The Faces of Insanity
Les blas-blas de Xérès : Hello, Vaasounets et Vaasounettes, voici enfin le chapitre que j'attendais avec le plus d'impatience ! La véritable nature de Vaas dévoilée sous vos yeux ébahis ahah. J'espère que vous aimerez ce chapitre ceux qui connaissez le jeu, et les autres… eh bien on se retrouve à la fin pour les réactions à chaud !
Merci à tous les follow/fav, ainsi qu'à Anthracite77, Nanaki, PlumeDeSerpent, Ela, Elisendre, Drasha, Naina24, Lydie (et Kévin), Acide'nette, Piitchoun pour leurs reviews.
RAR :
Nanaki : Merci pour ta review et tes compliments ! Le personnage de Vaas est le plus gros défi de cette écriture, il est tellement complexe et imprévisible ! Donc je suis vraiment ravie que tu le trouves réussi ! Je ne sais pas encore combien de chapitres comptera cette fiction ahah. J'ai prévu la trame jusqu'à la fin mais je ne l'ai pas découpée en chapitres. Pour l'instant, 5 chapitres et demi sont écrits et j'ai déjà bien avancé, donc je ne pense pas dépasser la vingtaine de chapitres. Merci encore et bonne lecture ! J'espère que ce chapitre te plaira, on est vraiment en plein dans l'Enfer de Vaas à présent. Bisous !
Ela : haaaaa merci pour tant d'enthousiasme, c'est extra, vraiment ! Ahah, c'est vrai que les hommes qui transpirent à ce point le pouvoir sont excitants. Il est tout à fait normal de l'admettre et le reconnaître ) Les personnages féminins forts sont tout aussi agréables et intéressants, donc c'est équitable ahah. Si tu as aimé la fin du chapitre précédent et la tension qui s'installe, je pense que tu vas A-DO-RER ce chapitre apocalyptique ahah. Bonne lecture et merci encore ! Des bisous.
Elisendre : hihi c'est trop bien que tu aies kiffé la musique de fin, j'adore la bande son de 28 jours plus tard, elle est juste parfaite. Vaas est un gros taré ouais, ahah, je pense que tu n'as pas fini d'halluciner avec le prochain chapitre. Mais disons qu'il a de bonnes raisons d'être ainsi. Comme tu le découvriras au fil des chapitres. Ahah oui j'ai pas pu résister à faire référence à Voldychou, comme quoi, même en voulant s'éloigner d'HP on y revient toujours… Merci à toi et bonne lecture !
Drasha : aahahahahah tu m'as complètement tuée avec ton « Vaas tout gentil qui fait pousser des pâquerettes pour les donner à manger à ses 300 licornes avec qui il organise des tours de l'île pour les enfants ». J'imagine tellement la scène et je trouve ça à la fois génial et flippant. xD Hum, j'ai effectivement quelques doutes concernant la capacité de Sarah à s'en sortir, huhu, du moins à court terme… J'espère que ce chapitre te plaira ! (et vive Adblock, parce que pour ce chapitre-ci les pubs Clearblue risqueraient de franchement ruiner l'ambiance musicale ahahah). Merci à toi et gros bisous !
Lydie et Kévin : Merci à tous les deux ! ahah Je pense que vous aimerez beaucoup ce chapitre, Vaas y libère enfin toute sa folie et je dois dire que ça a été un gros gros kiff à écrire ! hihi. Bonne lecture et gros bisous !
Playlist « FC3 ch3 »
Michael Andrews – Manipulated Living
Emily Browning – Sweet Dreams
Requiem For A Dream – Original Song
Hans Zimmer – Time (Inception)
Mogwaï - The Huts
Mogwaï - Jaguar
Chapitre 3 : All Hell Breaks Loose
~ Michael Andrews – Manipulated Living ~
La première chose dont Sarah fut consciente en émergeant des ténèbres était la douleur lancinante dans sa tempe gauche. Ça montait et descendait comme l'alarme d'une caserne de pompiers, et son oreille sifflait atrocement. Elle n'avait pas encore ouvert les yeux qu'une horrible nausée se profilait déjà dans les méandres de son estomac et elle poussa un gémissement, voulant porter une main à son front. Mais ses mains ne lui répondaient pas. C'est à ce moment-là qu'elle réalisa que ses poignets étaient solidement attachés au-dessus de sa tête. Ses paupières papillonnèrent et malgré sa vision trouble, elle discerna nettement le sol de terre sèche et la paille sur lesquels elle était assise, ainsi que les barreaux en bambou plantés dans le sol autour d'elle.
Maintenant que ses yeux étaient ouverts, la nausée avait brusquement pris le dessus sur la douleur crânienne et elle sentit ses entrailles se retourner douloureusement. Par réflexe, elle pencha la tête sur le côté, légèrement en avant, mais rien ne sortit de son estomac à part un relent aigre et brûlant qui remonta le long de son œsophage. Elle prit quelques grandes inspirations, tentant de calmer les vertiges et referma les yeux. C'est alors qu'elle entendit les hurlements.
Comme mues par des ressorts, ses paupières sautèrent en position ouverte et elle jeta des regards paniqués tout autour d'elle. Ses pieds aussi étaient ligotés mais Dieu merci, elle avait toujours ses chaussures. La semelle de la chaussure gauche n'était pas arrachée, ce qui signifiait que son Opinel s'y trouvait toujours. Elle tortilla ses fesses sur le sol pour pouvoir se tourner au maximum et tenter de déterminer la provenance des cris inhumains qu'elle percevait. Derrière elle se trouvait une autre cage, occupée par ce qui semblait être une famille. Un homme et une femme quelque peu empâtés par les années étaient ligotés côte à côte et un enfant d'environ cinq ans était recroquevillé dans un coin de la cage, apeuré mais libre de ses mouvements. Lorsqu'ils virent Sarah tourner la tête, le regard qu'ils lui lancèrent faillit véritablement la faire vomir cette fois. Leurs yeux étaient gonflés et rougis d'avoir trop pleuré, et l'œil gauche de l'homme était affublé d'un gigantesque hématome qui lui fermait presque la paupière. La femme avait seulement la lèvre fendue, mais ne semblait pas moins traumatisée pour autant. L'enfant paraissait indemne, mais à voir la manière dont il se balançait sur ses petites jambes repliées sous lui, les séquelles psychologiques seraient sûrement plus graves que les séquelles physiques. Contrairement à elles deux, le mari était bâillonné et les seuls son qu'il émit à son attention furent des gémissements étouffés.
