Chapitre 3: Les mots interdits
- Est-ce que tu lui as parlé de Harry? Demanda-t-elle se tortillant nerveusement les mains.
- Je pense qu'on s'est compris. Répondit-il, énigmatique.
- Est-ce qu'il s'en va? Renchérit-elle d'une toute petite voix.
- Il ne s'en va pas vraiment Hermione.
- Qu'est-ce qu'il t'a dit?
- Que ça ne nous concernait en rien… soupira-t-il.
- Non, je veux dire, qu'est-ce qu'il t'a dit à propos de Harry?
Il évita soigneusement le regard de son amie. Il ne pouvait décemment pas lui faire part de leur conversation. Elle avait eu tant de mal à refaire surface. Après onze mois, elle commençait seulement à redevenir celle qu'il avait toujours connue, du moins à l'extérieur parce qu'il la savait rongée par la culpabilité, qui ne l'était pas d'ailleurs mais c'était comme si tous avaient pactisé, comme un accord vil, sournois, secret, un abject non-dit consumant les restes de leurs consciences amoindries.
- Il n'a rien dit. Mentit-il détournant le regard.
Hermione n'était pas dupe, elle savait qu'il mentait mais elle ne trouva pas la force de le faire avouer parce qu'elle savait qu'elle ne voulait ni ne pouvait entendre ce qu'il aurait eu à dire.
Elle fit taire le reste de conscience lui criant les ignominies auxquelles elle refusait de penser et ils se dirigèrent vers la salle commune des gryffindors.
La plupart des élèves était dans leur dortoir mais Hermione trouvait l'atmosphère étouffante ce soir. C'était pourtant l'hiver, cette maudite voix intérieure lui soufflait à mi-mot ce qu'elle ne savait que trop.
Ron l'observait. Elle n'était plus très bavarde depuis onze mois, même les livres ne parvenaient pas à lui ôter ce bâillon mystique la retenant prisonnière.
Perdu dans ses réflexions, il n'avait pas vu qu'elle avait tourné son regard vers lui. Le silence était confortable et entendre le bois crépiter sous les assauts des flammes rougeoyantes dans la cheminée avait un curieux effet apaisant sur elle.
Ils n'avaient jamais eu l'occasion de s'étendre plus avant sur les révélations qu'ils s'étaient faites juste avant la bataille qui aurait due être finale. Comment auraient-ils pu? Et même ce soir là, alors qu'ils y pensaient, aucun des deux ne souffla mot.
Ce n'était, pensaient-ils, plus une question de trop tôt ou trop tard, ni même une question de timidité ou d'orgueil, peut-être était-ce une forme de respect implicite, quelque soit la formulation, ils savaient. Ils savaient qu'ils ne pouvaient pas alors ils réduisaient les restes de leurs cœurs meurtris au silence, enchaînant avec eux toutes les pensées, sensations, sentiments inavoués.
Ron se leva soudainement du fauteuil rouge où il était confortablement installé sous le regard surpris d'Hermione.
- La salle des professeurs doit être vide maintenant, il est tard. On y sera plus tranquille. Ajouta-t-il regardant les derniers gryffindors lutter contre le sommeil qui s'imposait pour terminer leurs devoirs.
Elle ne répondit rien mais elle n'en avait pas besoin, il connaissait chacun de ses silences à présent. Elle se leva et lui emboîta le pas pendant qu'il luttait contre l'envie furieuse de lui prendre la main.
Ils descendirent les escaliers côtes à côtes, saluant sur leur chemin les fantômes qu'ils croisaient et les portraits qu'ils connaissaient bien.
Elle soupira bruyamment alors qu'ils arrivèrent devant la porte. Ils pénétrèrent dans la salle déserte, Ron le premier. Hermione referma la porte et expira dans un souffle inaudible:
- Ce n'est pas vraiment sa faute, hein?
Ron secoua la tête pour chasser une fois de plus cette douleur aiguë qui ne quittait plus son estomac qu'en de rares occasions.
Personne n'avait jamais osé en parler. L'entente tacite qu'ils s'imposaient venait d'être brisée.
Elle fixa l'expression horrifiée de Ron un long moment, jaugeant la situation, s'aventurait-elle trop loin sur ce terrain glissant? Elle brûlait d'envie de continuer mais son esprit l'implorer de le délivrer de cette torture mentale qu'elle s'infligeait. Elle osa.
- Il me manque.
Elle les avait prononcé les mots interdits. Ils n'avaient plus aucun contact avec leur meilleur ami. Depuis que Harry vivait dans cet appartement de Diagon Alley, il ne le voyait qu'aux réunions de l'Ordre mais ils ne se parlaient pas, jamais, depuis onze mois.
Ils ne se souriaient pas, ne se regardaient pas. Ils n'existaient plus l'un pour l'autre. Il n'existait plus pour personne, il survivait comme il l'avait toujours fait.
