Troisième chapitre, plus copieux que les précédents, il m'a pris un temps fou à écrire même si je me doute que vous allez le dévorer en un clin d'œil :D

Histoire d'être un minimum au courant de la progression de mes prochains chapitres, j'ai mis une petite barre de progression sur mon profil, que je mettrai à jour au fur et à mesure de mon écriture. Ce n'est pas grand-chose mais au moins vous avez à présent une vague idée d'où j'en suis. J'espère que ce chapitre vous plaira :)

~ Hiromitsu Agatsuma - Yuudachi


La Regalia vrombissait sur les terres désolées du désert de Leide. En dépit de l'aridité environnante, Regis appréciait de pouvoir enfin trouver une opportunité pour se retrouver en dehors des murs d'Insomnia. D'après les renseignements collectés par Fye et le Roi Mors, il allait leur falloir traverser le Lucis de long en large à la recherche des différents points d'apparition des daemons afin de mettre un terme à leur prolifération. Du fait de l'ampleur de la tâche, tous se doutaient bien que le voyage risquait d'être long et éprouvant. Pour Regis, c'était là tout autant d'opportunités d'échapper au palais, à son père et à son quotidien. En dehors de la cité royale, il n'était plus qu'un citoyen anonyme parcourant les routes d'un pays morcelé, et ça lui convenait pleinement. Rien que le fait d'avoir rencontré un trublion passionné de mécanique comme Cid Sophiar suffisait à le convaincre des bons augures de ce voyage.

« On n'est pas loin d'arriver. » fit remarquer Weskham en tapotant volant.

Les comparses scrutèrent l'environnement à la recherche de points de repère. Le soleil accablait les pierres de leur pesanteur et le vent battait une végétation trop timide pour permettre à la faune locale d'échapper à la chaleur. La seule fraîcheur que l'on pouvait y trouver était à l'ombre d'un formidable pic rocheux dressé au cœur de la plaine, vestige probable d'une guerre entre les Dieux dont l'Humanité ne pouvait témoigner qu'au travers des contrées dévastées d'Eos.

Leur destination était justement cette silhouette massive qui déchirait les cieux, ou plus précisément une grotte située à son pied. Les services de renseignement royaux y avaient noté une concentration de daemons plus élevée que la moyenne, signe d'une zone probable d'apparition. Cor examina au loin les ombres accidentées de la montagne, propices aux embuscades et aux dangers rôdeurs. Weskham, quant à lui, chercha du regard les différents endroits susceptibles de constituer un lieu de repos si l'exploration de la grotte venait à durer, et un lieu où se réfugier si ça tournait mal. Fye se concentra, sentant la pression de sa mission lui écraser les épaules, puis céda à la chaleur en retirant le haut de sa lourde tunique. Il lui valut sans doute mieux sacrifier un peu de sécurité plutôt que de s'épuiser inutilement, sa veste d'ivoire lui serait bien suffisante. Regis, enfin, apprécia les odeurs de sable chaud et la fraîcheur portée par l'ombre du massif. L'endroit baignait dans une lumière d'un orange laiteux, épousant divinement les tons d'or et d'ocre que pouvait offrir le désert de Leide.

« La Regalia n'est pas équipée pour faire du hors-piste, on va la laisser là et faire le reste à pied. » déclara Weskham.

Le groupe descendit de voiture et se mit en marche d'un pas mesuré vers leur objectif. Regis demanda à l'arcaniste :

« Qu'est-ce qui nous attend exactement ?

– Ça dépend. Les différents repaires que j'ai pu explorer à Tenebrae se ressemblaient assez peu. Tout ce que je peux dire c'est qu'il faut y trouver un point de convergence, une sorte de faille d'où les daemons s'extirpent.

– Et niveau danger ? rebondit Cor.

– Hmmm… Il fait encore assez jour et la grotte me semble bien exposée, je pense que les daemons nous opposeront une résistance relativement limitée. Par contre j'ai déjà eu l'occasion de me faire attaquer par des bêtes à Tenebrae, elles devaient probablement croire que je m'attaquais à leur tanière.

