Chapitre 2 : Le loup veille et exulte
Inconnu : « Jeune inconscient ! Tu as vu l'Ange des Ténèbres et tu t'es jeté dans ses bras ! »
Les sandales claquaient sur le chemin rocailleux d'un petit village. La peau hâlée d'un ton typiquement égyptien, la taille déjà impressionnante compte tenu de son âge, les cheveux d'un brun parfait, les yeux bleus acier. Le jeune garçon de douze ans à peine marchait d'un pas pressé. Fuyant l'innocente Meidoum, et avec elle un petit garçon aux cheveux noir de jais qu'il avait sauvé un jour sans le vouloir vraiment mais qui lui vouait à présent un amour qui s'approchait dangereusement du culte. Comment pouvait-on appeler un enfant Makuba ? Ce n'est absolument pas égyptien quoique la couleur de peau trop blanche de son petit protégé en dise long sur ses origines. Seto secoua la tête, comme si cela allait suffire à faire sans aller l'image quelque peu douloureuse de son précieux agneau. Il l'avait laissé là, le garçon, la ville, les écuries et son vieux bienfaiteur qu'il imaginait déjà mort de tristesse étant donné que lorsque celui qu'il considérait comme le fils qu'il n'avait jamais - alors que le fils en question n'était là que depuis trois ans (beaucoup pour un enfant mais très peu pour un adulte et surtout un vieillard) - s'en était allé pendant quelques jours il n'avait plus ni bu ni mangé. Il ne comprenait pas. Il n'avait jamais compris comment on pouvait l'aimer, à Meidoum il avait eu l'impression d'être quelqu'un dans la vie de ces gens, une infime partie de leur univers mais qui représentait beau coup pour eux. Il n'avait jamais été capable de le rendre, en tout cas pas à ce point. Peut-être parce qu'il n'arrivait à leur faire confiance, qu'il était entièrement convaincu que les hommes ne pouvaient être autre chose qu'hypocrites, égoïstes et manipulateurs. La confiance était une chose qu'il n'accorderait plus jamais, même pas à Makuba. L'amour faisait mal. Il était bien placé pour le savoir. Et il ne voulait plus jamais souffrir. Mais le fait était là, celui qu'il avait appelé un jour petit-frère sans s'en rendre compte lui manquait, l'innocence, le retirement de la ville du reste du monde lui manquait. Une illusion, il le savait, mais le fait était bien présent.
Le garçon soupira, il voyait Memphis au loin, surtout l'immense palais de marbre blanc qui surplombait la capitale économique et administrative. Il avait laissé ses pas le guider, ne sachant, pour la première fois de sa courte vie, où aller. Il ne croyait pas aux dieux, dans le cas peu probable où ils existeraient, ils n'auraient eu aucune considération pour les faibles créatures que Rê-Atoum avait certainement créées un jour de total égarement, et surtout pas pour un gosse reniant leur existence depuis la première fois où son beau-père l'avait battu. Mais la principale raison pour laquelle il avait quitté le seul endroit où il ne s'était jamais senti mieux était chose qu'il décida d'appeler instinct, même si cela ne convenait pas, qui lui disait sans cesse que sa place n'était pas ici. Alors où était-elle ?
'Tu peux être tout ce que tu veux'
Seto s'arrêta brusquement. Mais d'où venait cette voix enfantine et quelque peu familière ? Il finit par l'ignorer et reprit sa route.
' Tu es de ceux qui ne sont pas prisonniers du monde, mais d'eux-mêmes.'
Mais qu'est-ce que…
' Tu peux être ce que tu veux. '
Mais il ne voulait rien !
La voix se tut. Elle semblait exiger une autre réponse. Le brun se traita de fou mais réfléchit malgré tout. Que voulait-il ? Pourquoi ne s'était-il pas suicidé, comme il avait été sur le point de le faire de trop nombreuses fois ? Qu'est-ce qui le retenait ? La peur ? Non. Que voulait-il ? Se venger.
La voix éclata d'un rire mi- moqueur mi- amusé tandis que Seto atteignait la ville chérie qui semblait en pleine effervescence. « - Alors montre-moi ».
« Mais bon sang ! Ce sont les fêtes de Min ! Tu viens d'où petit ? »
Retenant l'insulte qui lui venait suite à l'emploi du qualificatif « petit », d'autant que son stupide informateur n'était plus grand que lui qu'en âge, Seto l'ignora dignement avant de passer son chemin.
