Aro me regarde, médusé, tout comme Roberto. Oups ! Evidemment, je ne trouve rien de mieux à faire que de tirer la langue et de m'enfuir en courant. Bravo Ana, très mature ta réaction. Mais que pouvais-je faire d'autre ? Je me précipite en classe, sans un regard à Roberto. Ca va barder pour moi ce soir lorsqu'on ira boire un verre. Enfin, si on va boire un verre... Il y a de grandes chances pour que Roberto ne veuille plus y aller avec moi. « Si seulement » me murmure une petite voix dans ma tête. Je me donne une gifle mentale suite à cette réflexion très méchante vis-à-vis de Roberto. Il a toujours été correct avec moi, très lourd et collant certes, mais quand même correct. « Que tu crois » me répond la petite voix. Grrr... Je n'aime pas ces maudites voix dans ma tête et pourtant, je dois bien avouer qu'à chaque fois, elles m'ont bien aidée. Comme si elles savaient tout. Alors quoi ? Roberto ne serait pas quelqu'un de bien ? Pas de réponse des petites voix. J'oubliais qu'elles n'en faisaient qu'à leur tête, enfin qu'à ma tête ! Hahahaha !
- Puis-je savoir ce qu'il y a de drôle, Mademoiselle Romanesco ? me demande la voix de mon bel inconnu d'un ton légèrement irrité
- Euh... Je... Je ... parviens-je à bredouiller, confuse
- Je vois... Dans ce cas, voudriez-vous bien vous concentrer sur mon cours ? me répond-t-il d'un ton désormais assez incisif
Je ne peux que hocher la tête, honteuse. Et pourtant, en moi commence à brûler une grande colère. J'ignore pourquoi car il a tout à fait raison. Nous sommes en cours et je suis censée l'écouter. En plus, je l'ai embrassé sur la joue tout à l'heure, et sans sa permission. Il pourrait avoir des problèmes à cause de moi, si ça se trouve. Machinalement, j'attrape mon crayon et je commence à dessiner. De toute façon, je suis bien trop fâchée pour écouter ce qu'il raconte alors autant essayer de me calmer, comme cela, je serai concentrée au moins pour le prochain cours. Comme d'habitude, je laisse ma main bouger toute seule et attend de voir le dessin prendre forme. J'adore ce moment. Je trouve cela magique. On dirait que quelqu'un prend possession de ma main pour me transmettre un message. Oh, un visage apparaît. Ma main continue à s'activer et soudain, reconnaissant le visage, je lâche bruyamment mon crayon, qui atterrit aux pieds d'Aro. Oups... Toute la classe me regarde, puis le regarde. Je blêmis. Pitié, ne t'approche pas, ne jette pas un œil sur mon dessin. Instinctivement, je cache mon croquis avec mes mains... Grave erreur ! Cela attire l'attention d'Aro qui, en me rapportant mon crayon, insiste pour que je lui montre mon dessin. Je jette un œil à la pendule : encore cinq minutes avant la fin du cours. Parviendrais-je à le faire attendre aussi longtemps ? Malheureusement, il a suivi mon regard et annonce à toute la classe que personne ne sortira tant que je n'aurai pas montré mon dessin. Mes camarades, très solidaires, me crient dessus et insistent pour que je montre mon dessin. Pitié ! SOS Prince charmant ? Personne au numéro que j'ai demandé ? Au secours ! Et si je l'avalais ? C'est une feuille A4 et Aro n'est pas loin. Peu de chances que j'arrive à faire disparaître mon crime. Et si je le déchirais ? Aro semble tellement déterminé à connaître mon œuvre qu'il serait capable de tous nous bloquer ici jusqu'à ce qu'il ait tout recollé. Alors, quoi ? Que puis-je faire ? Je jette un regard implorant à Aro qui reste de marbre. Il ressemble à une statue grecque, Zeus en personne. Que faire ? Essayer de détourner son attention sur quelqu'un d'autre ? Mais sur qui ? Alors que je cherche une personne qui pourrait convenir, Aro attrape mon dessin, le regarde et se fige. Puis, à nouveau, il me jette des regards assassins alors que je rougis et que je m'enfonce tout au fond de ma chaise. Roberto... J'ai dessiné Roberto...
Aro dit alors :
- Mademoiselle Romanesco, j'admets que votre voisin Monsieur Lupuso est agréable à regarder mais vous êtes ici en cours. Si vous n'êtes pas capable de comprendre cela, vous n'avez rien à faire ici. Est-ce bien clair ?