– Dans ce cas, intervint Weskham, il nous faudra nous méfier des bicornes. Ces pachydermes apprécient la fraîcheur des grottes quand la nuit tombe, et disons qu'ils n'apprécient pas les visiteurs. Ils peuvent être une sacrée plaie.

– D'ailleurs, renchérit Regis, ça me fait penser qu'à Insomnia, les enfants qui fuguent sont appelés les enfants bicornes, mais je n'ai jamais compris pourquoi. »

Weskham grimaça une petite moue mais préféra garder le silence. Cor finit par répondre d'un ton impassible :

« Parce que les enfants qui fuguent ont tendance à se réfugier dans ce genre de grotte. La plupart sont retrouvés morts parce qu'il s'agissait de tanières à bicornes... »

Un silence de plomb accabla la scène. Le prince déglutit et se mit à repenser à ses jeunes années. Il devait avoir 10 ou 11 ans quand il avait fait sa première fugue. Son chat venait de mourir d'une sale maladie, le petit Regis venait de perdre là un de ses rares amis. Ses parents l'avaient abattu pour abréger ses souffrances, disaient-ils, mais le petit prince n'arrivait pas à l'accepter. Ça lui était même impensable. Personne ne pouvait mourir, tous ceux qu'il avait connu étaient toujours là, ils n'avaient pas changé. C'était bien la preuve que tout était éternel, non ? Non… ?

C'est quand il comprit que son petit chat ne lui reviendrait pas que Regis prit conscience de la mortalité et de l'éphémère. Pourquoi les gens mouraient ? Pourquoi il y avait des gens qui donnaient la mort à d'autres ? Pourquoi se sacrifiait-on au profit d'autrui ? Comment pouvait-on vivre sereinement sachant que l'on finirait par mourir ? C'était un jour anodin pour le Roi, c'était un jour anodin pour la Reine, mais c'était le pire jour qu'il pouvait être pour le petit Regis : c'était le jour où son meilleur ami était parti, où son innocence était morte, où son immortalité n'était plus. Il n'arrivait plus à gérer ses émotions et les contradictions de ses pensées, aussi décida-t-il de prendre son sac à dos, d'y glisser deux ou trois barres chocolatées, « De quoi tenir quelques jours » pensait-il, et de partir faire son propre pèlerinage, même si à l'époque le concept-même de pèlerinage lui était encore inconnu.

Une fois la nuit tombée, il se glissa à pas feutrés en dehors du palais. Il sillonna des heures durant les rues à moitié endormies d'Insomnia, les yeux rivés sur le pavé, la tête plongée dans ses pensées. Ses pieds lui faisaient mal, il était fatigué et ne voyait plus très clair, mais pour lui c'était un bien moindre mal par rapport à la douleur que lui infligeait son petit cœur. Il ne savait pas où il allait mais il était résolu à y aller. Il finit par monter péniblement les escaliers des remparts de la ville, avec à chaque marche une larme de plus sur ses joues, un poids en plus sur les épaules, une douleur de plus dans son cœur. C'est une fois en haut des murs d'Insomnia que ses pleurs, ses pensées et sa douleur s'évanouirent. Devant lui, un océan d'étoiles vibrait au gré des vagues nuageuses, et au cœur de la nuit, la lumière de mille phares enrobait l'Éternelle parmi les Éternels, une lune si ronde, si proche et si chaude que le petit prince jurerait qu'il pouvait l'embrasser. Hypnotisé par le regard pâle des ténèbres, il chuchota :

« Tu ne m'abandonneras jamais, toi, hein… ? »

Les Lames Royales avaient interrompu le sommeil de l'enfant, il se sentit porter vers la voiture où attendaient ses parents qui lui passèrent un savon monumental tout le long du trajet. Mais Regis ne les entendait pas, il était encore léthargique et cotonneux mais, surtout, il se sentait bien, comme soulagé d'avoir pu accompagner son petit chat vers une maîtresse stellaire qui prendrait soin de lui et qui partagerait son éternité avec lui.