L'attribuer à l'amertume, la vengeance, la déception, la colère peut-être l'orgueil ou l'abattement ou encore la frustration ou l'angoisse, peu importait.
Depuis onze mois, on ne voulait plus qu'il existe.
Hermione était toujours adossée à la porte de la salle des professeurs alors que Ron semblait avoir essuyé un impardonnable. Il restait prostré devant elle, sans un mot. Qu'y avait-il à dire de toute façon?
Il choisit la fuite, comme il l'avait choisi onze mois auparavant et il continuait de fuir depuis.
Il s'exila dans un coin de la pièce laissant Hermione ruminer seule contre la solide porte de chêne tandis qu'il se perdait dans un carcan de souvenirs pénibles.
Elle se laissa glisser contre la porte et posa le front sur ses genoux qu'elle ramena à elle. Elle ne pleurait pas, elle avait déjà bien trop pleuré et beaucoup trop souvent.
Il se leva et s'approcha d'elle.
- Hermione?
Elle leva les yeux sur lui. Et son regard s'accrocha à celui de son meilleur ami, le seul qu'il lui restait.
Il lui tendit la main pour l'aider à se relever mais elle ne se faisait pas suffisamment confiance pour la saisir.
Elle n'avait pas décroché ses yeux de ceux du jeune homme lorsqu'elle se releva.
- Il est tard, je suis fatiguée.
A ces mots, il eut un flash et ferma les yeux. Il la revit se battre comme une tigresse contre trois deatheaters qui l'encerclaient, il la vit tomber à genoux et se relevaient pour les mettre à terre de quelques sorts, il la vit victorieuse et rayonnante couverte de terre se mêlant au sang séché.
Il rouvrit les yeux, et tout ce qu'il vit, fut son regard vitreux et son teint si pâle, elle avait maigrie, c'était une certitude parce qu'elle ne mangeait presque plus. Elle tremblait aussi beaucoup parfois mais elle avait appris à le cacher, pas à lui, parce qu'elle ne pouvait pas et quand bien même elle essaierait, il ne serait pas dupe.
- On devrait monter.
Ils se dirigèrent tous les deux vers le dortoir des gryffindors où ils disposaient chacun de leur propre chambre.
- Est-ce que… ce soir… je… hésita-t-il alors qu'elle ouvrait la porte de sa chambre.
Elle entra puis s'effaça pour ouvrir en grand la porte de sa chambre. Ron y entra. Ils dormaient souvent dans la même pièce depuis onze mois. Ils ne partageaient pas leur lit, ils n'auraient pas pu mais savoir que l'autre était juste à portée était plus que rassurant et les cauchemars se faisaient moins pressants pour lui comme pour elle.
Ils passaient beaucoup de temps ensemble mais ne parlaient pas vraiment, ils partageaient des silences profonds et tortueux qui paradoxalement les apaisaient quelque peu.
Il conjura un matelas et s'y étendit alors qu'elle sentait qu'elle sombrait déjà.
Le liquide ambré se répandit sur le sol de son bureau alors que le verre, projeté contre le mur, termina sa course en mille éclats.
Il n'avait jamais aimé ce stupide Gryffindor, il n'avait pas la réputation d'être quelqu'un de très juste non plus mais ce qu'ils lui faisaient tous subir était abjecte. Abjecte, il fut pris d'un fou rire sans joie et quasi irrationnel, presque dément, il connaissait bien l'abjecte, il l'avait été et l'était encore bien souvent.
A cette pensée, son estomac se retourna péniblement et il repoussa la violente nausée qui en prenait possession.
Il était là aussi onze mois plutôt.
Il n'avait jamais traité ce sale gamin arrogant différemment, le même mépris, le même dégoût et à dire vrai, la seule forme de stabilité dont il puisse être fier.
Il réprima difficilement sa seconde envie de restituer le repas qu'il n'avait pas ingéré lorsqu'il pensa à Granger et Weasley, «ses meilleurs amis» qu'ils aillent au diable! Tout stupide et Gryffindor qu'il soit, ils ne le méritaient certainement pas.
Mais il n'avait jamais rien été ni n'était plus rien pour cet immonde rebus qui fut son élève. Il ne sortait plus depuis onze mois, si ce n'est pour se rendre aux réunions de l'Ordre dans lesquelles, il était si enfoncé sur son siège qu'on eut dit que son seul souhait était de disparaître. Ils ne comprenaient rien!
Que ressentait-il exactement? De la peine? Certainement pas! De la pitié? Sa formation de deatheater ne lui permettait pas! De la frustration? Bien sûr, comme eux tous! De la culpabilité…
Il avait tué et torturé, corrompu et avilit, ruiné et détruit, bien sûr qu'il était coupable! Mais il n'avait aucune raison de se sentir coupable lorsqu'il regardait Potter. Il était d'ailleurs le seul à pouvoir soutenir son regard. Et aussi étrange que cela puisse paraître, le gamin, lui, ne pouvait soutenir le regard de son ex-professeur.