- Oui Monsieur, dis-je en retenant mes larmes.
Jamais je n'ai eu autant honte de toute ma vie. La classe est hilare et chante à tue-tête « Ana aime Roberto, Ana aime Roberto ». Ma parole, ils ont quel âge ? Je jette un regard furieux à Aro mais cela ne semble pas l'atteindre. Il décide de confisquer mon dessin, comme si j'étais encore à l'école primaire et nous laisse sortir de classe, la sonnerie ayant retenti. Je décide de ne pas quitter la salle. De toute façon, le prochain cours a lieu également ici. Mes camarades me charrient mais cessent rapidement, voyant qu'ils risquent de perdre leur précieuse pause. Je sais que de toute façon, je vais y avoir droit tout au long de la journée. Je serre les dents et les poings, prête à bondir sur le premier venu. Jamais, non jamais je n'avais été autant humiliée. Aro sort de la salle sans me jeter un regard et sans trembler, malgré toutes les malédictions que je lui lance dans mon esprit. L'envie de créer une poupée Voodoo à son effigie est forte mais je décide d'y résister. Il y a en effet une question que je ne cesse de me poser depuis que j'ai vu mon dessin : pourquoi Roberto ? Pourquoi n'ai-je pas dessiné Aro ? Est-ce parce que je pensais au verre que nous devions prendre ensemble ce soir ? Ou bien est-ce parce que je me sentais coupable vis-à-vis de lui ?
Rapidement, mes camarades reviennent dans la salle et continuent de me taquiner. Je tourne la tête et vois Roberto tout content. Mince... En plus, je lui ai donné de faux espoirs. Il faut que je m'explique tout de suite car sinon, cela va le blesser mais malheureusement, Massimo, notre professeur de sculpture, entre en classe et nous demande de sortir nos outils en silence. Tant pis, je m'expliquerai plus tard : je me suis assez faite remarquer pour aujourd'hui.
J'adore la sculpture et j'adore Massimo. Enfin, pas comme j'adorais mon bel inconnu (oui, adorais car là, j'ai plutôt envie d'éviter Aro au maximum). Massimo est un homme de petite taille et très mince, d'une soixantaine d'années. Il essaie vainement de cacher son crâne dégarni par une mèche plus longue qu'il rabat de l'autre côté. Bref, il est loin, très loin, de mon modèle de beauté, à savoir Aro Volturi. En plus, je crois qu'il est homosexuel donc lui et moi, nous ne nous serions jamais mis ensemble de toute façon. Non, la raison pour laquelle j'adore Massimo, c'est pour sa sensibilité. C'est un vrai artiste ! Grâce à lui, j'ai l'impression que ma créativité ne cesse d'augmenter, en même temps que ma technique. Il m'encourage, me donne de précieux conseils, essaie toujours de comprendre ce que je fais et ce que je voulais faire, me laisse progresser à mon rythme et me fait mourir de rire quand il essaie de faire des blagues. Non mais sérieusement, Massimo et l'humour, ça fait deux ! La dernière fois, il nous a expliqué que si la Venus de Milo n'avait plus de bras, c'est parce que deux hommes étaient tombés éperdument amoureux d'elle et que, ne voulant la céder en aucun cas à son rival, ils avaient chacun tiré un bras jusqu'à les casser tous les deux. Je me souviens du silence religieux qui avait suivi juste après cette histoire. Naïve comme je suis, j'y avais immédiatement cru et je trouvais que c'était une belle histoire, jusqu'à ce que Massimo dise "Mais non, voyons ! Je plaisante ! Hahahaha". Un nouveau silence avait suivi, jusqu'à ce que je parte en fou rire. Je n'y peux rien : les blagues de Massimo sont tellement pourries qu'elles me font rire. Il avait fallu une demie-heure pour me calmer et pour calmer le reste de la classe, mon rire étant très communicatif.
Enfin bref, je sors mon matériel et je plonge mes mains dans l'argile. J'adore cette sensation ! C'est frais, malléable et on peut faire tout ce que l'on veut. A nouveau, je laisse mes mains travailler seules tandis que je savoure cette sensation. J'entends certaines de mes camarades se plaindre parce qu'elles vont encore se salir les mains et abîmer leurs ongles : aucun intérêt ! Je regarde autour de moi et croise les yeux de Massimo qui semble amusé. Lui seul sait à quel point j'aime ce moment. Parfois, je me demande si Massimo n'est pas mon âme soeur. Pas dans le sens amour éternel bien sûr mais dans le sens où il me comprend parfaitement. Un regard, un sourire et il sait tout. Je regrette souvent notre différence d'âge : j'aurais adoré l'avoir comme meilleur ami. Nous aurions pu manger ensemble, discuter de tout et de rien, peut-être même être colocataires ? Je lui aurais parlé d'Aro et, tout comme moi, il aurait sans doute voué une admiration sans borne à mon bel inconnu. Nous aurions alors couru ensemble chaque vendredi soir à Volterra dans le but de le voir et, tandis que j'aurais peint Aro, lui l'aurait sculpté. Quelle belle vie cela aurait été !
