Bonjour, voici la troisième chapitre de cette histoire.

En espérant ne pas vous décevoir, bonne lecture ^^


Chapitre 3

Après une petite semaine de cohabitation avec les mousquetaires, D'Artagnan avait déjà pris ses aises dans la grande maison. Sa chambre lui convenait parfaitement, bien plus spacieuse et agréable que celle qu'il occupait chez les Bonacieux et la compagnie de ses amis le réjouissait.

Ils possédaient chacun des appartements privés, une salle de bains commune, un élégant salon pour prendre les repas, une cuisine remplie à raz-bord de victuailles et une petite salle de repos meublée d'une belle cheminée, de fauteuils et de canapés. En sortant dans la cour, ils étaient également les propriétaires d'une petite écurie où se trouvaient leurs chevaux ainsi que d'une armurerie où ils s'entraînaient parfois.

Lors d'une nuit particulièrement chaude, D'Artagnan se réveilla, assoiffé et couvert de sueur. N'ayant pas pensé à remplir une carafe d'eau pour l'amener dans sa chambre afin de se désaltérer comme bon lui semblait, il se vit dans l'obligation de descendre à la cuisine. Ôtant au passage sa tunique poisseuse pour en enfiler une nouvelle, il ouvrit doucement sa porte pour ne pas réveiller ses amis. Il savait qu'Athos avait le sommeil léger et étant donné qu'il ne dormait pas bien en ce moment, il ne voulait pas le déranger pour rien.

A pas de loup, le jeune homme descendit les escaliers. Il fit une grimace et se stoppa en équilibre sur un pied quand le bois craqua bruyamment sous son poids. Jetant un œil par-dessus son épaule, il ne vit aucune porte s'ouvrir.

Soufflant de soulagement, il passa dans le salon pour atteindre la cuisine et fut étonné de voir un liseré de lumière passer sous le battant à demi-clos. Plus il s'approchait, plus il entendait le son de voix étouffées qui provenaient de l'intérieur. Fronçant les sourcils, D'Artagnan se demanda qui cela pouvait bien être. Dans leur maison, les serviteurs étaient libres de leurs faits et gestes, Porthos y tenant beaucoup. Cela était sûrement dû au passé d'esclave de sa mère. Du coup, ils n'habitaient pas avec eux et ne prenaient leur service qu'au petit matin. Cela ne pouvait donc pas être l'un d'entre eux.

Lorsqu'il eut atteint la porte de bois, D'Artagnan la poussa juste assez pour pouvoir jeter un coup d'œil à l'intérieur. Ce qu'il y découvrit le laissa bouche-bée.

Porthos était acculé contre la table, à moitié assis dessus, alors qu'Aramis se tenait devant lui. Ils étaient étroitement enlacés et échangeaient un baiser passionné. Les mains du métisse étaient accrochées au postérieur de son ami pour le forcer à rester en place pendant qu'il frottait son bassin contre le sien. Mais au vu des petits gémissements provenant de la bouche d'Aramis, il ne prévoyait pas de s'arracher à lui de sitôt.

Toujours sous le choc de sa découverte, D'Artagnan les vit mettre un terme à leur baiser pour se dévisager avec fièvre. Porthos se mordit la lèvre inférieure de plaisir quand les doigts de son compagnon vinrent doucement se faufiler sous sa tunique déjà à moitié ouverte. Quand ils échangèrent un sourire éblouissant pour revenir unir leurs lèvres dans un baiser plus doux, mais tout aussi intense, D'Artagnan fit un pas en arrière.

Il en avait déjà trop vu.

Se retenant à un meuble dans la pénombre du salon afin de se remettre de sa découverte on ne peut plus étonnante, le Gascon laissa échapper un profond soupir qu'il ne pensait pas avoir retenu.

D'accord…

Ainsi, les batifolages d'Aramis et Porthos étaient apparemment devenus un peu… non, beaucoup plus que cela.

Depuis quand ce petit manège durait-il ?

Le jeune homme devina la raison de leur discrétion car en tant que mousquetaires du Roi, ils avaient une réputation à honorer. De plus, s'ils étaient découverts, ils risquaient gros. Mais une petite partie de lui se sentait vexée de ne pas avoir été mis dans la confidence.

