit les sanglots de sa jeune cousine. Elle continua son chemin jusqu'à croiser les ombres étirés d'un homme imposant. C'était Ned. Elle s'arrêta et le regarda sortir l'animal de sa cage. Il était d'une douceur triste, quand il caressa sa fourrure grise. Ils avaient trouvés les bébés loups quelques temps avant leur arrivée à Winterfell. Un pour chaque enfant Stark, Jon compris. Bien sûr qu'ils étaient dangereux, ils étaient des prédateurs. Mais ils avaient été domestiqués. Ils ne devenaient agressifs que lorsque leurs maîtres et maîtresses étaient en danger… Comme Nymeria.
« Mon oncle…
- Vous ne devriez pas être là, votre grâce.
- J'ai tenté d'intercéder en faveur de Lady, » ajouta-t-elle. « Le roi ne veut rien entendre.
- Vous n'aviez pas à le faire. La décision du roi doit être appliquée. Partez, princesse. »
Il ne la regardait pas. Elle s'éloigna à pas lents. Elle logeait avec ses frères et sœur. C'est là qu'elle aurait dû aller. Mais elle n'aurait pas supporté la mine égotique et cruelle de Joffrey. Les lieux n'étaient cependant pas surs, pas en pleine nuit. Comme toujours, elle ne savait pas où était sa réelle place. Son père devait être en train de se saouler, ses cousines en train de broyer du noir, la reine et son frère… Elle se tendit. Elle finit par se perdre sur les bords de la rivière, à l'endroit même où l'incident s'était déroulé. Il y avait du sang sur l'herbe et sur les pierres. Elle avait entendu parler du sort que le Limier avait réservé au garçon. Tranché de l'épaule à la hanche, sous le prétexte qu'il tentait de s'enfuir. Tu m'étonnes. Elle s'assit sur le sol. Elle n'entendit pas Glace s'abattre sur la louve. Elle n'en avait pas besoin.
Il faisait frais. Elle laissa sa main tomber dans la Verfurque, en imaginant ce qui avait pu se dérouler là, seize années plus tôt. C'était ici que Rhaegar Targaryen avait péri sous les coups de celui qui n'était à l'époque que le seigneur d'Accalmie. Le gué des Rubis, du nom des pierres qui étaient tombées de l'armure du prince lorsque le marteau de son père l'avait heurtée. Peut-être de la couleur du sang du jeune homme. Au même moment mourrait sa mère dans les bras de son frère. Robert disait souvent que dans ses rêves, il tuait encore, encore et encore le Dernier Dragon. Quel soulagement pouvait-il trouver dans la certitude qu'il était mort ? Elle ferma les yeux, sentant une larme perler aux coins de ses yeux. Si seulement Lyanna n'avait pas été présente à ce tournoi. Si seulement Rhaegar ne l'avait pas désignée comme reine d'amour et de beauté. Si seulement…
« Qu'est ce qu'une princesse fait assise dans l'herbe ?
- Rien qui ne vous concerne, » lâcha-t-elle. « On m'a rapporté vos derniers agissements.
- Ah, le gosse. Il a essayé de s'enfuir.
- Piètre excuse. N'importe qui s'enfuirait à votre vue, Chien. »
Elle l'entendit rire. Un rire aussi rauque et moqueur que lui. Elle tourna la tête vers lui. Elle ne distinguait pas ses traits et en était plutôt soulagée. Elle n'allait pas avoir à supporter la monstrueuse balafre qui couvrait le côté gauche de son visage – la monstrueuse brûlure. Il était plus un Lannister que certains Lannister, tant il passait son temps collé à Joffrey. Désigné par la reine comme son bouclier-lige, il ne discutait aucun de ses ordres, aussi injustes ou stupides pussent-ils être. Elle le méprisait pour cette raison et il le lui rendait bien. Son père lui avait proposé un tel garde du corps, mais elle l'avait refusé. Elle n'aurait pas supporté d'être suivie en permanence par un tel… Homme. Il s'approcha de la rivière et parut fixer l'eau.
« Vous ne trouverez pas le cure-dent de Joffrey.
- Je ne le cherche pas. C'est que la princesse est agacée, que se passe-t-il ? On est triste de voir un gros chien mourir ? On porte le deuil d'un garçon-boucher ?
- Silence, Clegane, » le coupa-t-elle. « Que faites-vous ici ?
- Le prince Joffrey m'envoie vous chercher. Il dit que vous devez rejoindre vos quartiers.
