CH 3. Coma
Novembre 1994…
- Un thé ?
Il lui tendit un gobelet et pris place à son côté sur le canapé bleu. Pour lui, il avait choisi un café serré. En guise de café serré, il n'avait obtenu que le jus de chaussettes infâme dont seuls les hôpitaux semblent posséder la recette…
Il coula un œil vers Mélissa. Sa sœur affichait toujours son regard noir. Elle ruminait encore toute à son indignation.
- Il devrait être là, Charlie… Après tout ce qu'elle m'a dit de lui !
- Tu ne le connais pas, Missy. Tu ne sais pas ce qu'il ressent vraiment et la façon dont il l'exprimera…
- Il n'est que colère et vengeance ! Comment Dana peut-elle aimer un homme pareil, si sombre ! C'est de lumière dont elle a besoin…
Ces mots résonnèrent en lui comme un signal d'alarme. Il se tourna vivement vers elle.
- Parce qu'elle l'aime ?… Elle te l'a dit ?
- Bien sûr que non ! Tu la connais. Jamais elle ne dirait les choses si simplement…
Melissa leva les yeux au ciel, avec un faux air exaspéré, mais son regard s'était brouillé de larmes.
- … en fait, je crois qu'ils font bien la paire. Deux handicapés des sentiments !
- Dana n'est pas handicapée des sentiments ! s'insurgea Charlie. Tu es triste, Mélissa et tu dis des conneries !
Elle eut un petit rire douloureux, essuya l'eau qui roulait le long de sa joue et appuya sa tête contre l'épaule large de son frère.
Elle sourit dans le vide.
- Et maintenant, c'est toi qui viens me gronder et me consoler… Pardon… Tu as raison, bien sûr.
Il déposa avec douceur un baiser sur son front.
- Évidemment que j'ai raison. Dana est seulement handicapée des mots et entre nous, je crains que la tare ne soit familiale !
- Tu penses à Papa…
- Mmm…
- Dana lui a pardonné. Il n'a pas su la rassurer mais elle a réussi à lui pardonner. Et toi, tu ferais bien d'en faire autant…
- … mais elle a toujours été beaucoup plus forte que moi, murmura-t-il en se repliant soudain sur lui-même.
Ils se turent un moment, se laissant plonger dans une torpeur moite alors que passaient les infirmières avec les perfusions et les plateaux de médicaments. D'autres familles erraient aussi dans le couloir. Quelqu'un entrait dans la salle d'attente, s'asseyait, prenait une revue, l'ouvrait sans la lire. Puis il soupirait, se relevait et repartait hanter les coursives de l'hôpital. Le thé était froid. Le café aussi.
- S'il l'aime, reprit Mélissa, il devrait juste la laisser partir… en l'accompagnant jusqu'au bout. Il devrait être ici, auprès d'elle. Il devrait la toucher, la caresser et lui faire sentir sa présence, s'étrangla-t-elle, la gorge nouée de peine.
- Il ne veut pas croire que c'est fini, et moi non plus !
- Mais toi, tu es là…
- Je devrais peut-être me trouver ailleurs…
- Charlie, tu dois accepter qu'elle va mourir. La mort est une chose naturelle.
- Pas là !
- Si, Charlie ! Là aussi ! Ne t'y mets pas toi aussi, je t'en prie ! Ne pense pas qu'à toi : sinon, tout ce que tu partageras à Dana pour son dernier voyage, ce seront tes peurs, tes angoisses et tes doutes.
- Laisse la partir en paix, elle n'a pas à porter le poids de notre fardeau…
- … Le poids de mon fardeau… elle le porte déjà, murmura-t-il si faiblement que sa sœur ne l'entendit pas.
- Accepte sa décision de ne pas être réanimée. Elle savait ce qu'elle faisait. Alors respecte-la et tiens lui la main jusqu'au bout du chemin, c'est la seule chose qui importe maintenant… C'est l'ultime preuve d'amour que nous puissions lui apporter…
- Tu as peut-être raison. Mais tu te trompes sur Mulder.
- Il fuit le dialogue. Tu ne l'a pas vu tout à l'heure à la cafétéria ! Il est parti sans un Au revoir !
- Il est désespéré, Missy.