Athos était-il au courant ?

Il faudrait qu'il lui demande…

Toujours plongé dans ses pensées, D'Artagnan remonta dans sa chambre, sa soif totalement oubliée.

Il n'eut pas à attendre bien longtemps avant de demander des précisons à Athos. Le lendemain matin, l'aîné des mousquetaires leur proposa de s'entraîner dans leur armurerie, le capitaine de Tréville n'ayant actuellement aucune mission à leur confier. Assis en compagnie du Gascon dans la cour, ils observaient Porthos et Aramis combattre à l'épée. Il était en train de nettoyer son pistolet quand son regard se posa sur D'Artagnan. Il fixait le sol, le front plissé, apparemment plongé dans de sombres pensées. Lui donnant un petit coup de coude amical, Athos demanda:

_Qu'est-ce qui ne va pas ?

Le jeune homme leva les yeux pour les plonger dans les siens et la mâchoire du mousquetaire se crispa. Qu'il était attendrissant quand il avait ce regard de chien battu ! On lui aurait donné le bon Dieu sans confession…

Reprenant contenance, Athos se rapprocha un peu de lui afin que le Gascon puisse lui souffler :

_Tu… tu as déjà remarqué quelque chose d'étrange entre Porthos et Aramis ?

Le mousquetaire fronça les sourcils.

_Que veux-tu dire par "étrange"?

D'Artagnan gigota sur place, mal à l'aise et lécha ses lèvres sèches. Athos ne put s'empêcher de suivre des yeux le cheminement de cette langue rose qui sortit de sa bouche. Se raclant la gorge pour garder son impassibilité habituelle, l'aîné le vit peiner à trouver ses mots avant de répondre:

_Je… je les ai surpris, hier soir… dans la cuisine et ils… s'embrassaient.

Il était peu habituel de voir le Gascon si troublé. D'habitude, il débordait d'énergie et d'impulsivité. Il mettait bien souvent les pieds dans le plat, comme le disait Aramis.

Athos avait bien entendu été témoin du rapprochement de ses deux amis mousquetaires. Au début, cela n'avait été qu'une sorte de jeu entre eux, un pari idiot entre deux soirées arrosées. Mais depuis quelques temps, suite à l'affaire Bonnaire et au retour de Porthos de la Cour des Miracles, les choses avaient changé. Ils restaient extrêmement discrets sur l'évolution de leur relation, ne se laissant aller à un moment de tendresse qu'à l'abri des murs de leur maison et de leurs chambres. Ils n'en parlaient pas vraiment avec Athos, mais il avait été témoin de trop de choses pour les ignorer. N'étant pas curieux de caractère, le mousquetaire leur laissait leur jardin secret. Il n'aurait pas aimé qu'ils lui posent des questions sur son passé, alors il les respectait assez pour en faire de même.

Mais D'Artagnan, le jeune et intrépide Gascon, avait toujours été très curieux. Il voulait tout savoir, tout comprendre. Athos fit donc une entorse à sa règle en murmurant à son jeune ami:

_Aramis et Porthos ont toujours été proches, mais on peut à présent dire qu'ils sont en couple, autant que ces deux là puissent l'être au vu de leurs caractères frivoles. Mais depuis quelques temps, ils font chambre commune et chacun de leurs flirts avec des femmes ne sont que pour donner le change. Ils ne vont pas plus loin qu'un baiser et une brève étreinte et préfèrent finir la soirée ensemble.

D'Artagnan l'écouta attentivement. Il semblait éprouver une véritable curiosité pour la relation que leurs amis entretenaient, n'ayant aucun a priori ni arrières pensées. Il eut malgré tout une petite moue boudeuse qui donna à Athos l'envie de l'embrasser pour la faire disparaître de son visage.

_Si leur relation est presque déjà établie, pourquoi ne m'en ont-ils jamais parlé ? Je croyais que nous étions amis…

Le mousquetaire voulut poser une main sur l'épaule de D'Artagnan pour le réconforter, mais il changea d'avis à mi-chemin. Baissant la tête, il poussa un petit soupir avant de répondre:

_Ils sont tes amis, seulement cette relation est leur secret le plus précieux. Il ne faut absolument pas que ça se sache. De plus, ils ont toujours été des hommes à femmes et veulent conserver cette image de virilité exacerbée, le rassura Athos. Ils t'en parleront quand ils se sentiront près.