Sarah détourna son attention de la petite famille pour regarder au-delà des cages. Des dizaines d'hommes, tous habillés de la même manière que ceux du bateau, déambulaient entre des baraquements de bois et de tôle, portant des caisses, des armes, certains buvant tranquillement une bière ou fumant. Ça parlait dans toutes les langues. Beaucoup de thaï à première vue, mais grâce à ses voyages de par le monde, elle distinguait également du philippin et d'autres idiomes du Pacifique Sud, ainsi que de l'anglais. Entre deux cabanes, elle vit une rangée de quatre autres prisonniers, suspendus par les poignets à des cordes, elles-mêmes attachées à une poutre. L'un d'eux semblait inconscient (ou mort ?) et pendait mollement en bas de ses liens, la tête affaissée sur la poitrine. Les autres étaient bien éveillés et observaient avec des yeux terrorisés leurs ravisseurs vaquer à leurs occupations. Sarah plissa les yeux. Aucun d'eux ne semblait être Luke, Jenna ou Ryan. Jenna était brune, la peau pâle et plutôt grande, hors la seule femme suspendue à ces cordes était petite et métisse. Luke et Ryan, en bons Irlandais, avaient tous les deux des cheveux roux flamboyants qu'ils tenaient de leur mère, ce qui aidait plutôt à les identifier dans une foule. Mais pas de crinières poil de carotte en vue. Sarah ne savait pas si elle devait s'en sentir soulagée ou non. Qu'ils ne soient pas ici ne voulait pas dire qu'ils étaient hors de danger. Vaas s'était au moins assuré qu'elle comprenne ce fait avant de la faire mettre KO par un de ses chiens de garde.
Vaas… Ce simple nom qui la faisait encore sourire la nuit précédente, déclenchait désormais en elle une colère noire. Elle n'en revenait toujours pas d'avoir été aussi bête. Jamais en mission elle ne se serait laissée aller de la sorte avec un inconnu. Mais elle était en vacances et l'espoir de rencontrer des gens meilleurs dans un pays en paix, l'avait emporté sur sa méfiance. Ça et les dizaines de kilos de muscle que le trafiquant trimballait avec lui. Il l'avait changée en une véritable chienne en chaleur, profité de son désir féminin et elle en payait maintenant les conséquences. Perra… Voilà qu'elle méritait bien son surnom, tout compte fait.
~ Emily Browning – Sweet Dreams ~
Une série de détonations la fit sursauter et elle se déboîta littéralement le cou pour en découvrir la provenance. Tous les prisonniers, qu'ils soient en cage ou suspendus à la poutre s'agitèrent, paniqués. Celui qui était dans les vapes s'était réveillé et tentait désespérément de tirer sur ses liens. Un AK-47 était brandi en direction du ciel. Quelqu'un avait tiré en l'air et elle sut simplement en voyant le bras qui tenait l'arme que ce quelqu'un était Vaas.
« Ladies and gentlemen ! Mesdames et messieurs, Meine Damen und Herren… », aboya Vaas à pleins poumons sous les regards sidérés des prisonniers et ceux narquois de son équipe. « Bienvenue sur mon île ! » Il s'inclina à quatre-vingt-dix degrés, balançant ses bras sur les côtés pour saluer la foule et il y eut un léger mouvement de recul chez les sbires postés du côté de la main qui tenait toujours l'AK-47. Sa voix de stentor faisait écho sur les bâtiments et en quelques secondes, le silence s'était fait sur le camp. Sarah aurait même juré que les oiseaux sauvages s'étaient tus. « J'espère que vous avez fait bon voyage et que vous êtes confortablement installés. » Il se tourna vers les quatre prisonniers suspendus à la poutre, mais leurs bâillons empêchaient toute réponse. Même s'il était peu probable qu'ils en aient donné une de toute façon. Vaas mit une main en coupe autour de son oreille et se pencha vers l'un d'eux. « Pardon ? Tu as dit quelque chose, hermano ? », demanda-t-il d'une voix à nouveau normale, tandis que le prisonnier s'agitait nerveusement et tentait de s'écarter au maximum du trafiquant. Il secoua la tête frénétiquement en signe de dénégation et Vaas tendit une main pour lui arracher son bâillon. « Répète ce que tu as dit, j'ai mal entendu. »
« J'ai… j'ai rien dit du tout… », gémit le jeune homme, tremblant de tous ses membres.
« Si, si, je t'ai entendu, tu as dit… Va te faire foutre… »
« C'est faux ! C'est faux, je n'ai rien dit ! », hurla l'autre avec toute l'énergie du désespoir.
« Ne me mens pas, hermano. Ta mama ne t'a jamais dit que c'était vilain de mentir ? »
« Je vous jure, j'ai pas menti, j'ai pas menti, j'ai-
Une nouvelle série de détonations retentit et les trois autres de la poutre se mirent à pousser des hurlements stridents, bien audibles malgré le tissu qui leur bourrait la bouche. L'infortuné quatrième était mort, déchiqueté par la rafale d'AK-47 que Vaas avait lâchée sur lui.
« Nom de Dieu… », jura Sarah, les yeux grand ouverts et rivés sur le cadavre sanguinolent du jeune homme. Ses trois voisins pleuraient à chaudes larmes à présent.
« Er wird uns töten… », souffla la femme dans la cage voisine à son époux. « Heinrich, er wird uns töten… » Un sanglot s'échappa de sa bouche tandis qu'elle tentait de se coller contre son mari malgré ses liens. Il va nous tuer… Sarah l'aurait parfaitement compris, même sans ses bases d'allemand. Le petit garçon dans son coin n'avait même pas cillé en entendant les coups de feu. Il semblait être parti très loin dans un endroit meilleur, quelque part au fond de son cerveau et Sarah décida que c'était peut-être mieux comme ça.
« Où j'en étais… ? », reprit Vaas en passant une main dans sa crête. « Ah oui, bienvenue, bien installés, confortables, blablabla… Je suis certain que vous vous demandez pourquoi vous êtes ici ? » Il prit une voix geignarde et se balança d'une jambe sur l'autre, comme pour mimer un pantin fatigué et désarticulé. « Pourquoi est-ce que c'est tombé sur moiii ? Qu'ai-je fait pour mériter çaaaa ? Ouin ouin, la vie est injuste… Mais ce n'est pas un hasard ! Non non non… Vous êtes ici… » Et en disant cela, il pointait son index vers le sol, comme si « ici » désignait les dix centimètres carrés directement placés sous son doigt. « … parce que vous cherchiez quelque chose. » Il laissa quelques secondes sa phrase en suspens, pour que chacun ait bien le temps d'y réfléchir. « On cherche tous quelque chose. TOUS ! » Il posa une main sur la joue de la jeune fille attachée à la poutre et la tapota doucement. « Oui, même toi, pequeña. Tout comme mes amis ici présents… » Il désigna sa « cour » de miliciens d'un grand geste des bras. « Certains veulent vous utiliser… Certains veulent que vous les utilisiez. Certains veulent abuser de vous. Certains veulent être abusés par vous… »
Sarah ferma les yeux et laissa l'arrière de son crâne frapper les barreaux de bambou. C'est pas vrai, il est sérieusement en train de citer Eurythmics ? Elle prit une grande inspiration pour tenter de se calmer. Si Vaas était assez taré pour justifier ses actes par une chanson des années quatre-vingt, elle devait absolument garder la tête froide. Réfléchir efficacement. Car les mecs comme lui ne donnaient pas de deuxième chance. « Numéro quatre » en avait fait les frais quelques minutes plus tôt.
« Toi par exemple… », reprit Vaas en dégageant le bâillon d'un des trois pendus restants. « Tu cherchais bien quelqu'un à utiliser ou abuser à Pattaya, pas vrai ? »
« N-non, Monsieur… », gémit le malheureux en secouant la tête.