- Je me fiche de son désespoir ! Je me fiche même de sa grossièreté à mon égard ! Mais je veux qu'à elle, il dise un Adieu… Sa voix se brisa. Elle ajouta, tremblante. Tu comprends ?
- Il ne veut pas d'Adieu. Il veut la sauver.
Une veine se mit à sauter sur la tempe de Charles et sa respiration s'accéléra légèrement. Il poursuivit, troublé.
- C'est de sa faute si elle est là, et il ne voulait pas que ça arrive. Alors il court après le remède miracle qui pourra lui insuffler la vie… et c'est sa façon à lui de l'aimer.
- Le seul remède miracle, c'est la foi qu'il placera en elle. Elle a juste besoin de sa confiance… Qu'il soit là, dans cette chambre et qu'il le lui dise… posa tendrement Mélissa en regardant son frère droit dans les yeux.
- Oui ?
- Oui.
Il soupira.
- Alors, va chez lui et dis-le lui. Parce qu'il ne s'en sortira pas tout seul. Il préfèrera courir après des chimères plutôt que de prendre le risque de la regarder partir.
- Et toi ? Si tu y allais ?
- Non, je… Je vais rester un peu près d'elle, plutôt. Si ça ne te dérange pas… Je n'ai pas été très souvent à ses côtés ces dernières années. J'espère juste que ce n'est pas trop tard…, ajouta-t-il très bas.
Elle se leva, regarda gravement son frère, et pour finir, se pencha vers lui en prenant son visage entre les mains.
- Et à toi, Charles ? T'ai-je assez dit que je t'aimais ?
Il baissa les yeux avec une subite émotion. Elle posa doucement ses lèvres sur sa joue.
- Certains me l'ont prouvé, mais toi, murmura-t-il d'une voix étranglée, tu es la seule de la famille qui me l'aie vraiment dis avec des mots.
Quelqu'un se racla la gorge, un peu gêné. Une infirmière attendait manifestement la fin de leurs effusions.
- Euh, excusez-moi. Vous êtes bien de la famille de Dana Scully ?
Le frère et la sœur se regardèrent avec inquiétude.
- Oui ?
- C'est le docteur Daly. Il souhaiterait vous parler, ainsi qu'à votre mère…
- Que se passe-t-il ? pressa Mélissa.
- C'est votre sœur, Madame. Elle s'affaiblit. Cette nuit sera probablement celle « du passage »… Alors si vous voulez rassembler le reste de la famille…
Charles savait qu'on viendrait tôt ou tard prononcer ces mots…
Ils flottaient, irréels au milieu de ce couloir glauque. Comme des fausses notes au milieu d'une symphonie pastorale. Un couac qu'on voudrait pouvoir faire passer dans le mouvement, noyer sous le flot puissant de la mélodie, mais parfois, les couacs s'enchainent, comme dans un jeu de dominos, et l'on sait que l'orchestre va s'effondrer. Qu'un silence assourdissant va prendre son tour. Qu'il renverra la musique au vestiaire. Et qu'il faudra du temps pour s'en relever.
Ces mots : il avait espéré ne jamais avoir à les entendre. Et aujourd'hui, ils s'enfilaient comme des perles sur un collier. On a beau savoir ce qui est écrit, lorsque le verdict tombe, c'est du plomb liquide, brûlant, qu'on vous coule dans les veines.
Il vacilla, mais parvint à articuler.
- Je m'occupe de Maman et je me charge d'appeler Bill. Mais toi, va le chercher, Missy ! Tu dois le convaincre de venir ! Pour elle !
Elle hocha la tête avec gravité.
- Il va venir ou je le trainerais par la peau des fesses !
Il esquissa un léger sourire. Et elle s'enfuit dans la nuit tombante, laissant Charles, seul au milieu du couloir, à se demander le cœur lourd ce que serait sa vie s'il perdait l'une de ses sœurs bien-aimées…
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C'était peut-être la plus énorme erreur de son existence, mais maintenant les jeux étaient faits. Elle vivrait ou elle mourrait sans qu'il n'ait pu y faire quoi que ce soit.
Mélissa se gara sur le parking quasiment vide de l'hôpital.