Après quelques secondes de silence, le Gascon eut un petit sourire avant de se redresser. A présent qu'il avait les réponses à ses questions, il allait bien mieux. Il dégaina son épée et adressa un regard de défi à Athos.

_Duel ? Proposa-t-il.

Levant les yeux au ciel devant sa capacité à passer du coq à l'âne, le mousquetaire acquiesça ensuite d'un signe de tête.

Ils rejoignirent Aramis et Porthos dans la salle d'entraînement et ne s'arrêtèrent que quand ils furent essoufflés et épuisés.

Suite à cette journée, D'Artagnan s'était tout d'abord demandé si de vivre avec trois hommes qui avaient un penchant pour le sexe masculin ne serait pas problématique, mais le Gascon ne se retrouva jamais mal à l'aise en leur compagnie. Ils restaient les mêmes camarades joyeux et passionnants qu'il connaissait. Il était étonnant d'imaginer que deux hommes aussi incontestablement charmeurs que Porthos et Aramis envers les femmes puissent s'épanouir dans une relation amoureuse quelconque. Mais apparemment, cela fonctionnait pourtant, bien mieux qu'avec toutes les jeunes filles que D'Artagnan avait jamais connu. Maintenant qu'il connaissait leur secret, le Gascon remarquait des choses. Ce n'étaient que des détails, qui vus d'un regard extérieur n'aurait rien signifié, une main qui s'attardait par-ci, un clin d'œil par-là, mais en sachant lire entre les lignes, il était évident que ces deux là étaient ensemble.

De voir les liens qui unissaient Aramis et Porthos le fit grandement réfléchir sur ses rapports avec Athos.

N'ayant pas eu de conquête depuis Constance, le Gascon ne savait pas si l'incident qu'il avait eu avec elle se reproduirait un jour. Mais s'il devait être honnête, il avait peur que ce soit le cas. Surtout à en croire l'étrange rêve qu'il fit en ce samedi matin…

La mission s'était déroulée mieux que prévue. La demoiselle en détresse avait été sauvée et lui et ses amis étaient des héros. Ils étaient reçus par le Roi pour qu'il leur remette une récompense. D'Artagnan se tenait entre Athos et Aramis, éblouissant de fierté. Jamais de toute sa vie il n'avait été aussi heureux. Il faisait partie du groupe de mousquetaires le plus vaillant et inébranlable qui soit et il éprouvait une grande amitié pour chacun de ses camarades. Lorsque le Roi Louis XIII s'approcha de lui pour le décorer d'une médaille en or, il déclara:

_Merci D'Aratgnan, sans votre bravoure, nous aurions été perdus. Si je peux vous accorder quoi ce soit, demandez le et ce sera vôtre.

Le jeune Gascon réfléchit un instant, les pensées d'argent et de femmes s'évadèrent vite de son esprit pour qu'une vision on ne peut plus vive ne s'impose devant ses yeux.

Il se tenait devant toute la cour, étant intronisé mousquetaire. C'était Athos qui l'adoubait et au lieu de prononcer le serment habituel pour lui faire jurer allégeance à la couronne, son ami se pencha sur lui pour déposer ses lèvres sur les siennes. D'Artagnan n'essaya même pas de le repousser. Au lieu de cela, il entoura le cou de son ami de ses bras pour le serrer contre lui et répondre à son baiser avec passion.

Sa vision prenant fin, D'Artagnan se retrouvait devant le Roi, qui attendait toujours sa réponse avec de grands yeux écarquillés. Repoussant le souverain, le Gascon se tourna alors vers Athos pour le saisir par le col et l'attirer jusqu'à ce qu'il s'empare de sa bouche. Une exclamation de surprise retentit alors dans toute la salle alors que le mousquetaire franchissait ses lèvres de sa langue impatiente. Tout le corps de D'Artagnan sembla s'embraser. Répondant à son baiser jusqu'à en perdre haleine, le Gascon s'arracha ensuite à son étreinte pour se tourner vers le Roi et déclarer:

_Lui. Je le veux, lui.