Les fêtes de Min. Il les avait oubliées celles-là. Ces trois dernières années avaient vraiment été celles de fermeture totale au reste du monde. Fête de la fécondation et de la régénération, elle était très appréciée à Kemet. Surtout parce que c'était le seul jour de l'année où Pharaon autorisait ses paysans à entrer dans son palais et à profiter avec les nobles des grands banquets qui y aurait lieu pendant une semaine, soit à la puissante Thèbes soit à la riche Memphis.
C'est pourquoi il se dirigea vers ce palais. Il était curieux, il fallait le dire, bien que la richesse ne l'attirait pas vraiment (il avait passé son semblant d'enfance dans une des plus belles villas qui existent en ce monde), il était quand même curieux. Il se faufila sans aucuns problèmes dans la foule, ignorant les protestations de ceux qui avaient gardés assez de lucidité pour le pouvoir le faire. Seto s'arrêta un instant et demanda à un jeune homme aux cheveux châtains et aux yeux de couleur similaire pourquoi ils étaient si impatients, après tout ils devaient y être habitués, d'années en années ? Le jeune homme, prêtre vraisemblablement, (que faisait-il en plein milieu d'une foule de paysans ?) le regarda l'air de se demander si le plus petit (dans les deux cette fois) se moquait de lui. Il le sonda. Apparemment, non.
« Depuis la mort de sa femme (son visage d'assombrit) Sa majesté n'a plus donné signe de vie. Ils sont heureux que leur Roi aille mieux et surtout qu'ils puissent à nouveau se soûler gratuitement. Mais Horus ne vas pas mieux, la douleur ne se soulage jamais on finit juste par s'y habituer. »
Seto le remercia, lui qui n'avait jamais remercié quelqu'un d'autre que Makuba, et encore très rarement. Surement parce que, comme l'avait fait son ancien bienfaiteur, ce jeune prêtre lui inspirait quelque sympathie.
« Attends ».
Le brun se retourna.
« Atem t'attends . »
Qui était cet Atem ? Et pourquoi l'attendait-il ? Le prêtre disparut soudainement, comme s'il n'avait été qu'un mirage. Reprenant ses esprits l'enfant, qui se disait qu'il lui arrivait des choses étrange en ce jour et qui craignait de sombrer dans la folie, continua sa route jusqu'à se retrouver devant les deux portes de l'enceinte qui s'ouvraient lentement.
La villa n'était rien.
C'était tout bonnement… Splendide, majestueux, magistral… Tous ces adjectifs semblaient si légers devant les hautes colonnes de marbres aux dessins remarquables, les jardins aux innombrables fleurs, les bassins où baignaient sans le moindre complexe (les égyptiens savait-ils seulement la signification de ce mot ?) des femmes nues plus belles les uns que les autres et apprêtées de leurs plus beaux bijoux. Il en reconnu certaines, qu'il avait vu du temps où… Pourquoi revenait-il sans cesse sur le passé depuis qu'il était dans la vieille capitale ? Peut-être parce qu'il n'arrêtait pas de se rappeler à lui. Il enfoui ses souvenirs au plus profond de lui, là où il serait difficile de les retrouver et s'éloigna du groupe d'imbéciles pour s'enfoncer dans le palais. Il savait que là où il y avait des gardes, il y avait des choses intéressantes à voir. Les salles des banquets étaient remplies de montagnes de mets les plus savoureux, et décorées avec les plus grands soins. Tant de richesse étalée sous ses yeux… Il repoussa ses pensées critiques, on ne critiquait pas le fils de Rê, c'était contre la nature égyptienne et qu'il le veuille ou non il était égyptien. Pourquoi ne demande-t-on pas leur avis aux enfants, avant qu'ils ne naissent ? Pourquoi les « dieux » leur imposent-ils une vie dont certains, non, beaucoup ne voulait pas ? Pourquoi… Pourquoi poser des questions sans parce que ? Son comportement ne rimait vraiment à rien ce jour-là. Il franchit la dernière porte et resta subjugué.
Le palais n'était rien. Comparé à la salle du trône. S'il avait fallu décrire il n'aurait pas trouvé les mots.
Pharaon posa des pupilles plus noires que le noir soudain si peu digne de ce nom, sur lui. Si Seto avait oublié ce qu'était la peur elle se rappela aussitôt à son bon souvenir. Son sang se glaça et un froid glacial circula dans son corps, il ne pouvait plus avancer, ni même décrocher ses pauvres yeux de la nuit elle-même, teintée d'un rouge étrangement familier. Le monarque le lâcha enfin et son regard partit contempler la pièce qu'il n'avait pas l'air de voir vraiment. Le brun prit quelques minutes pour faire redescendre le rythme effréné des battements de son cœur avant de regarder les gens autour de lui. Il avait l'impression qu'on l'observait. Ne trouvant cette personne qui devait certainement se moquer de lui il s'assit au milieu des nobles et des puissants qui l'acceptèrent sans broncher au contraire de tous ceux ayant eu le malheur de s'aventurer par-là qui avaient été dûment chassés, pas d'autre mot. Il se servit et mangea sans entrain, alors même que cela devait faire des jours que son ventre était vide. Il oubliait souvent de se nourrir et de dormir, il n'en voyait pas l'intérêt, son corps lui devait obéissance et il avait décidé de ne plus avoir faim ni sommeil bien qu'il ne put oublier la soif. On pouvait tout faire de sa vie mais impossible d'ignorer la mort.
