MAIS OÙ ES-TU ?

En sortant de la douche, Thomas Morgenstern enfila son t-shirt et son pantalon de jogging et se vautra sur son lit. Il alluma la télévision et zappa jusqu'à ce qu'il trouve les chaînes germanophones. A sa grande surprise, il découvrit que l'hôtel proposait ORF, la chaîne nationale autrichienne. Il tomba sur les nouvelles matinales. C'était drôle de penser qu'il allait bientôt s'endormir et que dans son pays, c'était déjà le jour de la compétition. Dans la page sportive, ils parlaient de Salt Lake City et de l'équipe nationale. Il y avait un extrait des commentaires où Gregor se gaussait. Il constata que son expression faciale à lui était fermée. Il semblait s'ennuyer ferme sur sa chaise. En voyant cette image, il sourit. Il n'aimait pas les conférences de presse comme la majorité des sauteurs. Mais il avait été entraîné à sourire en toute circonstance. Et là, il avait failli à son devoir. Quelle importance? Qui allait regarder le pauvre mec qui s'ennuyait à côté de Gregor qui prenait toute la place et l'attention?

A propos de son équipier, il se demanda où pouvait-il bien être. Ils avaient quitté la conférence de presse plus d'une heure auparavant. Il savait qu'il aimait passer du temps au téléphone avec ses proches mais là, ça paraissait un peu long. Il prit son portable et appela Gregor. Ça sonnait dans le vide. Il regarda encore un moment la télévision avant de le rappeler. Toujours rien. Il se leva et regarda par la fenêtre qui donnait sur la rue. Il faisait assez sombre et l'éclairage semblait plus éblouir les chambres d'hôtels plutôt que d'illuminer le trottoir. Il prit la clé de sa chambre et descendit au premier étage où il y avait le restaurant. Il n'y avait que les reporters allemands d'ARD qui buvaient des bières. Il les salua avec un grand sourire et descendit au rez-de-chaussée. Il y avait Anders Jacobsen, assis dans un fauteuil avec son ordinateur portable sur les genoux.

- Salut Anders. T'aurais pas vu Gregor par hasard? demanda l'Autrichien.
- Non, désolé. J'ai seulement vu Wolfgang revenir avec un paquet de bonbons il y a dix minutes.

Thomas appela Wolfgang sur son portable. Il n'avait aucune envie de remonter jusqu'au troisième étage. Son coéquipier répondit qu'il n'avait pas vu Gregor, ce qui commença à paniquer Thomas. Mais où pouvait-il bien être? Que faisait-il? Il retenta de l'appeler. C'était toujours pareil. Il remonta dans sa chambre, se changea et enfila sa veste.

Dehors, il faisait froid et humide. Un frisson le parcourut, puis il se mit en marche en direction du centre de presse. Les rues étaient presque désertes mais la plupart des fenêtres des hôtels étaient allumées.

- Gregor! Gregor! T'es où? hurla-t-il. Comme réponse, il reçut juste son écho.

Une demi-heure plus tard, il arriva au centre de presse sans avoir trouvé son équipier.

- T'es pas drôle. Allez, montre-toi. Gregor, arrête tes jeux débiles. Viens, on rentre.

Il commençait sérieusement à s'inquiéter. Il arrivait que Gregor s'éclipse quelques minutes, une demi heure tout au plus. Mais là, il y avait quelque chose d'inhabituel. Il espérait de tout cœur que rien ne soit arrivé à son camarade de chambre. Il appela de nouveau son numéro, sans succès. Il tourna sur lui même en scrutant attentivement chaque détail. Il se remit en marche en direction de l'hôtel en empruntant un autre chemin. Il appela Wolfgang et lui demanda de vérifier si Gregor était rentré. Après deux minutes d'attente, Wolfgang répondit par la négative ce qui renforça le sentiment de crainte de Thomas.

Il appela de nouveau le numéro de Gregor et soudain entendit légèrement la sonnerie de son portable. Lorsqu'il jeta son regard dans une ruelle sur sa gauche, il fut attiré par un bonnet bleu clair qui se distinguait de l'obscurité. Il s'approcha doucement comme si un animal dangereux pouvait lui sauter dessus à tout moment.

- Gregor? C'est toi?

Une fois qu'il fut à moins de deux mètres. Il mit ses mains sur ses hanches.

- Là, tu te fous de ma gueule. Ça fait bientôt deux heures que je te cherche. Tu pourrais quand même répondre à ton portable. Allez, viens, on rentre.

A son grand étonnement, son équipier ne réagit pas à ses propos. Il était assis dans la neige, le dos appuyé contre le mur d'une maison qui était peut-être un restaurant. Ses jambes étaient droites et écartées d'une quarantaine de centimètres. Sa tête était baissée et ses bras croisés. Thomas s'accroupit et lui dit que ce n'était pas le moment de dormir dehors. Le lendemain matin, il devait être en forme pour devenir champion du monde. Il lui mit la main sur l'épaule et soudain, son équipier glissa sur le côté comme une poupée de chiffon. Il sursauta et avait le souffle court. Gregor avait les joues bleutées. Timidement, Thomas le redressa et leva son bonnet bleu clair qui était baissé jusque sur ses yeux. Là, il bondit en arrière et tomba sur les fesses poussant un cri. Son cœur battait à cent à l'heure. Gregor le regardait avec des yeux vitreux et écarquillés au maximum. Thomas se sentit mal. Il ne pouvait plus le toucher ni le regarder.

Il mit la main dans sa poche pour appeler son entraîneur. Mais il était tellement choqué que son portable tomba deux fois dans la neige. Une fois la communication établie, il dut s'y prendre à plusieurs reprises avant de pouvoir transmettre la nouvelle. Il se leva et s'appuya contre le mur opposé. Son estomac le faisait souffrir. Il était pâle et en sueur. Soudain, il dut aller derrière la maison pour vomir.

Alexander Pointner arriva avec deux policiers qu'il avait prévenus. Il pensait les avoir appelés pour rien car il n'était pas certain d'avoir compris ce que Thomas lui avait raconté. Mais une fois sur place, il prit une véritable gifle dans la figure. Un des policiers alla vers Gregor et ne fit que constater son décès. Un autre demanda à Thomas ce qu'il avait vu. Très confus, l'Autrichien répondit "rien."

- Y avait-il quelqu'un dans la rue? Qu'avez-vous remarqué? Est-ce quelqu'un a proféré des menaces? demanda le petit flic avec une grosse bedaine.

Ces questions semblaient lui arriver dans la figure comme des accusations. Il s'en voulait terriblement car il était incapable de se souvenir de quoi que ce soit. Il était sous le choc et son cerveau semblait avoir arrêté de fonctionner. Le policier fut un peu déçu mais comprit. Il releva son nom ainsi que celui de l'entraîneur et annonça qu'ils les interrogeraient le lendemain.