Alana émergea lentement de l'inconscience et se releva avec agilité et vivacité. Ses yeux parcoururent les environs, mais elle se détendit rapidement. De tout ce qui l'entourait, la seule menace était de voir une branche s'écraser sur sa tête. Où était Kordh ? Où était Drön ? Comment avait-elle pu se retrouver ici ? Ce n'était pas la forêt bordant Armehnkar – cette forêt-ci était moins… pure. Il y régnait une très étrange odeur malodorante qu'elle n'avait jamais sentie jusqu'alors.
Néanmoins, se savoir vivante dans une forêt inconnue n'était pas un facteur qui la rassurait. A moins que Mordred ait trouvé un jeu auquel la faire jouer, et dont l'issue serait inévitablement sa mort, il n'y avait aucune raison pour qu'elle soit là et pas Drön. A moins que son ami eût été tué par Kordh ? Une légère contraction noua l'estomac d'Alana : c'était elle qui avait encouragé Drön à la suivre et, donc, elle était tout autant responsable que le démon de la mort probable de son camarade.
Il n'était pas dans la nature des Nyfan de pleurer les morts, cependant. Retrouvant son sang-froid et se penchant pour ramasser son poignard, Alana huma l'air malodorant et s'élança aussitôt vers l'origine de cette puanteur. A mesure qu'elle approchait, la forêt lui paraissait étrange, dénaturant, souffrant de toute évidence d'un mal qui lui échappait encore.
Curieusement, elle avait beau s'approcher rapidement de l'origine de l'odeur, la puante ne gagnait pas en intensité, comme si elle s'était répandue sur des distances et des distances depuis son apparition dans cette région. Bientôt, le gargouillement d'une rivière lui parvint aux oreilles. Cette fois-ci, elle ne se hasarda pas à bondir au-dessus du cours d'eau et s'arrêta sur la berge.
Abasourdie, Alana regarda les nombreuses maisons aux murs de brique rouge qui s'alignaient devant elle, de l'autre côté de la rivière. Une cheminée dominait les alentours, mais jamais Alana n'en avait vu d'aussi grande. Où était-elle ? Ahurie, elle observa la rivière d'eaux sales qui serpentaient entre les berges jonchées d'étranges objets : des bouteilles faites d'une matière dure et verte, des papiers colorés à l'extérieur et argentés à l'intérieur, de curieuses boites rectangulaires, etc.
Où donc était-elle ? Etait-ce une expérience de Mordred ? L'avait-il désignée comme son cobaye et, si c'était le cas, quel était le but de cette expérience ? Alana bondit au-dessus de la rivière et atterrit avec douceur sur la berge d'en face. Remontant la pente à pas souples et vifs, elle atteignit une longue rue pavée semblable à toutes les autres. Des… choses perchées sur quatre roues restaient immobiles dans les allées des maisons et de hauts poteaux métalliques s'alignaient le long des trottoirs en soutenant des lanternes éteintes et dépourvues de bougies.
Quelle était cette ville ? Alana avait parcouru le pays en tous sens tout au long de son enfance et une bonne partie de son adolescence ; pourtant, elle n'était jamais tombée sur une ville aussi vaste, elle ne se souvenait même pas avoir entendu parler d'une cité pareille. Que s'était-il passé ? La question était de plus en plus insistante, tracassant l'esprit d'Alana d'une manière très singulière.
Alana traversa la chaussée pavée en examinant les alentours, les sourcils froncés. Mais où donc avait-elle atterri ? Etait-ce une vision du futur ? La lumière verte l'avait-elle dotée du don de voyance ? Pour le moment, il s'agissait de la seule explication qu'elle trouvait, car même si elle n'avait aucune idée de ce qu'étaient tous ces étranges objets qu'elle avait aperçus, il ne faisait aucun doute que c'était l'œuvre de l'espèce humaine.
Et cette découverte n'était guère réjouissante. Cette odeur nauséabonde qui flottait dans les airs, toutes ces étranges choses qu'elle avait vues sur les berges, les eaux sales de la rivière ; voilà donc ce que les humains destinaient à la nature ! Si les Nyfan étaient avec elle en ce moment même, cette cité serait à n'en point douter en ruines, à l'heure qu'il était.
Alana erra quelques temps dans les rues, ignorant les rares personnes qu'elle croisa et intriguées par sa tenue, observant les dégâts infligés par les humains à la nature – et donc, à la magie. Les fleurs étaient dénaturées dans les jardins, leur essence même étrangement dépourvues de flux magique – les Nyfan sentaient ces choses-là mais, à l'évidence, les Hommes n'en seraient jamais capables.