Vaas se pinça l'arête du nez entre les doigts et désigna de l'autre main le cadavre pendu de son ex-camarade. « Bon, je sens qu'on a commencé sur de mauvaises bases, hermano. Regarde ton petit copain, là. Lui aussi, il m'a menti. Tu sais que je n'aime pas qu'on me mente, Richard. »
« Je m'appelle Arthur… », corrigea faiblement le jeune homme, mais Vaas l'ignora.
« Richard, si tu réponds correctement à ma question, je te laisserai tranquille… mais tu dois me dire la vérité… » Il tapota doucement l'épaule d'Arthur/Richard, qui grimaça à son contact. « Alors… ? Est-ce que tu ne cherchais pas une petite fille à utiliser à Pattaya ? Ou un petit garçon, peut-être ? Je ne juge pas, hein, tous les goûts sont dans la nature… Je veux juste que tu m'aides à prouver ma démonstration… »
A bout de nerfs et ne voulant pas risquer de finir criblé de balles comme son compagnon d'infortune, Arthur/Richard hocha la tête en sanglotant. « O-oui… je l'ai fait… je suis désolé… »
La fille suspendue à côté de lui tourna la tête pour lui jeter un regard mi-terrorisé, mi-dégoûté et Vaas fit claquer sa langue contre son palais. « Non, niña, on ne juge pas. Richard a le droit d'aimer les petits enfants, c'était ce qu'il cherchait. Son objectif, ici, en Thaïlande. Parce que les gens qui viennent ici, ne le font que pour une seule chose : braver les interdits. S'offrir… » Il sourit et claqua des doigts. « …des sensations fortes, vale ? Le GRAND frisson ! » Il recula de quelques pas, pour se placer bien au centre de la petite place de terre battue et rejeta la tête en arrière. « ALORS DITES-MOI, BANDE DE CONNARDS, EST-CE QUE LE FRISSON EST ASSEZ GRAND POUR VOUS ? »
Quelques sanglots lui répondirent et en tournant la tête un peu plus en arrière, Sarah vit qu'au moins trois ou quatre cages supplémentaires étaient placées en enfilade, derrière celle des Allemands. Avec d'autres prisonniers à l'intérieur. Tous n'avaient d'yeux que pour Vaas, tous semblaient terrorisés au-delà de ce qui était humainement possible et Sarah réalisa que c'était précisément ce qui poussait le trafiquant à se donner autant en spectacle. Si les prisonniers l'ignoraient, il s'énerverait probablement, il les tuerait dans un premier temps, mais il finirait par se lasser. Mais être ainsi au centre de l'attention, être l'objet de leurs peurs, de leurs cauchemars… voilà ce qui plaisait à ce dingue. Sarah se détourna de lui et décida d'observer un point de sa cage à la place. Penser à autre chose, se créer un endroit rien qu'à elle, un peu comme l'enfant immobile à quelques mètres. Se dissocier de la réalité. De l'horreur. Elle s'était souvent entraînée à cet exercice au cours de sa carrière dans l'humanitaire, bien qu'elle n'en ait encore jamais eu la réelle utilité. Les tortures envers les femmes étaient encore de mise dans de nombreux pays et mieux valait savoir les endurer si vous vouliez survivre. Elle ferma les paupières, forçant sa respiration à ralentir jusqu'au strict minimum. Au milieu des baraquements, Vaas avait repris sont laïus, alternant discours parlé et discours hurlé. Mais sa voix n'était plus qu'un murmure à ses oreilles. Dans sa tête, le son des vagues sur les plages de galets anglaises avait remplacé la voix du trafiquant, la fraîcheur et la pluie d'Europe du Nord avaient supplanté la moiteur et le soleil tropicaux. Elle sentait presque l'air iodé remplir ses narines à la place des relents de sa propre peur et de sa transpiration. Ses muscles se relâchaient, un par un et elle se surprit même à sourire un peu.
~ Requiem For A Dream ~
Elle ne sut jamais combien de temps elle resta dans cet état de grâce. Quelques secondes… quelques minutes… une demi-heure ? Elle était si profondément partie qu'elle n'entendit pas la nouvelle rafale d'AK-47 traverser l'abdomen de Richard. Ou Arthur, peu importait son nom. Elle ne perçut pas non plus la vague de hurlements qui accompagna ce nouveau meurtre. Ni les rires gras et les vivats que les sbires de Vaas poussèrent à l'attention de leur leader. Le ressac de l'Atlantique Nord était son refuge, le bruit du vent son moyen de transport vers un endroit meilleur. Ce ne fut que lorsque l'enfant se mit à hurler de toutes ses forces derrière elle que son cerveau la força à reprendre contact avec le monde réel. Elle tourna la tête, un peu hébétée d'être si durement extirpée de sa méditation et vit que Vaas s'était approché de la cage des Allemands, avait ouvert la petite porte en bambou et fait sortir le couple. L'enfant était sorti de sa torpeur alors qu'on emmenait ses parents et l'un des pirates l'avait repoussé d'un coup de talon avant de refermer sa prison.
« Mutti ! Vatti ! », hurlait le petit en s'agrippant désespérément aux barreaux. « Mutti ! »
« Putain, faites-moi taire le gosse… », gronda Vaas tandis que la mère de l'enfant se tournait, tremblante, pour répéter inlassablement des paroles apaisantes, en vain.
Sarah vit l'homme qui accompagnait Vaas sortir un pistolet de son holster de cuisse et se tordit pour attirer l'attention de l'enfant. « Komm hier ! Nimm meine Hand ! Schau mich an ! » Le petit tourna la tête vers elle, désemparé de l'entendre parler sa langue, les larmes roulant sur ses joues et la vit agiter les doigts dans sa direction. Elle ne pouvait pas tendre le bras, mais lui n'était pas ligoté. L'enfant comprit et passa sa main entre les barreaux pour saisir celle de Sarah, faute de pouvoir trouver ce même réconfort auprès de ses parents. « Chhh… ça va aller… » Ni elle ni le garçonnet ne croyaient à cette dernière affirmation, mais ils firent tous deux comme si et Sarah s'efforça de capter son regard pour lui éviter d'avoir à être témoin de ce qui arriverait ou non à ses géniteurs.
De l'autre côté des barreaux, elle sentait le regard de Vaas posé sur elle mais ne fit pas un geste vers lui. Tout ce qui comptait pour l'instant, c'était de calmer l'enfant. Du coin de l'œil, elle vit le second de Vaas relâcher la crosse de son arme. Mais jusqu'à quand… ?
« Heinrich et Margarete Ackermann… », récita Vaas en consultant une feuille de papier que son second lui tendait. « Logeant au Sheraton Hotel de Pattaya, suite présidentielle… Bien joué, Herr Ackermann… » Il gloussa avec un sourire appréciateur. « Je ne sais pas grand-chose de plus sur vous, les Schleus, mon collègue est encore en train de fouiller les bagages de tout le monde à la recherche de vos papiers… Mais pour se payer une suite présidentielle, j'imagine que vous devez avoir un compte en banque bien fourni, et c'est tout ce qui m'importe… »
Les deux Allemands se regardèrent, terrifiés. Ils ne devaient pas comprendre un traître mot de ce que leur disait Vaas. Leur fils avait plongé ses yeux dans ceux de Sarah et elle lui adressa un faible sourire en lui faisant signe de respirer profondément. Mais il semblait reparti dans sa léthargie.