Louis XIII, bouche bée, se contenta d'acquiescer avant de marcher jusqu'à Aramis pour épingler sa médaille sur le revers de son uniforme, comme si de rien n'était.

D'Artagnan se réveilla en sursaut. Son corps était recouvert d'une fine pellicule de sueur brûlante. Lorsqu'il vit qu'il faisait encore nuit noire, il se laissa retomber entre ses oreillers. Tournant la tête en direction du mur qui le séparait de la chambre d'Athos, le Gascon réfléchit.

Pourquoi ?

Pourquoi ces visions de son ami nu dans ses bras, cette chaleur qui imprégnait son corps en sa présence, son envie constante d'être à ses côtés, de gagner son respect… et à présent ce rêve…

Il était perdu.

Le fait qu'Athos lui ait révélé son homosexualité il y a une semaine de cela n'était pas suffisant pour expliquer son trouble. Il devait y avoir une autre explication, quelque chose de logique, de crédible. Un homme ne se mettait pas à fantasmer sur l'un de ses amis du jour au lendemain. Remontant dans ses souvenirs, revivant sa première rencontre avec Athos, il tenta de découvrir un événement, un détail qui lui aurait échappé et qui prouve qu'il ne devenait pas tout simplement fou.

Au début, quand D'Artagnan avait cru qu'il était le meurtrier de son père, une haine sourde avait envahi son être. Il avait eu envie de le tuer mais une petite partie de lui avait été étonné de découvrir qu'un homme d'apparence si respectable soit capable de telles basses besognes.

Ses limpides yeux bleu-vert étonnant l'avaient frappé en plein cœur, lui coupant le souffle. Leur duel lui avait échauffé les sens et il s'était surpris à se retrouver émerveillé par l'habileté d'Athos à l'épée. Son innocence lui avait vite paru évidente et son opinion du mousquetaire avait strictement changé de cap. De la haine il était vite passé à l'admiration, puis au respect et enfin à une sincère adoration. Il le considérait un peu comme son mentor, son modèle.

D'Artagnan devait avouer que physiquement parlant, Athos était loin d'être repoussant. Bien qu'il soit un homme, il n'était pas aveugle pour autant et le charme sombre et mystérieux du mousquetaire l'avait frappé dès le premier regard. Mais il avouait aussi trouver Amaris et Porthos très séduisants, cela n'expliquait donc pas son faible pour l'aîné de ses camarades.

Leur amitié avait grandi avec le temps et Athos ne lui avait pas accordé sa confiance facilement. C'était peut-être son désir de lui plaire pour qu'il l'accepte enfin dans l'équipe qui avait ainsi poussé D'Artagnan à se rapprocher de lui. Peut-être qu'inconsciemment, il tentait encore de gagner son approbation au point que son corps et son esprit confondent son amitié avec une attraction grandissante…

Il ne savait pas.

La révélation des préférences sexuelles d'Athos avait agi sur le Gascon comme un bain d'eau glacée, le réveillant d'un songe pour le plonger dans une réalité inconnue où tout lui était étranger. Il se sentait plus ouvert et attentif à présent, remarquant des petits détails, comme le fait que le regard du mousquetaire s'attardait souvent sur lui ou des gestes inachevés, comme une main tendue vers son épaule, qu'elle n'atteignait jamais.

A chaque journée passée ensemble, D'Artagnan notait de nouvelles émotions, son trouble ne cessant de grandir en compagnie d'Athos.

Ce n'était pas comme s'il craignait que son ami lui saute soudain dessus ou qu'à son contact il lui passerait son attirance pour les hommes comme une maladie.

Non. Le Gascon ne croirait jamais de telles choses.

En réalité, D'Artagnan réalisa que si depuis une semaine, il s'attardait beaucoup aux côtés d'Athos, c'était justement pour cueillir ses propres réactions.

Pour vérifier si oui ou non… peut-être…

La vérité le frappa de plein fouet comme une paroi de glace.

Si son ami avait été une femme, il ne se serait pas posé toutes ces questions et aurait immédiatement compris l'évidence.

Lui, D'Artagnan était attiré par son meilleur ami, un homme, Athos.