A cette heure avancée de la nuit, avoir sa voiture sur l'une de ces places était présage de malheur. Même sans expérience, chaque homme, chaque femme savait cela. Cela formait un apprentissage universel, transmis par la force des douleurs qui pleuvaient comme des nuages sur le bitume. Derrière chacune de ces maisons de ferraille, il y avait probablement une vie en suspens et une famille écrasée sous la peine.
- Vous avez fait le bon choix, Fox.
- Mulder…
Il la dévisagea avec un sourire triste. Qu'en savait-elle ? Si choix il y avait, il avait fait celui de ne pas honorer le rendez-vous qui lui apporterait peut-être le remède pour sauver Scully.
Mais que pouvait-il opposer à la douleur de la sœur de Dana ? Comment lui demander de comprendre ce que lui même était incapable d'expliquer ? Elle avait raison : il sombrait. Et au fond de lui, tout au fond, il y avait une infime parcelle d'espoir qui lui demandait d'y croire. De croire que sa seule présence pourrait peut-être…
Il pensa à ce que Mélissa lui avait jeté au visage. « Ça ne la ramènera peut-être pas, mais au moins elle saura… ! ». Elle saura… quoi ? Que dire ?
Mais au travers de Mélissa, il entendait la voix de Dana et il ne se sentait pas la force de lutter contre elle.
Sur la colère de Mélissa s'était imprimé le visage de sa partenaire.
Derrière l'intransigeance des mots, il avait vu la même détermination, la même bonté aussi. Et puis, il y avait la ressemblance physique, qui l'avait furieusement troublé dans la pénombre de son appartement sans lumière. Il avait été plus agressif qu'il ne le voulait avec Mélissa comme pour se défendre de se sentir attiré par cette femme qui lui rappelait tant Scully : le rouge de ses cheveux, ses yeux noirs écrasés de chagrin, son regard franc et profond qui lui intimait « Sois un homme ! ».
Il avait besoin de la voir… même si en faisant cela, il la privait peut-être de sa dernière chance de s'en sortir.
Elle le laissa devant la porte de la chambre, sous la lumière bleue qu'il haïssait tant.
Il entra. Elle était là, très pâle. Allongée sur ce lit de mort, un tuyau près des lèvres exsangues. Plus aucune machine ne la retenait à la vie… puisqu'elle en avait décidé ainsi.
Ses minces espoirs s'envolaient. Mais maintenant, il était là. Il s'assit auprès d'elle, et avec la maladresse de celui qui ne sait où se mettre, il attrapa timidement ses doigts si fins mais si froids.
Comment avaient-ils pu en arriver là ? Il s'agrippa de plus belle à la main de Scully. Et perçut une infime chaleur. Ce n'était peut-être que son imagination. Mais il se pencha doucement vers elle.
« J'ai la sensation que tu crois qu'il n'est pas l'heure de partir, Scully.
Ta foi t'a toujours soutenu. Je ne sais pas si ma présence t'aidera à revenir… mais, je suis là… »
Il n'avait pas d'autres mots. Alors, il se tut et s'installa sur la chaise, la tête basse. Et dans le secret de cette chambre quasi-mortuaire, il serra de toutes ses forces la main frêle, priant sa peau de faire passer le message que sa voix n'avait pas la force de révéler.
Derrière le vitrage, Mélissa les observait, les joues mouillées de larmes.
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Le lendemain…
Dire qu'hier encore, il était au bord du gouffre ! Et là, aujourd'hui, le bonheur l'inondait. Il aurait voulu saisir la main de la première personne qui passe, la faire virevolter dans un pas de danse et déclencher son rire un peu gêné mais charmé.
Il respirait !
Elle s'était réveillée ! Elle avait vaincu les ténèbres ! Était-ce son soutien à lui ? Était-ce celui de Mulder que Mélissa avait accompagné jusqu'à la chambre de sa sœur endormie pour être bien sûre qu'il ne se dédierait pas ? Elle l'avait vu lui parler, lui tenir la main. C'était une belle chose, lui avait-elle dit avec émotion. Elle avait senti l'énergie qui faisait tressaillir le corps apparemment sans vie. Elle avait compris ce qu'il y avait d'unique et de si puissant dans la relation qui unissait ces deux là…
Mulder… Son instinct disait à Charlie que de celui-là, il entendrait parler encore longtemps…
Peu importe pourquoi. Dana était de retour parmi eux. Ce n'était pas son heure encore. Sans arrêter sa marche vive, il croisa dans le couloir la silhouette d'un grand homme brun au physique séduisant malgré un nez proéminent. Il faillit rire dans son dos. L'homme affichait un sourire béat sur ses lèvres pleines. Probablement le même sourire idiot que le mien en ce moment, gloussa Charles en son for intérieur !