Tout d'un coup, j'entends des éclats de rire autour de moi et Massimo semble surpris mais amusé. Quoi encore ? On dirait que je suis à nouveau la cible de tous les rires ! Je regarde l'oeuvre que mes mains ont créée pendant que je rêvais : OH NON ! C'est pas vrai ! Pourquoi, mais pourquoi ? Je jette un regard inquiet à Roberto : il a vu et il est fier comme un coq ! Oh non ! Pas ça ! Pourquoi fallait-il que mes mains sculptent la tête de Roberto ? J'envoie un message télépathique à Massimo qui lui, semble le réceptionner ! Quand je dis qu'il est sans doute mon âme soeur... Il s'approche de mon oeuvre et dit :
- Mlle Romanesco, vous avez plutôt bien réussi le travail que je vous avais demandé mais je pense que vous devriez détailler davantage le visage de Mr Lupuso. Regardez, ces oreilles sont légèrement plus décollées et son front commence déjà à être marqué de quelques rides.
- C'est parce qu'elle le regarde avec les yeux de l'amouuuurrrrr, crie un de mes camarades
- Vous, en revanche, vous ne devez pas regarder grand chose Mr Wellington. Je peux savoir ce que vous avez essayé de sculpter ?
- Un cookie de l'espace !
- Pardon ?
- Bah oui, c'est un cookie et comme il a une couleur bizarre à cause de l'argile, c'est un cookie de l'espace !
Massimo se prend le visage entre les mains en se disant "Mais c'est pas possible ! Qui m'a fichu un imbécile pareil ?". Personnellement, j'aime beaucoup l'humour de Tony. Ce grand blond dégingandé aux cheveux sur les épaules me rappellent un peu les hippies. Et pourtant, il aime charrier les autres même si c'est quelqu'un de bien. En plus, pour une fois, il n'a pas fait d'art abstrait ! Non mais c'est vrai : la dernière fois, en cours de peinture, son tableau représentait une espèce d'éclaboussure et il a dit que ça représentait le pouvoir. Personnellement, je trouvais que cela représentait davantage un éternuement mais je n'ai rien osé dire : l'art, c'est personnel ! Quoiqu'il en soit, merci Massimo et merci Tony ! Grâce à vous, tout le monde m'a temporairement oubliée. Je jette un oeil sur ma sculpture qui a un regard... flippant ! On dirait qu'elle m'observe, qu'elle me suit, qu'elle me traque ! J'ai l'impression d'être prise au piège. Sans réfléchir, je la balance par terre. Super... Maintenant, à nouveau, tout le monde me regarde et se souvient que j'ai dessiné Roberto ! J'ai le droit à une nouvelle boutade de Tony : "alors quoi ? C'est déjà fini ? Ben dis donc Roberto, tu ne sais pas y faire avec les femmes !". Ce qui déclenche l'hilarité générale, même la mienne. Quand je dis qu'il est drôle, ce Tony ! Par contre, Roberto n'a pas l'air d'apprécier. Lorsque je m'en aperçois, je me fige immédiatement : tout est de ma faute ! Je n'aurais pas dû le dessiner, ni le sculpter.
La sonnerie sonne et, au lieu de m'expliquer, je préfère m'enfuir. Roberto me poursuit et essaie de me parler, j'arrive à l'escalier et voit Aro en bas. J'ai alors envie de faire demi-tour et de parler à Roberto. Je devrais peut-être sortir avec lui ? Après tout, s'il m'obsède autant, c'est peut-être de l'amour ? Et puis, il a l'air de quelqu'un de bien, n'en déplaise aux petites voix dans ma tête. Je décide donc de me retourner pour lui parler mais à ce moment-là, j'entends un "Noooonnnn !" retentissant qui me fait tomber de l'escalier. A la fin de ma chute, j'entends des voix mais je ne comprends pas ce qu'elles disent. Tout est flou, lointain... Je sombre... Jusqu'à ce que j'entende clairement une voix me dire "Désolé, mais je n'avais pas le choix !"