Comment avait-il pu être aussi borné ? Aussi aveugle ?

Cela expliquait tout ! Son envie d'être proche de lui, de gagner son respect, de se dévoiler, la confiance inébranlable qu'il lui vouait, ses remarques ironiques qui le faisaient rire, cette chaleur bien spécifique qui s'emparait de son être quand il le regardait, son envie de sourire lorsqu'il le voyait s'ouvrir aux autres et aussi le fait qu'il se sente tout simplement heureux quand il était à ses côtés… Ses visions, ses fantasmes, ses rêves…

Dissimulant son visage entre ses mains, D'Artagnan sentit son cœur s'emballer.

Mon Dieu… qu'allait-il bien pouvoir faire à présent ?

Le capitaine De Tréville avait toujours eu un faible pour Athos, Porthos et Aramis. Ils étaient ses meilleurs hommes, sans conteste. Et depuis que le jeune D'Artagnan s'était joint à leur trio, ils formaient un quatuor de choc, menant toutes leurs missions à bien et faisant honneur au titre de mousquetaire. Il se rendait aujourd'hui chez le Roi justement pour lui déposer la liste des jeunes hommes qu'il espérait pouvoir faire entrer dans sa garnison de manière officielle. Le nom de D'Artagnan s'y trouvait inscrit en premier.

Il allait se présenter auprès du chancelier de Louis XIII afin qu'il lui annonce sa venue, quand soudain, une violente dispute retentit derrière la porte des appartements royaux . La voix du souverain et de la reine portaient assez pour que même au travers de l'épaisse paroi de bois, la totalité de leur conversation soit plus qu'audible.

_…puisque je vous dis qu'il ne faut pas que vous croyez tous les bruits de couloirs qui sont colportés dans ce château ! S'écriait Anne d'Autriche.

_Cette rumeur vient d'une personne en qui j'accorde une confiance aveugle, rétorqua le Roi avec indignation.

_Il s'agit du cardinal, n'est-ce pas ? Cet homme a toujours tout fait pour se mettre entre nous…

Les sanglots de la reine se répercutèrent dans le couloir.

_Je vous promets que je vous suis fidèle, votre majesté. Et je le serais toujours. Je n'éprouve absolument rien pour cet Aramis hormis de la gratitude pour m'avoir sauvé la vie, ajouta-t-elle d'une voix étouffée par ses pleurs.

Aramis ? S'étonna Tréville.

Comment le Roi pouvait-il croire que l'un de ses hommes puisse avoir une aventure avec leur souveraine ? C'était proprement scandaleux !

Il n'entendit pas ce que répondit Louis XIII mais quelques instants plus tard, un violent bruit de porte qui claque retentit. Le chancelier, qui se tenait toujours aux côtés du capitaine des mousquetaires, lui accorda un regard alarmé avant de frapper contre le battant.

Lorsqu'il entra dans le bureau du Roi, Tréville le trouva assis dans son fauteuil avec une mine pitoyable. Se raclant la gorge, le soldat attendit que Louis XIII daigna lever les yeux vers lui pour incliner la tête en signe de respect.

_Votre majesté, je viens vous faire porter la liste des futurs mousquetaires que je désirerais faire entrer à votre service, déclara-t-il avant de s'avancer pour lui tendre le manuscrit.

Le Roi s'en saisit d'une main distraite avant de lui demander:

_Connaissez-vous bien vos hommes Tréville ?

_Je leur confierai ma vie, Sir, lui répondit le capitaine avec détermination.

Louis XIII le considéra avec gravité avant de souffler.

_Et qu'en est-il de cet Athos et de ses hommes ?

Ah…

Tréville voyait où il voulait en venir. Le Roi tenait de lui tirer les vers du nez pour s'assurer que la Reine n'entretenait pas une relation privilégiée avec Aramis.

_Ils sont les meilleurs soldats de ma garnison, Sir.

_Et le grand brun qui a sauvé mon épouse de ce Vadim… Aramis, c'est bien cela ? Est-ce un homme de confiance ? Ajouta Louis XIII en baissant les yeux sur la liste que Tréville lui avait donnée pour éviter que le capitaine ne lise quoi que ce soit dans son regard.