Avec le recul, j'ai eu de la chance qu'il ne me soit jamais rien arrivé. Je n'ose pas imaginer combien ça doit être épouvantable pour des parents de perdre leur enfant…

La grotte semblait davantage s'enfoncer sous la montagne que la creuser directement. Ses contours étaient assez larges pour s'y déplacer sans peine ni avoir besoin de se baisser. Même Fye, que seul Weskham pouvait concurrencer en terme de taille, pouvait circuler sans problème. La terre battue à l'entrée attestait de passages fréquents, sans pour autant pouvoir assurer qu'il s'agissait de bêtes ou de daemons.

« L'entrée est en pente, et c'est assez raide, pensa Cor. Si on se fait attaquer, bicorne ou pas, ça va jouer contre nous... »

Le loubard s'arrêta et frotta le maigre duvet de son menton.

« Qu'est-ce qu'il y a ? Tu viens pas ? demanda Regis.

– Je crois qu'il vaut mieux que je garde l'entrée, au cas où on se fasse prendre à revers. »

Weskham avait déjà commencé à descendre dans la grotte et s'écria :

« Ça a l'air de bifurquer un peu plus loin, et je vois une deuxième entrée là-bas ! »

Cor grimaça, il espérait ne pas avoir besoin que le groupe se sépare, et encore moins sans avoir pu jauger des aptitudes de combat de chacun.

« Fait chier… siffla-t-il entre ses dents. Fye, tu sais te battre ?

– J'ai fait partie de la garde rapprochée des oracles de Tenebrae et j'ai terrassé bien plus de daemons que tu n'es capable d'en compter. »

Le loubard étudia sagement la déclaration et examina l'arcaniste de haut en bas : muscles, posture, arme, regard,… N'importe quel signe qui pouvait rassurer son appréhension.

« Bon… Dans ce cas je vais monter la garde ici, Weskham va faire pareil de l'autre côté. Fye, assure-toi qu'il n'arrive rien au Prince.

– Hey ! rétorqua Regis, irrité. Je suis loin d'être une princesse en détresse, moi aussi je sais me battre !

– Protège la princesse quoi qu'il en coûte. Si ça tourne mal, revenez au plus vite, essayez de crier. On rappliquera illico.

– Putain mais c'est qu'il m'ignore en plus ! »

Cor tourna les talons, le regard porté vers l'horizon, la main sur le fourreau de son katana, à l'affût du moindre signe suspect. Fye fit une petite tape sur l'épaule de Regis, l'invitant à laisser tomber pour se concentrer sur leur objectif, mais le prince ne décoléra pas pour autant. Weskham se positionna à l'autre entrée en faisant quelques étirements et en déboutonnant son gilet, qu'il plia soigneusement. Fye et Regis, quant à eux, allumèrent la lampe-torche accrochée à leur veste et commencèrent l'exploration de l'axe principal de la grotte.

Le duo s'enfonça prudemment dans la grotte, étudiant soigneusement les aspérités et renfoncement propices aux embuscades. À mesure qu'ils progressaient, la chaleur du désert de Leide laissait place aux ténèbres. Le chemin était sinueux, parfois traître, et ne laissait d'écho que celui de la peur et de la solitude. L'exploration durait et le groupe n'avait pas rencontré âme qui vive. L'impatience se fit sentir, l'appréhension également. Regis se crispa, incapable d'imaginer ce qui pouvait l'attendre, aussi se concentra-t-il sur leurs bruits de pas et l'humidité qui ponctuait un silence qui n'en était pas un Un autre son se faisait entendre, plus étrange, plus diffus, une toile de fond omniprésente bien que presque inaudible, un son qui allait et venait, tapissant l'atmosphère d'une moiteur palpable. Perplexe, le prince demanda :

« Tu entends ça ? »

Fye acquiesça nerveusement.

« Les daemons ? »

L'arcaniste secoua la tête à la négative avant de répondre :

« Je n'ai jamais entendu ça de ma vie.

– On dirait… comme un grondement, ou une respiration… Une très très lente respiration…

– Il y a autre chose d'étrange. Ça fait un moment que nous explorons la grotte, et pourtant l'air reste assez chaud… Plus qu'il ne devrait l'être…

– Ça vient pas du désert ?