« Alors… combien ? » Vaas regarda le couple d'un air réjoui. « Non, ne me dites rien. Vous m'avez l'air au moins d'un millionnaire. » Il les interrogea du regard, mais n'obtenant pas de réponse, haussa les sourcils avec un rire triomphant. « Quoi, plus ? Milliardaire ? Ahah, c'est jour de paye, les enfants ! »
« Vaas ! »
En entendant la voix du nouveau-venu, Sarah ne put s'empêcher de quitter le petit garçon des yeux. Elle avait reconnu ce timbre, l'accent américain… Doug. En effet, le prétendu « DJ » qu'elle avait rencontré la veille accourait, un petit ordinateur portable défraîchi dans les mains. Elle plissa les yeux lorsqu'il passa devant elle avec un sourire enjôleur et si elle avait eu des mitraillettes à la place des pupilles, Doug aurait déjà été réduit en charpie.
« J'ai trouvé leur mini-PC dans leurs affaires. J'ai pu accéder à leur compte en banque en deux secondes, ces idiots avaient noté tous leurs mots de passes et identifiants dans un fichier stocké sur le Bureau… » Il secoua la tête, comme si un tel manque de discernement était criminel. « Bref, j'ai une mauvaise nouvelle… Ce sont juste de petits prolos. D'après leurs e-mails, ils sont ici uniquement parce qu'ils ont gagné un voyage en participant à un concours… »
Le visage de Vaas perdit toute son hilarité et il arracha littéralement l'ordinateur portable des mains de Doug. Ses sourcils se froncèrent, faisant légèrement bouger sa cicatrice et il pinça les lèvres. Pendant quelques secondes, il laissa la fureur monter et lorsqu'elle eut atteint son paroxysme, il se remit en mouvement, projetant l'ordinateur sur le sol. L'écran et le clavier se séparèrent et il acheva chaque partie à coups de talon de ses énormes Rangers. Quand il eut terminé, l'appareil était revenu à l'état de composants épars et de morceaux de plastique. Les Ackermann se serraient l'un contre l'autre en sanglotant. Bien que ne comprenant pas un traître mot de l'échange, ils savaient que la situation n'était pas en leur faveur. Margarete se retourna vers son fils, qui fixait toujours Sarah de son air absent, puis elle remercia la jeune femme d'un hochement de tête silencieux. L'Allemande avait compris. Compris qu'elle allait mourir, que son mari allait mourir, et probablement son enfant aussi, mais elle trouvait malgré tout la force d'être reconnaissante envers Sarah de prendre soin de lui alors qu'ils vivaient leurs derniers instants.
La blonde resserra sa prise sur la main de l'enfant et ferma les yeux. Deux détonations retentirent et elle comprit que le second de Vaas avait dégainé son arme et collé une balle dans chacun des deux touristes. Elle sentit l'enfant bouger et rouvrit les paupières, murmurant de nouveau d'une voix suppliante : « Schau mich an… Regarde-moi… »
Et il la regarda, les yeux pleins de larmes. Sans jamais tourner une seule fois la tête.
« Nettoyez-moi ça… », aboya Vaas à ses sbires en poussant du pied M. Ackermann qui gisait sur le sol, baignant dans une mare de sang. On emporta les cadavres à l'écart et Vaas se rapprocha de la cage de Sarah. Il la fixait intensément, les sourcils légèrement froncés, avec une expression grave. Puis claqua des doigts. « Mets le gamin dans la cage avec elle. Le temps qu'on trouve un acheteur intéressé. »
La porte de la cage s'ouvrit et on arracha l'enfant de sa main avant de le transférer dans sa propre geôle. Aussitôt posé au sol, le petit courut vers Sarah et se jeta contre son torse, enfouissant son nez contre sa poitrine. La jeune femme tourna son regard vers Vaas et concentra dans son expression tout le mépris dont elle était capable. Cela ne sembla pas déranger le trafiquant le moins du monde, et il se releva sans un mot pour s'éloigner en direction d'autres prisonniers.
Doug, quant à lui, s'était accroupi sur le sol et ramassait en grommelant les différents morceaux de l'ordinateur, cherchant quoi que ce soit qui puisse être sauvé, sans grand résultat. « Adil, tu peux m'expliquer pourquoi il fait toujours ça ? », maugréa l'Américain en reposant au sol l'écran éventré.
« Ca quoi ? », demanda l'homme qui venait d'abattre les deux Allemands, un type aux traits plutôt hindous ou pakistanais.
« Péter les affaires des otages… » Doug se releva, époussetant son pantalon et repérant une tache de sang sur sa chemise certainement arrivée là lorsque le dénommé Adil avait abattu ses deux dernières victimes. « Merde, je l'avais trouvée neuve dans une valise, tu fais chier… »
« Tu connais le boss, il a besoin de se défouler… ça l'entretient… », répondit Adil en haussant les épaules.
« N'empêche… avec tout le matos qu'on récupère dans les bagages de ces connards, on pourrait ouvrir un Apple Store sur l'île. »
« Ouais, en plus exotique… comme un… Un Pineapple Store, tiens ! »
Les deux hommes éclatèrent de rire, comme s'il était tout à fait normal de blaguer devant des cages pleines de prisonniers et après quatre meurtres perpétrés en moins d'une heure.
« Vous me donnez envie de gerber… », cracha Sarah en les fusillant du regard depuis sa cage.
Doug se tourna vers elle, tout sourire et vint se poster devant les barreaux. L'enfant, apeuré, se décala pour se blottir non plus devant mais contre Sarah, du côté opposé à Doug.
« Hey, Sarah ! », fit l'Américain sur le même ton que s'il s'adressait à une amie de longue date. « Alors ? Que penses-tu de l'île ? Après tout le ramdam que tu as fait pour y venir, j'espère qu'elle est à ton goût ? »
Sarah ne répondit pas, se contentant d'un regard furieux. Doug s'accroupit pour se mettre à sa hauteur et se pencha en avant, comme s'il voulait partager un secret avec elle. « Il paraît que t'as passé une sacrée nuit, dis-moi… Vaas m'a dit que tu étais une vraie petite coquine. Je dois dire que je suis un peu jaloux, c'est toujours lui qui se réserve les meilleurs morceaux… »
Profitant que le petit Allemand ne soit plus couché sur elle, Sarah leva ses jambes ficelées l'une contre l'autre et tenta de donner un coup de pieds en direction de Doug. Bien entendu, ses chaussures frappèrent à peine les barreaux adjacents et au lieu d'avoir l'air effrayé, le faux-DJ éclata de rire. Derrière lui, Adil ne sembla pas apprécier la ruade et sortit son arme. Il allait la pointer sur Sarah lorsque Doug leva vivement une main dans sa direction.