_Aramis, Majesté ? C'est un mousquetaire exemplaire et sa dévotion à la couronne est complète. Je ne l'ai jamais vu agir avec couardise… ou traîtrise. C'est un homme fidèle qui a beaucoup de principes d'honneur, répondit Tréville en accentuant bien la fin de sa phrase.

Le Roi le considéra un instant pour s'assurer qu'il était sincère.

Après une bataille de regards de quelques secondes, Louis XIII eut un petit sourire apaisé et déclara:

_J'examinerai cette liste avec le cardinal pour avoir son avis et vous la rendrai au plus vite. Merci Tréville, vous pouvez disposer.

Le capitaine des mousquetaires salua son souverain avant de quitter la pièce.

Alors qu'il retournait à la caserne, il demeurait pensif.

Pourquoi est-ce que le cardinal essayerait-il de discréditer l'un de ses hommes auprès du Roi ?

Il faudrait qu'il mène discrètement l'enquête…

Aujourd'hui, Porthos était de mauvaise humeur. La veille au soir, Aramis avait préféré dormir seul dans sa propre chambre et sans la présence de son corps chaud à ses côtés, il avait eu beaucoup de mal à fermer l'œil. Alors que le soleil venait de se lever et qu'il se réveillait, ayant à peine pu acquérir quelques heures de sommeil, il descendit dans la salle à manger pour y trouver D'Artagnan. A la vue des cernes violettes qui ombraient ses yeux, il devina que son jeune ami avait aussi passé une mauvaise nuit. Il prit place face à lui en maugréant un vague "bonjour" avant de se servir un grand verre d'eau. Le jeune Gascon lui accorda un bref sourire avant de replonger dans ses pensées. Ils gardèrent le silence, même quand Lucille, la jeune fille de cuisine, leur apporta leur petit déjeuner. D'Artagnan restait prostré, le regard dans le vague alors que Porthos bougonnait encore et toujours dans sa barbe.

Ils furent interrompus quand Aramis arriva et déclara joyeusement, un grand sourire aux lèvres:

_Bonjour ! Vous faites bien grise mine aujourd'hui.

_A qui la faute ? Rétorqua le mousquetaire métisse en lui jetant un regard noir.

Son amant fronça les sourcils, perdant de sa superbe. Il ne comprenait apparemment pas la raison de sa mauvaise humeur. Il s'approcha donc de Porthos pour passer un bras autour de ses épaules mais ce dernier le repoussa en le fusillant des yeux, lui interdisant d'approcher.

_D'accord, bas les pattes, comprit enfin Aramis en levant les mains en signe de reddition.

Il alla s'asseoir à l'autre bout de la table, à côté de D'Artagnan.

_Qu'est ce qui t'arrive à toi aussi ? Demanda-t-il au Gascon.

Levant la tête de son petit déjeuner qu'il avait à peine picoré, le jeune homme s'assura que Lucille était partie et que seuls ses amis pourraient l'entendre avant de souffler:

_Où est Athos ?

_Je l'ai entendu se lever quand je suis passé devant sa porte en descendant. Il ne devrait pas tarder. Pourquoi ? S'enquit Aramis, curieux.

D'Artagnan hésita un instant avant de demander, ses joues s'empourprant légèrement:

_Je sais depuis quelques jours que vous êtes ensemble et ça ne me dérange pas du tout. Il y a juste que… Je voulais savoir…Pourquoi est-ce que… Qu'est-ce qui vous a poussé l'un vers l'autre ? Comment est-il possible de se réveiller un jour et de réaliser que votre meilleur ami est devenu bien plus que cela ? Désolé si ma question est trop personnelle…

_Non, ne t'en fais pas. Je suis même surpris que tu ne nous en aies pas parlé plus tôt. Il est vrai que nous nous doutions un peu que tu savais pour nous, le coupa Aramis en le voyant bafouiller.

_Tu demandes par curiosité ou pour ton… expérience personnelle ? Ajouta Porthos en levant un sourcil intrigué.

_Juste comme ça, répondit vaguement D'Artagnan.

Ses deux amis échangèrent un regard entendu par-dessus la table, leur petite querelle momentanément oubliée.

_C'est de la faute de l'alcool, avoua Aramis avec un sourire nostalgique.