- Je ne reçois pas d'ordre de mon frère cadet. Contrairement à vous. »
Elle se releva et se dressa devant lui. Il était beaucoup plus grand qu'elle, beaucoup plus épais. Une gifle l'enverrait dans les eaux sombres de la Verfurque. Pourtant, et si elle le méprisait ouvertement, elle ne le craignait pas. Il devait aux Lannister sa position, même s'il n'était pas chevalier ni héritier de sa maison. La moindre éraflure sur son visage, la moindre plainte de sa part et il retournait la queue entre les jambes dans son minuscule castel. Elle vit l'éclat de ses yeux grisâtres s'accentuer et il croisa les bras.
« J'ai pour ordre de vous amener à votre tente, princesse. Je me fiche que vous le vouliez ou non.
- Que me feriez-vous, Ser Clegane, si je refusais ?
- Je vous emmènerais de force, » répliqua-t-il avec un certain calme. « Et ni vous ni moi ne voulons ça.
- Oh, pourtant vous n'avez pas l'air du genre d'homme que le fait de forcer une jeune fille dérange. »
Elle l'avait murmurée d'un ton doucereux, mielleux, comme elle aurait minaudé un compliment à la cour. Elle entendit son gantelet cliqueter. Il serrait son poing. Aurait-elle été n'importe quelle gamine des rues qu'il l'aurait mise à terre. Mais il ne le pouvait pas se permettre. Elle soutient son regard furibond et saisit son bras. Il se crispa instantanément, avant de se mettre en marche. Elle n'avait pas besoin de voir son visage. Elle savait ce qu'il pensait. La tente était éclairée. Elle voyait derrière la toile la lueur vacillante d'une lanterne. Elle relâcha le bras imposant du Limier quand elle en fut proche. Elle lui coula un regard avant de pousser la porte de tissu et d'entrer. Ensommeillés, Tommen et Myrcella étaient en train de supplier Joffrey de les laisser dormir. Lorsqu'elle apparut dans le halo de lumière qui les aveuglait, ils soupirèrent de soulagement. Pas à sa vue, sans aucun doute, mais à l'idée d'enfin pouvoir dormir. Elle leur sourit avec douceur et s'assit sur son lit, espérant échapper aux reproches de son prince de frère par égard pour les plus jeunes. Il n'en fut rien. Il se planta devant elle, la fixa. Elle prit les devants d'une voix calme et basse.
« Il est tard, Joffrey. Si vous voulez me dire quelque chose, vous pourrez le faire demain.
- Non, je vous le dis maintenant, » insista-t-il. « Où étiez-vous ?
- Près de la rivière. Je ne risquais rien.
- Une princesse n'a rien à faire près d'une rivière en pleine nuit alors qu'un monstre rode ! Il m'a blessé gravement, il pourrait…
- Mon frère, » soupira-t-elle espérant l'apaiser et le charmer. « Ce monstre n'osera plus s'attaquer au sang royal. Il a bien vu avec quelle sévérité nous avons fait punir sa congénère.
- Il est vrai, il est vrai. Toujours est-il que je n'aime pas l'idée de vous savoir dehors à une heure pareille. »
Il grommela quelques instants en regagnant son lit. Les deux petits s'étaient déjà endormis. Elle souffla la torche principale, ne laissant briller que deux petites veilleuses. Elle devinait la forme massive de Clegane devant leur tente. Elle s'allongea et ferma les yeux, sans d'abord trouver le sommeil. Quel jeu odieux elle devait jouer en face de son frère. Si elle le méprisait pour sa violence et sa stupidité crasse, elle ne pouvait se permettre de le lui montrer. Le respect et l'admiration qu'il lui portait étaient des atouts qu'elle ne pouvait se permettre de négliger. Sans doute ces deux sentiments lui sauveraient-ils un jour la vie, quand le ressentiment de la reine ne trouverait finalement plus d'autres bornes que celles posées par ses propres enfants. Quant à Tommen et Myrcella… Elle éprouvait un certain attendrissement à leur égard. Ils étaient innocents, d'une manière aussi candide que fragile. Ils n'étaient pas leur frère, ni leur mère même si la petite en avait la beauté et l'esprit. A Port-Réal, elle allait devoir agir vite et discrètement. Laisser Sansa épouser Joffrey constituerait à la fois une damnation pour la jeune fille… Et une diversion suffisante pour lui laisser le temps de changer la donne. Si seulement aucun grain de sable ne venait se glisser dans les rouages de son plan. La princesse parfaite allait devoir laisser place à l'héritière calculatrice. C'est ainsi que le jeu des trônes fonctionnait vaincre ou mourir. Aucune demi-mesure. C'est sur cette pensée terrifiante qu'elle finit par s'endormir, épuisée par la journée qu'elle venait de passer. Epuisée déjà par toutes celles qui suivraient.