« Oh déconne pas, mec… » Il tapota l'arrière de sa propre épaule en désignant Sarah du menton. « Il va pas apprécier. »
Sarah fronça les sourcils, tandis qu'Adil jetait un bref coup d'œil à l'épaule tatouée puis rangeait son pistolet dans le holster. « Il » désignait certainement Vaas et elle se souvint des paroles du trafiquant lorsqu'ils s'étaient disputés sur le bateau à propos des deux lettres gravées dans sa peau. Crois-moi, hermana, tu me remercieras de t'avoir fait ce tatouage… Lui avait-il donné un statut spécial ? Pourtant, elle semblait logée à la même enseigne que tous les autres… pas de carré VIP…
« ADIL ! » Sarah sursauta. Vaas venait de hurler le nom de son second à travers tout le camp, mais sa voix était aussi audible que s'il avait été à cinquante centimètres de là. « VA CHERCHER EARNHARDT, TOUT DE SUITE ! »
Adil grogna et leva les yeux au ciel, se préparant à partir.
« Ah, c'est sûrement pour ce bon Monsieur Kincaid », fit Doug d'une voix légère, à l'attention de Sarah. « Il nous a gentiment autorisés à vider son compte en banque de gros bourge ce matin, alors il a le droit à la visite du médecin. Tu vois, on n'est pas des monstres… »
C'en était trop pour elle. Ce ton guilleret, ce manque total d'empathie et aussi le fait qu'elle était en partie ici par sa faute acheva de mettre les nerfs de Sarah à vif. « TIRE-TOI, DOUG ! DEGAGE ! DEGAGE ! », aboya-t-elle en se tortillant comme un beau diable sur la paille qui tapissait le sol. Doug se redressa en secouant la tête, avant de jeter un œil hésitant en direction de Vaas. Apparemment, les cris de Sarah avaient alerté le trafiquant et il les observait de loin. Cela lui donna encore plus envie de hurler : peut-être que si Vaas pensait que Doug lui avait fait du mal, il lui collerait une balle entre les deux yeux. Rien n'aurait pu lui faire plus plaisir en cet instant précis. Mais le DJ s'éclipsa avant qu'elle n'ait pris sa décision et elle fut forcée de laisser sa colère retomber. Contre son flanc, la tête blonde et les épaules de l'enfant étaient agitées de légers soubresauts. Il pleurait.
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Hans Zimmer – Time
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Le reste de la journée avait été plus calme. Un type, manifestement ledit Docteur Earnhardt, à l'allure plus maladive et fragile qu'un cancéreux en phase terminale, était venu examiner quelques occupants des cages, puis ceux qui avaient accepté de donner tout leur argent aux pirates furent emmenés hors du camp. Impossible de savoir s'ils étaient vraiment libres ou non. Sarah doutait qu'ils puissent repartir vivre leur vie, un business comme celui-ci ne pouvait tenir que grâce à un minimum de discrétion. A la nuit tombée, l'ambiance était devenue un peu plus festive à l'intérieur du camp. Les hommes de Vaas se soulaient, se droguaient, écoutant de la musique à fond et dansant bêtement en rythme. Quelques filles peu vêtues avaient été ramenées là pour mettre l'ambiance, chose qui ne semblait possible qu'à grands renforts de lignes de cocaïne. Sarah avait parlé un peu avec l'enfant, à mi-voix. Il s'appelait Jascha, était âgé de cinq-ans-et-demi-presque-six comme il l'avait expliqué en montrant sur ses doigts, il n'aimait pas les épinards, l'école ni les vilains messieurs qui l'avaient capturé. Quoiqu'après réflexion, il préférait retourner à l'école que de rester ici.
De temps en temps, de grosses larmes roulaient sur ses joues sales et il reposait sa tête sans rien dire sur les seins de Sarah. Lorsqu'il fut calmé, elle lui demanda de l'aider à se détacher. Les petits doigts de Jascha seraient certainement trop faibles pour arracher la semelle de sa chaussure, elle l'encouragea alors dans un allemand approximatif à trouver une petite pierre tranchante quelque part sur le sol. En vain. Elle avait essayé de faire plier les barreaux de bambou, mais chaque bambou devait faire au moins dix bons centimètres de diamètre et l'intérieur de celui auquel elle était attachée était renforcé par du béton, comme elle l'avait constaté en essayant de briser l'écorce. La structure était bien plus solide qu'elle en avait l'air, malheureusement. Mais à force de patience et de persévérance, Jascha avait fini par desserrer suffisamment les cordes pour qu'elle parvienne à rendre la liberté à ses mains. A partir de là, délier ses pieds avait été un jeu d'enfant et la première chose qu'elle fit après avoir rétabli une circulation sanguine normale dans ses bras, fut de saisir le petit garçon pour l'étreindre de toutes ses forces. Il se laissa faire, serrant lui aussi Sarah comme il le pouvait. Le simple fait de ne pas être seule et d'avoir ce petit être sur lequel veiller l'aidait plus qu'elle ne l'aurait cru. Il fallait qu'elle trouve un moyen de les sortir tous les deux de là.
Maintenant qu'elle pouvait se déplacer librement dans son enclos, elle était enfin en mesure d'observer plus en détails la manière dont était conçu le camp. Les baraques étaient toutes sur des espèces de pilotis, qui surélevaient le plancher à environ soixante ou soixante-dix centimètres du sol et il lui apparut comme une évidence que si fuite il fallait préparer, c'était en rampant sous les bâtiments qu'elle serait le plus discrète. Depuis sa prison, elle ne voyait pas l'entrée du camp. Il lui faudrait improviser totalement une fois hors de la cage et c'était bien le plus dangereux. La superficie du cantonnement pouvait très bien être équivalente à celle d'un pâté de maisons comme à celle d'un village entier.
Le milieu de la nuit était passé depuis longtemps lorsque les pirates avaient fini par aller se coucher, soit dans les cabanes, soit à même le sol au milieu des bouteilles vides. Le calme tombait enfin sur les lieux… mais pas pour longtemps. Comme Sarah le constata très vite, une fois la musique éteinte, le seul son qui répondait aux grillons et au cri des animaux nocturnes était les sanglots des prisonniers. Sarah en venait presque à regretter la musique stridente à laquelle ils avaient eu droit jusque-là. Un peu comme quand ils avaient interdit les cigarettes dans les boîtes de nuit. Tout le monde avait trouvé que c'était une bonne idée… jusqu'à ce que l'odeur du tabac froid disparaisse et cesse de cacher les relents de transpiration des danseurs. Alors on avait un peu regretté la clope…
Elle glissa une main dans les cheveux blonds de Jascha, profondément endormi contre elle et continua de réfléchir. Elle ne pourrait pas repasser une nuit de plus dans cet endroit. Sinon, elle finirait aussi par pleurer toutes les larmes de son corps sans pouvoir s'arrêter. Elle perdrait espoir, comme tous les autres. Les minuscules jambes de Jascha donnaient de petits coups dans son sommeil. Le pauvre devait faire des rêves que les enfants ne sont pas censés faire. A même pas six ans, il avait d'ailleurs vu sûrement plus d'horreurs que la plupart des adultes dans toute leur vie. Elle devait lui aussi le sortir de là. Qu'avait dit Vaas à son sujet ? Qu'il resterait là en attendant de trouver un acheteur… Oui, il fallait absolument qu'elle fuie avec lui, sinon la mort de ses parents et les tortures des autres prisonniers ne seraient pas les dernières atrocités dont il serait témoin dans sa courte existence. Qui savait quel genre de type louche payait pour de petits orphelins comme lui…
Exténuée, elle ne s'aperçut qu'elle somnolait que lorsqu'un raclement suspect de graviers ne la tire de sa torpeur. Rouvrant les paupières, elle vérifia tout d'abord que Jascha était toujours dans les bras de Morphée (et les siens), puis tourna la tête. Elle réprima un cri de surprise. Au milieu de la nuit noire, Vaas était accroupi devant sa cage, les coudes reposant sur ses genoux pliés. Et il la regardait, fixement. Pas de sourire narquois, ni de gestes grandiloquents. Le seul mouvement perceptible était celui de sa main droite, dans laquelle un gros cigare rougeoyait entre ses doigts, qui montait jusqu'à sa bouche puis redescendait après qu'il ait tiré une bouffée.