Combien d'années, combien de siècles, la séparaient de son époque ? Sa vision, si c'en était une – et la jeune femme ne voyait pas ce que cela pourrait être d'autre – paraissait si réelle. Elle sentait la chaleur du soleil sur sa peau, la douceur du vent léger qui caressait son visage et même le parfum des fleurs. Il était grand temps de retourner dans la réalité, de quitter cette vision déplorable de ce que serait l'avenir mais, toute la difficulté était là : comment faire ?
Alana atteignit bientôt un « parc ». En était-ce vraiment un ? Il semblait que oui, mais jamais elle n'en avait vu d'aussi pathétique. Des buissons encadraient le square doté de quelques bancs de métal, mais il n'y avait que ça. Aucun parterre de fleurs, aucun parfum entêtant de végétaux, aucune fontaine d'eau claire où se rafraîchir.
« Les humains sont décidément très différents de nous » constata-t-elle.
Un détail attira soudain son attention. La terre paraissait beaucoup moins sèche et brûlante au pied de l'arbre qui se dressait dans un coin du square, comme s'il avait plu dans la nuit. Alana se précipita vers le tronc et en examina attentivement les alentours, en particulier les zones encore humides. Elle repéra rapidement la plus sombre et s'agenouilla à côté en glissant son poignard dans un pli de sa cape.
Posant ses mains sur la terre humide, elle inspira profondément en fermant les yeux et fut parcourue d'un frisson étrange qui sembla partir de son cœur et voyagea jusque dans ses paumes apposées sur le sol. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, un trou aussi profond qu'une vasque et aussi large qu'une assiette se dessinait très vite derrière ses doigts écartés. Dans un gargouillis, une eau claire et fraîche jaillit du sol et remplit le puits.
─ Drön ! lança Alana après une seconde d'hésitation.
La flaque d'eau se mit instantanément scintiller d'une lueur argentée et Alana réprima à grand-peine un sourire. Drön était toujours vivant ! Une grande tache bleu pervenche, identique au ciel, apparut à la surface de l'eau.
─ Drön ! répéta Alana d'une voix plus forte.
─ Qu'est-ce que c'est que ça ? s'étonna une voix inconnue et masculine.
L'inconnu était jeune, cela ne faisait aucun doute. Néanmoins, Alana en savait suffisamment sur les armées de Mordred pour savoir qu'il n'y avait pas d'âge pour s'enrôler dans ses régiments. Reculant à peine, juste assez pour que son visage ne soit pas visible depuis l'autre côté, elle entendit des pas aller et venir en tous sens de l'autre côté. Quelqu'un poussa alors une exclamation et deux têtes apparurent dans la flaque.
Deux humains. L'un avait des cheveux noirs mi-longs qui tombaient de chaque côté de son visage très séduisant tandis que l'autre, derrière ses lunettes rondes, observait la flaque de ses yeux noisette et très perplexes.
─ Que fait cet arbre dans une flaque d'eau ? demanda le premier en levant la tête vers son camarade.
─ Sais pas, dit l'autre en passant une main dans ses cheveux noirs très ébouriffés. Demandons-lui !
─ Excellente initiative, mon cher Cornedrue, approuva le premier avec un sourire malicieux. Ô grand arbre de la flaque d'eau, que fais-tu donc dans cette misérable vasque ?
Alana observa les deux visages d'un air incrédule. A l'évidence, les deux jeunes hommes ignoraient la nature du sortilège qu'elle avait invoqué, ce qui ne les avait pas empêchés de reprendre contenance en quelques secondes pour se mettre à plaisanter.
─ Aucune réponse, commenta le second d'un air faussement contrarié.
─ Il est peut-être timide, suggéra le premier.
─ Fais-lui ton sourire le plus charmeur, ça débloquera peut-être la situation ? proposa l'autre.
Alana fit un geste de la main et les deux visages disparurent. La flaque d'eau ne reflétait à présent plus que le feuillage touffu de l'arbre qui se dressait au-dessus d'elle. Alana se releva, songeuse : Drön était en vie, c'était indéniable, mais il ne se trouvait apparemment pas assez près de la « misérable vasque » pour l'entendre. A moins qu'il ne fût prisonnier des deux adolescents…
Cette pensée s'évanouit quasi-aussitôt de l'esprit d'Alana. Humains ou non, ces deux garçons n'étaient pas malfaisants. Comme tout Nyfan digne de ce nom, elle pouvait percevoir les auras des personnes qu'elle rencontrait. Elle n'avait aucun doute sur l'innocence de ces deux adolescents. Toutefois, elle ne comprenait pas comment Drön avait pu la suivre dans cette vision…
Il fallait qu'elle le retrouve.