– Non, pas à cette profondeur. Il y a quelque chose de pas net... »

Les deux comparses se crispèrent plus encore à mesure qu'ils progressaient. La lumière de leur lampe-torche se revêtait insidieusement d'une teinte pourpre et l'air devenait plus épais, plus difficile à respirer. La grotte trembla de manière quasiment imperceptible, comme si la terre elle-même mettait en garde deux jeunes imprudents contre les dangers dessinés dans les ombres. Fye et Regis brandirent instinctivement leur arme et avancèrent à pas feutrés. Une faible lueur dorée brilla du bout des doigts de Fye, qui inscrivit un M luminescent sur son sabre en chuchotant :

« Eihwaz. »
La lame du cimeterre s'imbiba d'une aura de jade glissant sur le métal avec la tranquillité d'un cours d'eau. La curiosité de Regis voulut connaître davantage la magie des runes, mais il savait que l'heure n'était plus à la discussion. Le prince avança fébrilement, à la fois crispé à l'idée de se faire attaquer et en même temps espérant tout de même qu'on leur tombe dessus pour pouvoir voir de ses yeux l'art des Magelames.

Soudain, Fye interrompit d'un geste leur progression. Nul besoin de comprendre ses signes de la main, Regis se mit aussitôt en position, serrant son arme avec nervosité. Chaque pas devint plus lent que le précédent, chaque son pouvait être le dernier avant que le silence ne soit brisé. À mesure que le duo avançait, il entendait des bruits étouffés et indescriptibles. Des fracas, des crachats, des éclats… Dans tous les cas, ils n'étaient clairement plus seuls. Ils devinèrent une salle plus large au bout du tournant duquel ils s'approchaient. Les bruits se faisaient plus perceptibles. On grignotait, on ricanait, on frappait des objets sur le sol, on griffait les parois de la grotte…

Puis, le silence. Un silence surnaturel étouffait le capharnaüm de l'antre, coupant un instant le souffle du prince. Même l'humidité s'était tue. Avait-il manqué quelque chose ? Avait-il halluciné ? Son cœur s'était-il arrêté ? Le temps s'était-il figé ? Désorienté, il porta son regard sur le visage fermé de Fye, dont le seul mouvement encore perceptible était une goutte de sueur glissant sur sa tempe. Leur regard se croisèrent.

À l'unisson ils s'élancèrent.

Après, le chaos. Un maelström de cris et de fracas se perdit dans les échos de flashs et de sang, le choc fut tel que Regis en perdit brièvement l'équilibre avant de constater que Fye avait déjà disparu. Son corps ne s'appesantit plus de réflexion, il empoigna fermement son arme et s'élança dans l'anarchie. Il vit sa lame taillader un petit être humanoïde à la peau grise, dont le nez et les oreilles étaient plus pointues encore que ses dents. La créature couina de douleur avant de rire de ses yeux écarlates. Il ne fallut pas plus de temps pour finir de le trancher en deux avant que Regis ne se rende compte que la salle était jonchée d'ossements et de vieilles chairs écrasées par la vingtaine de petites créatures qui bondissaient frénétiquement devant eux.

Un éclair d'émeraude trancha net une poignée de ces créatures, gisant dès lors au sol dans des complaintes vomitives. Ce filament de mort, c'était Fye. Ou plus précisément, sa lame. L'arcaniste glissa entre les gobelins avec la dextérité d'un cœurl et frappa avec la précision d'une guêpe. Son épée tournoya dans une chorégraphie ample, ravageant les créatures en groupe quand les coups d'estoc empalèrent celles qui étaient isolées. Ses gestes étaient d'une rapidité telle que les monstruosités semblaient clouées sur place. Malgré leur avantage numérique, les créatures se mirent à paniquer et cherchèrent à fuir en jetant des pierres à tout bout de champ avant de terminer leur vie sous la lame de Regis.

Les dernières créatures périrent sans avoir pu goûter la chair des deux intrus, quand un hurlement tonitruant déchira les entrailles de la terre. Les pierres jetées par ces gobelins n'avaient pas vocation à blesser les deux épéistes mais à réveiller un être humanoïde tapi dans l'ombre, endormi dans une alcôve qu'il semblait avoir lui-même creusé dans la roche.