Sarah referma doucement sa prise autour de Jascha dans une volonté de protection, mais elle n'aurait su dire si c'était elle-même qu'elle tentait de rassurer ou le petit garçon. Vaas et elle continuèrent de se regarder un moment, sans un mot, jusqu'à ce que le trafiquant ne se relève et s'éloigne aussi silencieusement qu'il était venu. A nouveau seule, Sarah sentit une énorme boule gonfler dans sa gorge. Une à une, les barrières qu'elle avait dressées jusqu'alors pour se montrer forte cédèrent progressivement et ses propres pleurs se joignirent bientôt à ceux des autres détenus, sous la faible lueur de la lune.
~o~
Quelques heures plus tard, ce ne furent ni la lueur du jour, ni les cris des oiseaux qui la réveillèrent, mais le tonnerre. De grosses gouttes de pluie s'abattirent sur le camp, et sur les cages sans toiture, trempant les prisonniers, transformant la terre en boue et lavant le sang et autres fluides corporels répandus au cours de la nuit. Sarah secoua Jascha pour le réveiller et lui demanda d'ouvrir la bouche en penchant la tête en arrière. « Comme en hiver quand tu essaies de manger la neige… », fit-elle en allemand. Elle ne savait pas si Jascha le faisait vraiment, mais il comprendrait mieux ainsi quoi faire. Cela faisait presque une journée qu'elle était dans cette cage et à aucun moment on ne lui avait donné à boire ou à manger. Mieux valait profiter de la pluie pour se désaltérer. Le manque de nourriture serait supportable quelques jours, mais sans eau… ils mourraient assurément.
Le jeu sembla plaire à Jascha, qui s'efforçait d'ouvrir au maximum la bouche pour recueillir le plus de gouttes possibles, et Sarah en profita également pour le frotter et le débarrasser de la couche de crasse et de poussière encroûtée sur son visage. Elle fit pareil pour elle, puis ôta son débardeur en coton pour l'étendre sur les barreaux qui formaient le « toit » de la cage. En soutien-gorge, la pluie matinale paraissait plus froide qu'elle ne l'était en réalité, mais ce n'était qu'un détail. Une fois bien imbibé, son vêtement ferait une réserve d'eau efficace. Jascha l'imita, ôtant son tee-shirt pour le brandir vers le ciel. Par deux fois, ils tordirent leurs éponges improvisées au-dessus de leur bouche pour recueillir le précieux liquide, et un quart d'heure plus tard, la pluie tropicale cessa de tomber pour laisser la place à un soleil radieux. Ils devaient finir de boire l'eau de leurs tee-shirts rapidement avant qu'elle ne s'évapore. Qui savait quand la pluie tomberait de nouveau…
Toujours torse nu, Sarah achevait d'essorer le contenu du tee-shirt de Jascha dans la bouche du gamin lorsque Vaas débarqua d'un pas traînant, les mains dans les poches de son pantalon. La jeune femme lui lança un regard mauvais avant de rhabiller l'enfant, puis de se vêtir elle-même.
« Ne te dérange pas pour moi, hermana… en ce qui me concerne, je ne vois aucun inconvénient à ce que tu restes à poil », marmonna-t-il avec un sourire narquois. « Ce n'est pas comme si je n'avais jamais vu ce que tu caches là-dessous, hmm ? »
Mais elle se détourna et ne lui accorda plus la moindre attention, préférant parler en allemand avec le jeune otage. Elle l'avait compris la veille : Vaas aimait se montrer théâtral. Mais sans spectateur attentif, il n'était plus qu'un gros guignol sans intérêt. Elle retint un sourire triomphant en l'entendant jurer dans son dos, puis s'éloigner, ses Rangers frappant les flaques d'eau et de boue qui recouvraient le sol. Elle pensait vraiment avoir gagné cette bataille. Jusqu'à ce qu'il revienne quelques heures plus tard, alors que le soleil approchait du zénith.
Accompagné.
~ Mogwai – The Huts ~
L'homme qui était avec Vaas arborait également des traits latinos et une masse de chaînes en or pendait à son cou. Les premiers boutons de sa chemise blanche de créateur étaient ouverts, laissant apparaître quelques poils bruns et bouclés. Un énorme cigare fumait doucement entre ses doigts et il tirait régulièrement dessus, déversant dans son sillage une odeur douceâtre de foin brûlé. Dans sa cage, Sarah jouait en silence à « pierre-papier-ciseaux » avec Jascha. Pour sa propre santé mentale et celle du garçonnet, elle s'efforçait de le tenir occupé et de le divertir un maximum, même si elle ne pouvait empêcher les sursauts et les regards apeurés qu'il lançait hors de la cage dès qu'un étranger s'en approchait d'un peu trop près.
Mais aucune terreur n'égalait celle qu'il ressentait lorsque Vaas lui-même était à proximité. En le voyant arriver avec l'autre homme, Jascha écarquilla les yeux, sa main suspendue en forme de ciseaux au-dessus de celle de Sarah qui formait la pierre, et courut se blottir derrière elle.
L'inconnu s'accroupit devant leur cage et pencha la tête sur le côté. « Salut, petit gars… », fit-il d'une voix assez amicale. Beaucoup plus amicale que celles qu'on entendait habituellement sur cette île, du moins. Mais Jascha ne répondit pas et cacha son visage contre l'épaule tatouée de Sarah, comme si le simple fait de se cacher là le dissimulait à tous les regards. Sarah s'était figée et, tendue comme un arc, dévisageait Vaas pour essayer de décrypter son expression, savoir ce que les deux hommes comptaient faire.
« C'est celui-là ? », demanda l'inconnu à Vaas, qui acquiesça. « Il me plaît bien. Comment il s'appelle ? »
Vaas haussa les épaules. « Qu'est-ce que j'en sais ? Tu me prends pour sa putain de nanny, Pablo ? »
Le dénommé Pablo esquissa un sourire et leva une main en direction du garçon. « Hé, petit, comment est-ce que tu t'appelles ? » Sans succès.