Elle se retourna et quitta le parc, perdue dans ses pensées. C'était à ne plus rien y comprendre : qu'est-ce que Drön faisait dans la même prémonition qu'elle ? La divination était un art très indécis, même au sein de son peuple, mais il existait une loi inviolable : aucun voyant ne pouvait avoir la même vision qu'un autre. Autrement dit…
« Ridicule ! » s'exclama intérieurement Alana. Et pourtant… Elle eut beau s'efforcer de chasser cette idée grotesque de son esprit, sa pensée revenait sans cesse au galop, plus persistante dans son esprit. Il n'était pas impossible qu'elle fût dans le vrai, bien sûr, mais c'était tellement difficile à croire ! Même le Cercle des Ainés était encore dans l'incapacité de déterminer s'il était possible ou non de créer et de contrôler des vortex entre les âges.
Instinctivement, Alana s'écarta d'un pas sans même relever la tête et s'épargna un choc avec une des rares passantes qui se promenaient dans les rues de cette ville. Le parfum émanant de la jeune femme, cependant, la fit émerger de ses songes et s'arrêter soudainement. De toutes les personnes qu'elle avait croisées jusqu'à présent dans cette… réalité, l'adolescente qu'elle venait d'éviter était la seule qui soit dotée d'une odeur propre à elle-même.
Alana se retourna et s'aperçut que la jeune femme s'était également arrêtée pour tourner les talons et l'observer. Elle était belle, avec de grands yeux vert émeraude et une épaisse crinière de cheveux roux foncé. Et à en juger par son regard intrigué, elle n'était pas comme tous les autres humains habitant les parages. « Une sorcière » conclut Alana. Néanmoins, aucune sorcière n'avait dégagé un tel parfum.
Alana soutint son regard une brève seconde, puis se détourna pour poursuivre son chemin, chassant de son esprit l'étrange impression qui s'insinuait en elle et l'encourageait à rester avec cette jeune femme. Dans quel intérêt ferait-elle ça ? Il lui fallait retrouver Drön et déterminer ce qu'il se passait. Et après... après…
Alana s'arrêta à nouveau en regardant un point invisible d'un air absent. C'était bien beau de vouloir retrouver Drön, mais encore faudrait-il savoir où il était ! En même temps, l'adolescente qu'elle venait de croiser semblait avoir le même âge que les deux garçons apparus dans la flaque d'eau – peut-être les connaissait-elle ? Peut-être même, avec un peu de chance, qu'elle savait où ils habitaient.
Alana se retourna et faillit heurter quelqu'un de plein fouet, mais elle s'arrêta avant et posa son regard sur la cape poussiéreuse et déchiquetée de l'homme qui se tenait devant elle. Levant les yeux, elle crut halluciner lorsqu'elle reconnut le garçon aux lunettes rondes. Du moins, il lui fallut une seconde pour se rendre compte qu'elle faisait erreur sur la personne, car le sorcier qui se tenait devant elle était plus âgé d'une dizaine d'années, ne portait pas de lunettes et affichait le même regard émeraude que cette étrange jeune femme qui hantait ses pensées.
─ Où est ton ami ? interrogea le sorcier.
Alana ne répondit pas, détaillant l'homme plus soigneusement. Il se dégageait quelque chose d'étrange et d'anormal chez lui. C'était un être humain, mais seulement en apparence. Et comment savait-il que Drön se trouvait quelque part dans cette réalité ?
─ Qui êtes-vous ? dit Alana.
─ Un autre ami, répondit le sorcier.
Il émanait quelque chose d'intimidant de cet homme. Il n'était pas impressionnant physiquement. Les épaules larges, le buste musculeux et le regard insondable – bref, un homme maître de ses émotions. Non, ce n'était pas l'apparence du sorcier qui faisait sa force, c'était la puissance qu'il dégageait. Des innombrables personnes qu'elle avait rencontrées tout au long de sa jeune vie, Alana ne se souvenait pas d'avoir ressenti une telle force enfermée dans un seul corps.
Il dégageait en outre un parfum similaire à celui de la jeune femme, mais différent et, comme pour la sorcière, quelque chose encourageait Alana à faire confiance à cet individu.
─ J'ignore où il est, reconnut finalement Alana.
─ Tu n'as pas essayé le Miroir d'Aquarius ?