En voilà un qui est peut-être bien devenu papa…
Charles se remémora la joie qu'il avait éprouvé à la maternité à chaque fois qu'il avait découvert et apprivoisé le visage si fragile, si neuf de chacun de ses deux enfants.
Il se sentait presque aussi heureux aujourd'hui en pénétrant la chambre claire de Dana.
- Voilà ! Tisane pour maman, Thé pour les pisseuses…
- Charles ! protesta sa mère sur un ton de réprimande, mais elle aussi était d'humeur joyeuse, et elle ne put réprimer un sourire amusé.
- C'est rien, M'man !
- Tu as croisé Mulder ? interrogea Mélissa avec intérêt. Il vient juste de sortir.
- Mulder ? ! Euh, peut-être bien… Je ne suis pas sûr… Mais je suis parti il y a cinq minutes à peine !
- Oui, approuva sa jeune sœur qui reprenait des couleurs à vue d'œil. C'est son style. Les visites éclairs !
- Et les cadeaux, je ne te raconte même pas ! ajouta Missy le regard brillant.
- Des cadeaux ? Petite veinarde… Il s'assit sur le côté du lit. Montre-moi ce que tu caches sous la couverture, commanda-t-il à Dana en roulant des yeux. Du chocolat, c'est ça ? Tu veux le garder pour toi, avoue !
Elle rit.
- Et comment que je le garderai pour moi ! Avec toi dans les parages, mieux vaut protéger ses réserves alimentaires !
- Égoïste !
Les trois femmes ne purent s'empêcher de rire à la répartie pleine de mauvaise foi de Charlie. Son appétit était légendaire !
- Pour te prouver que je ne suis pas si mesquine que ça, je partagerai avec plaisir mon cadeau avec toi, mais je ne suis pas certaine que Laureen appréciera !
Elle lui mit sous le nez le DVD que lui avait offert Mulder.
- Les superstars du Superbowl ? ! Dana, cet homme a du gout ! Épouse-le et tu auras peut-être même une entrée au prochain match en guise de cadeau de mariage !
- Voilà un argument, commenta-t-elle en levant les yeux au ciel. Je crois que je vais l'étudier avec toute l'attention que ça mérite… Mmm… Voilà ! c'est fait !
- Et ?…
- Non !
- Ingrate !
Elle lui sourit. Il prit sa main avec tendresse. Son attention fut attirée par un reflet du soleil sur la blancheur de sa gorge.
- Je croyais que tu l'avais perdu…, murmura doucement Charles en prenant délicatement entre ses doigts la fine croix dorée qui avait retrouvé sa place autour du cou de sa sœur.
- Mulder me l'a ramené.
Il croisa le regard de Dana une courte seconde. L'émotion qu'il vit dans son regard le bouleversa.
Alors, c'était lui…
Voilà donc l'homme qui avait su se glisser dans une faille de la carapace et saisir le cœur de son infaillible sœur comme le chirurgien qui pratique un massage cardiaque directement sur l'organe.
Voici celui qui, un jour surement, saurait briser l'obsession de la maitrise et insuffler de nouveau à Dana l'envie de vivre en s'exposant aux sentiments déraisonnables, au risque de souffrir et au risque aussi de mourir de plaisir ou simplement d'aimer.
Il éprouva par avance une immense reconnaissance envers lui. C'était l'homme qui rendrait à sa sœur une partie de l'insouciance et de la joie de vivre qu'elle avait laissé sur le bord de la route… lorsqu'elle avait préféré le ramener, lui, Charlie, parmi les vivants.
Il croisa le regard de sa mère qui lui sourit. La même pensée les avait traversés. Dana l'aimait. Le savait-elle ? C'était une autre histoire…
- Peut-être finalement que cet étrange individu dispose d'arguments plus convaincants qu'un simple DVD…