« Il ne parle pas votre langue », cracha Sarah d'un ton acerbe. « Il est Allemand. »
« Demande-lui de répondre à mon ami, perra… »
Sarah pinça les lèvres, furieuse et s'apprêtait à se tourner vers Jascha, lorsque Vaas (qui devait trouver son temps de réaction trop long) tapa du pied par terre et se mit à hurler. « DEMANDE-LUI DE REPONDRE, SARAH, OU JE LUI ARRACHE SA PUTAIN DE LANGUE INUTILE ! »
Sarah fit volte-face pour prendre le visage de Jascha entre ses mains et lui murmura rapidement d'être gentil et de dire son nom au Monsieur. La petite tête blonde refit son apparition et il laissa échapper un « Jascha » presque inaudible.
« Ça ne va pas poser problème, s'il ne parle pas un traître mot d'anglais ou d'espagnol ? », demanda Vaas en se rongeant nonchalamment l'ongle du pouce.
Pablo secoua la tête. « Il apprendra… »
« Je ne vous laisserai pas l'emmener pour satisfaire je ne sais lequel de vos fantasmes de gros dégueulasse… », gronda Sarah en dardant un regard meurtrier sur le latino.
Vaas sembla trouver la remarque très drôle, car il ricana et désigna Sarah du doigt. « Hermano, la perra te toma por un pedófilo… »
Pablo gloussa et dirigea son regard en direction de Sarah. Il n'était pas agressif comme tous les autres et semblait moins dangereux. De plus, il s'adressa à elle avec politesse, ce qui surprit agréablement la jeune femme. « L'enfant n'est pas pour moi, Mademoiselle. Le garçon de ma sœur Augustia est mort il y a quelques mois, son mari et elle sont très malheureux… Jascha sera bien traité chez eux, ils ont beaucoup d'argent, il aura une nounou, un professeur particulier, des domestiques... »
« Et je n'ai aucun moyen de savoir si vous me mentez… », acheva Sarah sur un ton venimeux.
« C'est vrai… », approuva Pablo en hochant la tête. « Mais de toute façon, ce n'est pas comme si vous pouviez faire grand-chose depuis votre petite cage, n'est-ce pas ? »
Sarah se mordit la lèvre et ne répondit pas. L'homme avait raison. Elle aurait beau hurler, tempêter, se battre bec et ongles, si Vaas voulait lui arracher l'enfant, il le ferait.
« Bon, et si on allait reparler de ces deux tonnes de cocaïne que tu veux m'acheter, amigo… ? », fit Vaas en lui tapotant sur l'épaule.
Pablo adressa un sourire à l'attention de Jascha et se redressa.
« De quoi est-il mort ? », reprit Sarah en plissant les yeux. « Votre neveu. »
Pablo pinça les lèvres et son visage se voila de tristesse. « Leucémie. Il avait à peine trois ans. »
Le silence retomba entre eux et ils s'affrontèrent du regard. Les yeux noirs de Pablo avaient quelque chose en eux de transparent, d'honnête et de vrai qui poussait Sarah à le croire sur cette dernière affirmation. Une partie d'elle-même commençait à peser le pour et le contre. Si Pablo était de bonne foi, Jascha aurait une vie bien meilleure que celle dont il pouvait espérer sur cette île ou entre les mains d'un riche pervers avide de garçonnets pré-pubères. Mais l'autre partie ne pouvait s'empêcher de vouloir garder l'enfant auprès d'elle. La peur de se retrouver seule dans cette cage surpassait presque la crainte que l'histoire de Pablo soit un mensonge. Elle délibérait toujours lorsque le latino se tourna vers Vaas.
« Je prends le garçon et la coke… » Il jeta un nouveau regard en direction de Sarah et tira sur son cigare. « La fille me plaît bien, aussi. Tu me fais un prix ? »
Le visage jusque-là réjoui de Vaas se ferma et il fronça les sourcils, étirant sa cicatrice vers ses yeux de braise. « La fille n'est pas à vendre. »
Le sourire de Pablo s'était figé et il scrutait désormais Vaas avec un air vaguement inquiet. « Hermano… Es un poco rapido, no ? Creía que no quer-… » Mais Vaas lui fit signe de se taire. Sarah ne perdait pas une miette de leur conversation et il donna un coup de pied dans le sol pour projeter un peu de terre en direction de la jeune Anglaise et lui signifier qu'il n'appréciait pas son indiscrétion. Pablo n'insista pas et les deux hommes s'éloignèrent pour discuter au calme. Le cerveau de Sarah était en ébullition. Qu'avait voulu dire Pablo ? Qu'est-ce qui était si 'rapide' ? En tous cas, la réaction de Vaas venait confirmer ses doutes : elle n'était pas une prisonnière comme les autres. La grande question était « pourquoi ? ».
Elle sursauta en sentant les petits bras de Jascha s'enrouler autour de son cou. « Est-ce que le Monsieur va m'emmener avec lui ? », demanda-t-il dans sa langue maternelle. Il paraissait terrorisé et Sarah décida de le rassurer tout en étant honnête.
« Peut-être… » Elle vit le visage de l'enfant se décomposer, prêt à pleurer, et se força à sourire. « Mais ce Monsieur-là n'est pas comme les autres qui vivent ici. Sa sœur avait un petit garçon comme toi, mais il était très malade. »
« Il est monté au ciel, comme… papa et maman ? », reprit Jascha en reniflant.
Sarah se força à répondre de manière positive. Elle n'avait jamais cru en Dieu ni au Paradis, mais ce n'était visiblement pas le cas des Ackermann. « C'est ça… Ton papa et ta maman s'occuperont de lui là-haut… et en échange, tu dois t'occuper de ses parents à lui, sur la Terre… Tu comprends ? »
Jascha réfléchit un instant puis hocha la tête. « Oui, je crois. »
Elle glissa une main dans les cheveux blonds et esquissa un sourire de guingois. Intérieurement, elle se sentait prête à pleurer, mais elle ne devait rien laisser paraître sinon il se mettrait à paniquer. « Tu vas bientôt quitter l'île pour aller vivre dans une grande maison, avec des gens très gentils… Tu en as de la chance… », tenta-t-elle de plaisanter en ébouriffant sa tignasse.
« Je veux que tu viennes, Sarah… »
J'aurais pu… mais Vaas a clairement laissé entendre qu'il n'en avait pas fini avec moi…, pensa-t-elle en serrant l'enfant dans ses bras.
« Je te retrouverai… », mentit-elle en l'embrassant sur le front. « Dès que j'aurai quitté l'île, je te retrouverai. Il faudra juste que tu fasses une chose… une toute petite chose. »
Jascha l'interrogea du regard.
« Ne m'oublie pas, d'accord ? » Sa voix s'était brisée dans sa gorge et elle avait terminé dans les aigus. Malgré tout, le petit garçon ne sembla pas trop s'en apercevoir et il hocha la tête avec entrain.
« Jamais », dit-il en se blottissant contre elle.