_L'alcool ? S'étonna le Gascon, dubitatif.

_Oui, acquiesça Porthos. Une chopine de trop et voilà que ce sale dévergondé a commencé à me bécoter dans les coins sombres.

Il montra son amant d'un doigt accusateur. Mais il était évident qu'il plaisantait.

_Je ne pense pas avoir été le premier à t'embrasser, lui rappela Aramis sur un ton faussement outré.

_Tu étais surtout trop saoul pour te souvenir de quoi que ce soit ! Rétorqua Porthos avant de se tourner vers D'Artagnan pour continuer. Plus sérieusement, Aramis est mon meilleur ami depuis des années. Mais ce n'est que quand nous avons commencé à batifoler qu'on s'est rendu compte qu'il y avait peut-être quelque chose de plus…

_Comprends-nous bien, poursuivit Aramis en plantant son regard dans les yeux sombres du Gascon. Nous avons toujours bien aimé nous amuser avec un garçon de temps en temps, mais la loi de l'Eglise nous a toujours empêché de pousser les choses plus en avant de peur que quelqu'un nous dénonce ou que le jouvenceau en question vienne à porter plainte. Nous avons une réputation à tenir. Donc, quand Porthos et moi avons réalisé que nous partagions les mêmes…penchants, nous avons passé une sorte de pacte.

_Nous nous amusions ensemble quand l'envie nous en prenait, sans crainte des répercutions tant que nous restions discrets. Ni promesses, ni attaches, ajouta le mousquetaire métisse en posant ses coudes sur la table. Sauf que lier l'amitié et le plaisir, surtout face à la vie de danger que nous menons, cela comporte des risques.

_Une mission de trop, la blessure de Porthos lors de l'affaire de Bonnaire, son arrestation et son séjour à la Cour des Miracles… on a réalisé que nous voulions tous les deux plus qu'une simple aventure, termina Aramis.

Il étendit son bras sur la table pour venir saisir la main du métisse. D'un doigt cajoleur, il caressa doucement ses jointures avec un petit sourire tendre dissimulé derrière sa tranche de pain. Il ne s'en rendait sûrement pas compte, mais ses yeux brillaient d'une lueur qui ressemblait à s'y méprendre à de l'amour…

Ils gardèrent le silence pendant un moment avant que D'Artagnan ne résume:

_Donc, ce qui vous a attiré l'un à l'autre, à la base, c'est votre penchant déjà établi pour les hommes.

_J'adore toujours les femmes, fit remarquer son voisin de table.

_Moi aussi, objecta Porthos.

_Mais nous préférons être ensemble. Il ne faut pas vraiment chercher d'explication, c'est juste comme ça, conclut Aramis en haussant les épaules, comme si cela était juste plus fort qu'eux.

D'Artagnan réfléchit quelques minutes avant d'esquisser un petit sourire.

_J'ai bien compris. Merci.

Sur ce, des pas retentirent dans les escaliers, annonçant l'arrivée d'Athos.

_Vous êtes déjà tous levés ? S'étonna-t-il en les découvrant attablés dans la salle. Parfait, dépêchons nous, le capitaine De Tréville nous attend.

Il salua le jeune Gascon d'un petit sourire, qui le fit blêmir, avant de saisir une pomme pour croquer dedans.

_On y va ? Proposa-t-il en fronçant les sourcils devant l'étrange attitude de D'Artagnan.

Ils se levèrent tous en chœur pour sortir dans la cour. Saisissant le bras du plus jeune lorsqu'il passa devant lui en prenant bien soin de ne pas croiser son regard, Athos lui souffla:

_Ca ne va pas ?

_Si, si…

Sa réponse fut brève et on ne peut plus évasive. Le mousquetaire ne le crut pas, mais ne dit rien, se promettant de lui parler plus tard. Quand le Gascon s'arracha à l'étreinte de ses doigts comme s'il venait de le brûler, Athos sentit une poigne de fer se refermer sur sa poitrine. Il le regarda rejoindre Aramis et Porthos avant de froncer les sourcils, la mâchoire crispée.

Quelque chose n'allait vraiment pas chez D'Artagnan, et foi de mousquetaire, il allait découvrir quoi !


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