Regis aurait voulu lâcher une réplique digne d'un film d'action accordien si la montagne de muscle qui se dressait devant lui ne le tétanisait pas. Le colosse avait beau être voûté, il semblait leur faire aisément trois têtes de plus. Sa peau grise arborait des marques blanches et longiformes sur son torse et son visage. L'énorme corne courbée dressée sur sa tête n'était pas la seule menace qui pesait sur le duo, puisque la créature arborait surtout deux énormes gantelets en fonte, qu'elle pouvait soulever manifestement sans grande difficulté.

« Il vaut mieux éviter de se prendre un de ses coups de poing, remarqua Fye.

– Merci, Captain Obvious ! »

À peine eurent-ils échangé ces quelques mots que le monstre leur fonça dessus en hurlant, écrasant les corps des gobelins agonisants et s'élançant de tout son poids vers eux. Regis fit une roulade pour esquiver et Fye brandit sa lame pour réaliser une parade. La force de la créature était telle que sa garde fut brisée par la violence du choc, contraignant l'arcaniste à basculer sur le côté pour ne pas se faire écraser contre les parois de la grotte.

« Ok, on risque d'en baver... »

Fye bondit en arrière et glissa ses doigts sur sa lame pour former une sorte de C anguleux en incantant :

« Pertra ! »

Son cimeterre rayonna d'une aura anthracite aux reflets calmes comme la pierre.

« Je vais tâcher de l'occuper, je te laisse te charger du reste !

– Ok ! » s'exclama le prince en brandissant son épée, tournant autour de la bête en attendant que son acolyte lui crée une ouverture. Le colosse s'élança à nouveau sur Fye, qui se maintint en position de garde et laissa la bête venir. Le poing cogna à nouveau contre l'épée mais, cette fois-ci, c'est la créature qui en fut déstabilisée. Son attaque avait été déviée et elle se retrouvait poing au sol. L'incompréhension fit rapidement place à une colère noire et le monstre balança ses poings contre la tête de son adversaire, sans que le moindre coup ne fasse mouche. Regis fut stupéfait par la violence des coups et le fait que Fye parvienne malgré tout à dévier ses attaques. Mais il s'aperçut également que l'arcaniste s'épuisait rapidement. Il fallait en finir au plus vite.

Le prince se lança à corps perdu dans le dos du monstre et asséna de toutes ses forces une violente taillade qui déchira la chair du daemon. Il s'immobilisa en hurlant à en fendre les cieux. Son regard finit par s'éteindre dans un sinistre silence avant que la bête ne pousse un râle tonitruant et ne reprenne sa charge dans une frénésie surnaturelle. Fye para les coups mais son corps commença à vaciller, sa lame seule ne suffisait plus à contenir une pareille rage. Pris de panique, Regis frappa à nouveau et frappa encore.

« Mais tu vas crever, oui ?! »

Le daemon finit par montrer des signes de faiblesse, Fye parvint à dévier une attaque qui fit basculer la bête, offrant une ouverture inespérée. Regis, au même moment, pivota son épée en la pointant vers le bas et tous deux empalèrent la créature avec leur lame, la transperçant de part en part. Elle s'immobilisa quelques secondes, les bras tombants, et s'écrasa enfin au sol en convulsant. Les deux comparses étaient à bout de souffle. L'arcaniste se laissa glisser contre le mur, incapable de tenir encore debout. Il leur fallut un moment avant de relever les yeux et de pouvoir se regarder d'un air soulagé. Fye observa une griffure ensanglantée sur le visage de Regis, croisant celle que Cor lui avait infligée sur la joue droite lors de leur rencontre avec Cid Sophiar.

« T'es blessé ?

– Oh ça… C'est… Euh… En fait c'est ton arme… Quand on a empalé le machin… Ben, je me suis pris un coup…

– Oh… »

Regis l'observa avec un sourire bienveillant avant de se rendre compte que Fye tenait sa main au niveau de l'aine.

« Toi aussi, t'as mangé, non ? »

Fye étouffa un petit rire en grimaçant. Sa main ne pouvait plus dissimuler le sang de sa blessure :

« En fait, tu… Enfin… Moi aussi j'ai pris un coup… Avec ton épée… »

Le visage de Regis pâlit aussitôt :

« Je suis vraiment navré ! Tu… Tu veux qu'on remonte ? Qu'on retrouve les autres ?