Lorsqu'ils repartirent le lendemain, ce fut comme si rien ne s'était passé. Chacun reprit sa place, le convoi quitta le gué en direction de Port-Réal. Ils n'étaient plus très loin, ce n'était plus qu'une question de jours. Son père était monté jusqu'à l'avant-garde, avec Joffrey et son Chien. Ned Stark chevauchait juste derrière le carrosse de ses filles, désormais seul à les protéger. Nymeria n'était pas réapparue. Ce fut ainsi pour tous les jours qui suivirent jusqu'à ce qu'ils arrivent en vue de la capitale. Les filles Stark, collées aux vitres pour en apercevoir le plus possible, jusqu'à ce que le cortège se voie obligé de traverser Culpucier. Tous les rideaux tombèrent et elle fut elle-même entourée d'une partie de la garde. Elle jeta un coup d'œil alentours. La pauvreté était partout. Les rues étaient nauséabondes, la boue et les immondices couvraient les rues. Et pourtant au dessus d'eux s'étirait l'immense structure de Fossedragon, une gigantesque ruine qui avait autrefois abrité les dragons des Targaryen. Les portes étaient closes depuis plus d'un siècle. Il ne servait plus qu'à abriter des prostituées, désormais. Tout comme la grandeur des seigneurs-dragons, ce bâtiment allait finir par s'effondrer et par être oublié de tous. Ce n'était qu'une question de temps.
Malgré la foule amassée, aucun incident ne fut à déplorer. Le roi lança quelques sourires et rires tonitruants à la cantonade et ils gagnèrent le Donjon Rouge. Le temps était clément, bien plus qu'au Nord, bien sur, mais l'ambiance n'était pas heureuse. Seule la reine et sa suite paraissait véritablement satisfaites de regagner l'immense castel. Lyarra descendit à bas de sa monture et la laissa aux palefreniers. Un regard en biais de sa belle-mère lui rappela qu'elle ne portait pas une robe adaptée à une princesse de retour chez elle. Elle était trop simple, trop grossière, certes pratique mais inesthétique. Elle disparut dans ses appartements où l'attendaient déjà ses caméristes et demoiselles de compagnie. Des jeunes filles à marier, de haute naissance et dont la tâche principale n'était non pas de l'occuper mais de la surveiller. Leurs sourires étaient autant de dards empoisonnés auxquels elle n'accordait aucune confiance. Elles se lamentèrent sur ses vêtements, accusant les nordiens de n'être qu'un peuple rustre et sans délicatesse. Elle ne répondit rien. Elle les regarda la transformer de nouveau en princesse, en Lyarra Baratheon. Ses cheveux noirs furent progressivement tressés, bouclés, remontés, ses joues, fardées. Comme à l'ordinaire, elle ordonna qu'on lui donne une robe aux couleurs de sa maison. L'or et noir d'Accalmie. Un étrange contraste avec sa peau pâle et ses yeux bleus, un contraste que d'aucun aurait considéré malséant si ce n'était pas elle qui le portait. Elle se releva et se dirigea vers la tour de la Main.
Cette tour était imposante, suffisamment pour pouvoir loger toute la maisonnée de la Main du Roi. Celle-ci, dans le cas d'Eddard, était assez réduite. Ses gardes, ses filles, les Poole et quelques autres domestiques, à peine assez pour remplir deux ou trois étages. Ce n'était pas plus mal. Elle évita les caisses et coffres qui encombraient les paliers et partit à la recherche d'Arya et Sansa. Elles devaient être logées, si ce n'est dans la même chambre, au moins au même étage. Elle ne tarda pas à les repérer, tant ces dernières étaient bruyantes dans leur dispute. L'aînée était apparemment en train de ranger ses affaires, tandis que sa cadette tempêtait et pestait contre Joffrey. Elle plissa les yeux. Ce genre de propos, bien que ne la touchant absolument pas, ne pouvaient pas être tenus à haute voix dans les appartements d'un homme aussi important que leur père. Elle frappa à coups secs sur la porte et entra. Sansa devint livide.
« V-Votre majesté, je vous en prie ne l'écoutez pas, elle ne se rend pas compte…
- En effet, il semble évident qu'elle ne se rend pas compte de ce qu'elle dit, » dit-elle avec mesure. « Lady Arya, qu'avez-vous à reprocher à mon frère ?
- Il a fait tuer Mycah et Lady alors que c'est lui qui a commencé !
- De cela vous n'avez aucune preuve, » remarqua Lyarra. « Je ne doute pas de votre bonne foi, mais vous devez apprendre à tenir votre langue. Vous n'êtes plus à Winterfell.