C'était faux, bien entendu. Si vraiment sa future famille le traitait avec amour, son cerveau d'enfant se protègerait du traumatisme et avec les semaines, les mois, les années, Sarah savait que l'île, Vaas et toute sa petite enfance s'effaceraient de sa mémoire. Elle aussi. Tout comme ses parents biologiques, Heinrich et Margarete. Et peut-être était-ce la meilleure chose qu'elle pouvait lui souhaiter.
~ Mogwai – Jaguar ~
Quelque temps plus tard, un des hommes de Vaas avait déposé deux quignons de pain dans leur cage et ils s'étaient jetés dessus avec avidité. Le temps qu'ils finissent leurs morceaux, Pablo et Vaas étaient de retour. Sarah sentit sa propre respiration ainsi que celle de Jascha s'accélérer. L'heure de la séparation était venue. Elle n'était avec lui que depuis vingt-quatre heures, mais la jeune femme sentait que leurs adieux seraient les plus déchirants de toute sa vie. Pourtant, leurs motivations respectives à rester ensemble étaient purement égoïstes : elle pour ne pas être seule dans cette maudite cage et lui parce qu'il était terrorisé à l'idée d'être envoyé dans un pays inconnu, chez des gens inconnus qui parlaient une langue qu'il ne maîtrisait pas. Sarah était la dernière personne qu'il lui restait en ce monde et elle l'abandonnait à son tour. Sur l'ordre de Vaas, Adil son second s'avança pour ouvrir le verrou de la cage. Dans ses bras, Jascha sanglotait déjà.
« Rappelle-toi de ce que je t'ai dit… », souffla-t-elle en allemand, tout en essayant de le coiffer convenablement de ses doigts tremblants. « Le petit garçon malade s'occupe de tes parents au ciel et toi, ton travail, c'est de t'occuper des siens pour que vous soyez tous heureux… Tu peux le faire, parce que tu es un grand garçon… »
« Mais j'ai peur, Sarah… », geignit l'enfant en l'étreignant désespérément.
Ses yeux commençaient à la brûler terriblement, mais si elle laissait seulement couler une larme, elle n'était pas certaine de pouvoir empêcher un véritable torrent de s'échapper à sa suite. « Je sais… Mais ça va aller… ça va aller… »
A l'extérieur de la cage, Vaas commençait à s'impatienter, tandis que son associé attendait, plus compréhensif, que les deux prisonniers fassent leurs adieux. « Hermana, lâche-le, je te donne dix secondes… »
« Vaas, reste cool… », marmonna Pablo en s'accroupissant près de l'entrée de la cage. « Hé… Jascha… Euh… Kom-… kommen Sie hier… » Son accent était exécrable et il utilisait le vouvoiement, totalement inadapté à la situation, mais Sarah apprécia qu'il essaie.
« Va avec le Monsieur… », encouragea-t-elle l'enfant dans sa langue. « Il t'attend. Va. »
Jascha fit non de la tête et continua de s'agripper à son cou. Par-dessus l'épaule du garçonnet, Sarah vit que le client de Vaas semblait profondément touché par la scène et ne faisait pas un geste pour malmener le petit ou le forcer à sortir de la cage. Cet homme n'était pas un monstre, elle pouvait le croire quand il disait que Jascha serait bien traité. Du moins, elle en avait l'intime conviction à cet instant précis. Un soupir agacé se fit entendre du côté de Vaas et Sarah saisit plus fermement les bras du garçon pour se dégager de son emprise. Il finit par se détacher d'elle et recula à petits pas en direction de Pablo. Les larmes avaient tracé de longs sillons sur ses joues sales et Sarah se surprit à prier pour qu'il disparaisse vite avant qu'elle ne se mette elle-même à pleurer. Toujours impatient, Vaas tendit le bras dans la cage pour accélérer la sortie de l'enfant, puis Pablo le souleva de terre pour le prendre dans ses bras. Sarah esquissa un geste réflexe en voyant avec quelle brutalité Vaas l'avait manipulé, puis se retint. Elle devait rester digne, tant que les yeux de Jascha seraient posés sur elle. La porte de la cage se referma et elle se colla contre les barreaux, encourageant l'enfant d'un sourire jusqu'à ce qu'il disparaisse au détour d'un baraquement.
« Pas trop tôt, j'ai cru qu'on y passerait la journée, hermana… », grommela Vaas en sortant un paquet de cigarettes de sa poche pour s'en allumer une. Sarah tourna vers lui un regard à faire pâlir de terreur le Diable lui-même, puis se jeta de toutes ses forces contre les bambous, bras tendus pour tenter de saisir la jambe de Vaas. Griffer, frapper, faire payer à ce type les dernières vingt-quatre heures qu'il lui avait fait vivre… Mais il l'esquiva facilement et éclata de rire. Pas pour longtemps, cependant.
« HORS DE MA VUE, ESPÈCE D'ENFOIRÉ DE FILS DE PUTE DE MERDE ! TIRE-TOI ! », beugla Sarah en lui jetant tout ce qu'elle trouvait à portée de main. Terre, graviers, paille… tout ce qui pouvait passer entre les barreaux fut envoyé à la tête de Vaas, qui recula précipitamment. « TIRE-TOI, TIRE-TOI, TIRE-TOI, PUTAIN ! »
L'expression de Vaas était impayable. Il semblait à la fois surpris que qui que ce soit ose lui parler de la sorte, furieux, vexé et tout un tas d'autres choses que Sarah ne cherchait pas à comprendre. La colère la submergeait à présent et elle continuerait à l'exprimer jusqu'à ce que ses larmes, Vaas ou une balle dans la tête ne la fassent arrêter. Pourtant, personne ne bougeait. Adil avait posé la main sur la crosse de son arme et scrutait l'expression de son patron, cherchant le moindre signe d'agacement qui justifierait de tirer sur cette furie qui l'injuriait copieusement. Mais Vaas se contenta de l'observer, avec ce mélange de stupeur et de colère plaqué sur ses traits.
A bout de souffle, elle se laissa retomber sur le sol, les jambes repliées contre elle. Elle plongea ses doigts tremblotants dans ses cheveux humides et poussiéreux, enfin prête à se laisser aller. Un long gémissement s'échappa d'entre ses lèvres et elle étouffa ses pleurs contre ses genoux. Tout autour d'eux, prisonniers et sbires les regardaient avec effarement mais Vaas ne fit pas le moindre geste en direction de Sarah. La veille, quatre prisonniers étaient pourtant morts pour moins que ça… Toutefois, le trafiquant se contenta de terminer sa cigarette et après avoir jeté le mégot sur le sol, il s'éclipsa dans un des baraquements.
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ENFIN ! Depuis le temps que j'attendais de vous faire découvrir la véritable nature de ce cher Vaas ahahahah. Vous n'imaginez pas à quel point j'attends les réactions de celles (et ceux ?) qui ne connaissent pas le jeu (je pense notamment à toi, chère Piitchoun ahah). Ce chapitre nous permet finalement d'entrer dans le cœur de l'aventure et j'espère que vous continuez d'apprécier cet univers ! En attendant de vous lire, je vous fais de gros bisous et je vous dis à dans 15 jours pour Nos Corps à la Dérive et à dans 1 mois pour la suite de cette fiction !
Xérès