– Non… Ça ira. J'ai juste… besoin de souffler… »

Le prince s'assit à ses côtés, ne sachant trop s'il fallait à nouveau se confondre en excuses ou juste passer à autre chose. Son regard se perdit dans la grotte, aussi en profita-t-il pour examiner à distance les créatures qu'ils venaient d'abattre. Les gobelins commençaient déjà à se décomposer dans des filaments de ténèbres, mais le corps du colosse était encore frais.

« Des daemons comme ça… T'en as déjà vu par chez toi ?

– Oui… Même si ceux que j'ai rencontrés à Tenebrae avaient plutôt une couleur de peau pourpre…

– Hmmm… Les marques blanches sur son corps… Tu crois que ça a un sens ?

– Je ne sais pas… Certains pensent que ce sont des peintures de guerre, d'autres que ce sont des marques similaires à celles que l'on retrouve dans les représentations de Titan.

– Et toi, t'en penses quoi ?

– Si ce sont des peintures de guerre, ça voudrait dire qu'ils ont une intelligence plus développée qu'on le pense. Et en même temps, regarde son corps… Il a un collier, des boucles d'oreille, et ses gantelets… Ces créatures sont trop primitives pour être capables de confectionner des objets aussi complexes. D'autant qu'on n'a jamais trouvé d'outil que pourraient utiliser les daemons, outre leurs armes…

– Et dans le deuxième cas de figure ? Quel rapport avec Titan ?

– Ça voudrait dire que les daemons pourraient être d'origine divine. Mais cette hypothèse souffre de nombreuses lacunes. On retrouve des similitudes avec certains daemons et les Six… Mais beaucoup n'ont, a priori, aucun lien avec les Dieux. T'imagines le scandale si c'était le cas ? Ta famille, les Nox Fleuret… Ils sont au pouvoir parce qu'ils partagent un lien spécial avec les Six. Mais si ce sont eux qui ont créé les daemons…

– … La population se retournerait contre nous. Ce serait le chaos… »

Regis replia ses jambes et enroula ses bras autour de ses genoux. Il observa les daemons se désintégrer dans une odeur de soufre, ne laissant derrière eux plus que les restes séchés des victimes de ces créatures. Combien d'hommes et de femmes, combien d'enfants ont pu périr des attaques de daemons ? Et combien périront encore ? Comment lui-même allait-il mourir ? Ces pensées animaient dans sa poitrine ce qu'il aimait appeler la chaleur froide, une sensation familière, glacée et dévorante qui engloutissait et ravageait ses sens pour ne laisser plus qu'un abîme de néant.

« Bon, on y retourne ? »

La voix chaude de Fye sortit le prince de sa torpeur et ses membres reprirent vie d'aussitôt. Tous deux se levèrent avec difficulté, prenant conscience des contre-coups du combat.

« La vache, je sens que je vais avoir de sacrées courbatures, moi. J'espère que Weskham sera chaud pour me faire un massage en rentrant…

– Un… Un massage ?

– Ouaip, il est franchement doué. Ce type a des mains en or ! »

Fye se mit à rougir de manière incontrôlée, laissant Regis parfaitement perplexe :

« Hein… ? Quoi… ? Mais quoi ?! »

Malgré l'insistance du prince, Fye gigotait la tête à la négative d'un air autant amusé qu'embarrassé. Regis haussa des épaules et ils reprirent l'exploration de la grotte.

À mesure qu'ils avançaient, les parois se revêtirent doucement d'une lueur opaline, lueur qui devenait plus prononcée et plus palpable. Elle vibrait au son de murmures lancinants, inintelligibles, hypnotiques. Ses caresses happaient les pensées et engourdissaient les sens. Le duo arriva enfin dans une salle de plusieurs dizaines de mètres de haut, baignant dans cette lumière nacrée et organique. En son cœur, une crevasse verticale semblait déchirer la réalité en irradiant de couleurs spectrales.

« Bon, on dirait bien que c'est ça…

– … La source des dameons. »