- Arya, excuse toi auprès de la princesse !
- Ce n'est pas utile. Je tenais simplement à vous le rappeler à toutes les deux. Port-Réal n'a rien du Nord. »
Elle adressa un regard entendu à la jeune Arya. Elle acquiesça à contrecœur et s'inclina de manière exagérée. Elle ne put retenir un sourire. La petite Stark n'avait rien de sa sœur et lui ressemblait pourtant beaucoup plus qu'elle ne désirerait sans doute l'entendre. Si cette dernière était pétrie de contes et de chevaliers preux et courageux, elle l'était aussi, d'une certaine manière. Peut-être croyait-elle réellement pouvoir échapper à sa condition. Elle y avait cru, elle aussi, plus jeune. Jusqu'à comprendre qu'une femme ne peut jamais vraiment se défaire de ses obligations. D'autant plus qu'elle était loin d'être aussi laide que Sansa voulait bien le dire. Certes, ses traits n'étaient aussi fins et délicats que les siens, mais elle avait la sauvage beauté du Nord. La même que celle de son demi-frère Jon. La même, quelque part, que la sienne et celle de sa mère. Le sang du Loup était bien plus présent dans ses veines que dans celles de sa fratrie, et c'était peut-être là son fardeau.
Lorsqu'elle s'éclipsa, ce fut pour aller ordonner à une partie de sa horde de pies de se mettre au service de Lady Stark au grand désespoir de celles qu'elle désigna. Elle les réprimanda vertement en se rendant compte de leur désappointement et s'éloigna. Elle croisa, sur le chemin de la Promenade du Traître, Lord Baelish et Varys se diriger vers la salle du Conseil. Ils ne firent pas attention à elle. Que son père ait déjà convoqué une séance du Conseil restreint ne la surprit pas. Le connaissant, il désirait sans doute organiser quelque festin ou tournoi en l'honneur de sa toute nouvelle Main. Un tournoi dont il serait prompt à profiter, bien plus finalement que Ned. Elle continua néanmoins son chemin et disparut dans le bois sacré qui n'avait de bois sacré que son nom. Pas de barral, ici, si ce n'est un vieux chêne sans visage couvert de fumevigne. Rien de bien étonnant à ce que les anciens dieux n'aient aucun pouvoir en ces lieux. Personne ne les respectait vraiment au Sud. Sinon elle et les intrus nordiens.
Sur la promenade, elle vint s'appuyer sur les épais remparts. Devant elle s'étendaient les eaux de la Néra. De l'autre côté, loin à l'est, les neuf cités libres étendaient leur puissance sur Essos. Un autre monde, lui semblait-il. Les ruines de l'antique Valyria, les restes de son empire. Les racines des Targaryen. Et, ironiquement, l'endroit où avaient fui les derniers représentants de la maison royale. Viserys et Daenerys, derniers enfants du Roi Fou. Daenerys encore dans le ventre de sa mère, bientôt morte en couches. Une destinée bien triste pour des prince et princesse. Malgré la haine que son père entretenait à leur égard, à l'égard d'enfants, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine sympathie à leur égard. Orphelins si jeunes. Elle n'était pas si différente d'eux. Elle avait un père, et quel père ! Mais elle était seule. Certes entourée de toutes les richesses, mais seule. Elle caressa la pierre d'une main distraite avant de s'asseoir sur un banc de marbre. Tant de morts en ces jours sombres de la rébellion de son père. Des bébés, des mères. Tous les éléments, tous les ingrédients étaient réunis pour qu'une fois encore le royaume soit mis à feu et à sang. Feu et Sang. Les mots des Targaryen.
Elle secoua la tête. Patience, patience, se répéta-t-elle comme un mantra. Elle devait être patiente. Elle ferma les yeux, bercée par le bruit des vagues se brisant sur l'imposante forteresse. Elle ne sut pas exactement combien de temps avait passé avant qu'elle ne les rouvre. Le castel était déjà un peu plus vivant. Des nobles passaient, des couples se promenaient. Tous ne semblaient pas la voir, tous, sauf Varys. Le maître des chuchoteurs s'était pris d'un étrange intérêt vis-à-vis de la jeune princesse, intérêt bien supérieur à celui qu'il portait à ses cadets. Il lui arrivait de distiller ses informations au compte-gouttes, ce que Lyarra ne supportait pas. Les intrigues de l'eunuque était une menace à la stabilité du pouvoir, tout comme sa propension à utiliser ses renseignements en échange d'une confiance facile. Il avait celle de la reine, et ce n'était pas un point positif pour la jeune fille. Elle lui adressa néanmoins un sourire poli et lui fit signe d'approcher. Entre lui et Baelish, comploteur avérée et assumé, bien malin celui qui aurait su dire si c'était seulement le roi qui régnait.