Que cet homme connaisse l'existence du sortilège du Miroir d'Aquarius troubla singulièrement Alana. Aucune être humain, aucun peuple magique, ne soupçonnait l'existence d'un tel procédé magique. Or, ce sorcier n'était ni humain, ni une créature magique. Qu'était-il exactement, Alana n'en avait aucune idée, mais qu'il avoue savoir ce qu'était le Miroir d'Aquarius la persuada qu'elle ne risquait rien en lui faisant part de sa tentative d'entrer en contact avec Drön.
Le sorcier n'afficha aucune émotion particulière, pas même quand elle lui révéla que l'un des garçons aperçus dans la flaque d'eau lui ressemblait énormément, dans une version plus jeune. Il se contenta de hocher la tête quand elle acheva son récit puis réfléchit quelques instants. Il finit par glisser la main dans la poche de sa cape et en sortit une bourse à l'intérieur de laquelle tintant des pièces d'or.
─ Rends-toi au Chaudron baveur et demande trois chambres au gérant, dit-il. Attends mon retour. Ton ami s'appelle Drön, c'est ça ? J'irai le chercher, mais j'ai quelque chose à faire avant ça.
Il sortit une baguette magique d'une autre poche et fit un grand geste. Dans une détonation, un grand et long monstre violet monté sur quatre roues surgit du néant et s'arrêta dans un crissement de pneus à leur hauteur. Passablement ébranlée par cette soudaine apparition bruyante, Alana vit, stupéfaite, un homme vêtu de violet sortir de la créature comme s'il était tout à fait normal de voyager dans le ventre d'un monstre de métal.
─ On connaît, lança le sorcier à l'adresse de l'homme en violet. Au Chaudron baveur !
Il plongea une main dans une énième poche et en sortit plusieurs pièces d'argent. Adressant un signe à Alana pour monter dans le monstre, il paya le prix du voyage tandis que la jeune femme, mal à l'aise, découvrait l'étonnante anatomie de la créature : le long de fenêtres, d'étranges chaises et fauteuils se succédaient par rangées jusqu'au fond où un escalier en colimaçon donnait accès à l'étage.
« Quelle idée de tuer un monstre pour le réaménager en moyen de transport » songea-t-elle en prenant place dans un grand fauteuil. Ces humains n'étaient décidément pas nets. L'homme en uniforme violet remonta dans la créature tandis que le sorcier remontait la rue. A l'avant du démon, un individu assis tenant un étrange anneau de cuir.
─ On peut y aller, Jerry, lança l'homme en violet.
Le prénommé Jerry sembla écraser quelque chose au sol et, dans une nouvelle explosion, le monstre se remit en route. Ebahie, Alana remarqua aussitôt que la rue où elle était montée dans la créature s'était volatilisée, remplacée par une route entourée par la végétation. Bien que peu rassurée par le démon de transport, Alana ne put se réjouir d'apercevoir d'immenses prairies vierges d'habitations humaines. Au moins, la nature conservait certains territoires.
Après une halte dans un village où descendit un petit sorcier grassouillet au teint verdâtre, la créature repartit dans une nouvelle détonation et se retrouva en un instant à des centaines de kilomètres de son précédent arrêt. Le Magicobus, puisque c'était ainsi que le monstre s'appelait, roulait à présent le long d'une grande avenue, dans la même direction que d'innombrables petits monstres comme ceux qu'elle avait aperçus dans les allées des maisons.
A en juger par la densité des petites créatures, les humains avaient dû en exterminer beaucoup avant de réussir à asservir cette étrange race. Le Magicobus tourna alors dans une rue et s'arrêta à nouveau. Le sorcier en violet se leva de son fauteuil et annonça :
─ Le Chaudron baveur !
Alana se leva immédiatement, soulagée de pouvoir sortir des entrailles de la créature violette. Dès que ses pieds eurent touché le trottoir, le Magicobus repartit dans une nouvelle détonation, sans surprendre les nombreux passants qui ne parurent même pas entendre le BANG ! assourdissant. Regardant dans tous les sens à la recherche de l'enseigne du Chaudron baveur, Alana ignora les regards curieux que la foule lui lançait en l'apercevant.
L'espace d'un instant, elle se demanda si le Magicobus ne s'était pas trompé mais à peine cette pensée eût-elle traversé son esprit qu'elle détecta une forme de magie juste en face d'elle. Aussitôt apparut la façade miteuse d'un pub, dont la peinture de la porte s'écaillait lamentablement.
Alana s'avança, sans s'étonner d'être la seule à remarquer le pub, puis elle franchit la porte.