« Lord Varys, » dit-elle d'une voix suave. « Je ne m'attendais pas à vous voir ici. N'étiez-vous pas au Conseil restreint ?
- C'est qu'il est terminé, votre altesse. Ce n'était qu'une réunion d'organisation à propos du…
- Tournoi de la Main. Bien sûr.
- Vous n'aurez bien tôt plus besoin de moi, princesse, » sourit l'eunuque. « Dois-je penser à une reconversion ?
- Vous seriez un superbe maître chanteur, à coup sûr, mais je crains que la reine ne voie en vous quelque conseiller utile. »
Elle ne se départit pas de son sourire, avec lequel la pire des insultes pouvait presque sonner comme un compliment. C'était une de ses armes les plus efficaces, tant qu'elle se contentait de mots et non d'actions. Elle se décala, le laissant s'asseoir près d'elle. Il était gras et portait une des ses étranges tenues chamarrées embaumant le lilas. Rien qui ne sortit de l'ordinaire. Il observa longuement la baie en face d'eux. Il venait de Myr, selon ses dires, ou de Lys, selon ceux du grabataire Grand Pycelle. Un mystère ambulant. Et elle n'aimait pas les mystères.
« Vous avez sans doute quelque chose à me dire, dans le cas contraire vous ne seriez pas venu jusqu'ici.
- En effet majesté, » lui concéda-t-il. « Vous serez sans doute soulagée d'apprendre que le petit Stark a survécu.
- Une excellente nouvelle, s'il en est.
- Cela va sans dire. Il a cependant été victime d'une attaque orchestrée contre lui et sa mère Lady Catelyn. Perpétrée à l'aide d'un couteau en acier valyrien et os de dragon.
- Je vois, » dit-elle lentement. Oh dieux… « Comment vont-ils ?
- Bien. Lady Stark a été blessée, mais elle s'est remise. Elle vient d'arriver à Port-Réal. Elle pense que son fils a été poussé parce qu'il aurait découvert quelque chose… D'autant que ce poignard appartient à Tyrion Lannister. »
La princesse resta muette. Des sentiments contradictoires se pressaient dans son esprit. Le soulagement, tout d'abord, d'apprendre que Bran était vivant. La stupéfaction que Winterfell ait été victime d'une attaque de ce type. La compréhension aigue de la situation et, enfin, la certitude que ses doutes n'en étaient plus. Elle hocha la tête, feignant la peine. Le regard de Varys était insondable, et elle ne sut pas s'il la croyait ou s'il la suspectait d'en asvoir beaucoup qu'elle que sa jolie bouche ne saurait en dire. L'arrivée de Lady Catelyn compliquait les choses. Elle n'allait pas pouvoir mettre Eddard sur la bonne piste tant que son épouse serait dans les environs. Tout confiant qu'il était de l'honnêteté de sa nièce, il privilégierait l'avis de sa femme au sien. Elle n'avait pas besoin d'essayer pour en être certaine. Elle ferma les yeux et soupira tristement. L'Araignée l'observait fixement, guettant le moindre geste, la moindre expression équivoque.
« Quel temps étrange nous vivons, Varys. Un enfant est précipité par une fenêtre pour une raison inconnue, sa mère échappe à une tentative de meurtre et se précipite là où elle risque le plus de choses.
- L'amour d'une mère est quelque chose qui dépasse l'entendement, princesse, » ajouta-t-il avec prudence. « Si seulement quelqu'un savait ce qui s'était passé. Cela épargnerait sans doute beaucoup de morts inutiles.
- Si seulement, en effet. »
Elle rouvrit les yeux pour le regarder. Etait-il déçu ou simplement conforté dans son idée que la jeune princesse ne savait rien ? Elle n'aurait su le dire. Toujours est-il qu'il s'excusa avant de disparaître dans la foule. S'il pensait qu'elle était ignorante, il se trompait. Il se trompait lourdement. Peu de monde en savait autant qu'elle. Ceux qui avaient partagé avec elle ce savoir étaient morts. Ou allaient bientôt l'être, assurément. Elle caressa l'étoffe de sa robe. Oui, ils le seraient si elle n'agissait pas. Mais pour l'instant, il fallait attendre. Attendre que Lady Stark ait quitté la capitale, que le mariage de Sansa apparaisse comme une évidence et que la Main soit réceptive… A la vérité.