Qui avait dit ça ? Une petite fille. Quelle petite fille ? Celle qui le surnommait « Dragon ». Il refusa poliment un verre de vin qu'on lui tendait, il avait un dégoût inexpliqué et inexplicable pour cette boisson. Il n'avait jamais pris la peine de chercher plus loin. Il se contenta d'écouter les conversations, économie et politique. Des choses qui ne devaient pas intéresser un gamin de douze ans mais qui l'intéressaient quand même.
Il sentait toujours ce regard sur lui.
Il tourna la tête des hommes politiques en grande conversation et chercha la personne qui lui témoignait autant d'attention. Lorsqu'il le vit enfin il comprit pourquoi il ne l'avait pas vu avant, car il avait évité de regarder cet endroit depuis qu'il était entré. Le garçon se tenait debout près du trône royal, un petit sourire sur les lèvres, ses yeux améthyste au feu rouge dansant dans ses prunelles. Un vieux souvenir se rappela à lui. Celui d'un gosse qui avait l'air d'un petit dieu, mais qui avait des yeux si bleus… Les améthystes étaient aussi singulières que les saphirs dont il se rappelait mais ils étaient différents. Mais bien sûr qu'ils étaient différents, ce n'était pas la même couleur ! Non, différent d'un autre sens, le garçon avait changé, de même que ses yeux. Les yeux ne changeaient de couleur. Pensée rationnelle qui lui fit détourner son attention vers les hommes qui l'avait encore accaparée un instant plus tôt. Ce ne pouvait pas être le même garçon, bien qu'il lui ressemblât. Ignorant les yeux qui pesaient toujours sur sa nuque il ne réfléchit même pas à la raison pour laquelle ce gosse se tenait si proche du Roi, ni à celle pour laquelle il le fixait ainsi.
Il sentit une présence s'assoir à ces côtés et le regarda, l'exaspération monta d'un cran.
« Mais qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ? »
« Tu es pourtant de ces gens qui aiment accaparer l'attention, car il n'en n'ont jamais eu auparavant. »
C'était la même voix, moins enfantine, mais la même voix quand même. Aussi celle qui lui avait parlé avant qu'il n'entre dans la ville.
« Toujours le même credo hein ? »
« Il semblerait. Quel est ton nom ? »
« Seto. »
« Atem. »
Il avait déjà entendu ce nom quelque part mais impossible de se souvenir. Il ne remarqua qu'à ce moment-là que les hommes s'étaient tut, observant les deux garçons de cet air froid et implacable qui lui rappelait encore et toujours sa mère morte avant l'heure. Atem posa la main sur son bras, l'enjoignant à le suivre, il ne se fit pas prier. Mais d'où lui venait l'idée qu'il aimait accaparer l'attention à celui-là ? Celui-là qui l'entraina à l'écart, sur un balcon qui donnait une vue remarquable sur le Nil. Ils restèrent un long moment silencieux, regardant des eaux limpides qui lui fit regretter de n'avoir pas pris ne serait-ce qu'un verre d'eau.
« Qu'attends-tu de moi ? »
Quelque soient leur actions, les hommes attendaient constamment quelque chose des autres.
« Je ne sais pas. Tu me rappelle un gosse grincheux que je savais promu à un grand avenir mais qui ne s'est toujours pas pointé. Je l'attends toujours. »
''Atem t'attends.'' Voilà où il l'avait entendu, ce nom.
« Pourquoi l'attends-tu ? »
« Je le veux pour ami. »
« Et s'il ne voulait pas ? »
« J'obtiens toujours ce que je veux, Seto . »
Le brun ne savait que répondre à cela. Les cheveux aussi noirs que les yeux de Pharaon voletaient au vent. Seto les admira un moment avant de se reconcentrer sur le visage. Le garçon était beau. La peau, qui était presque aussi dorée que les bijoux scintillant au soleil et qui semblait plus douce que le pelage d'un chat, son visage, qui gardait quelqu'une des rondeurs de l'enfance, néanmoins séduisant aux traits qui ne souffraient d'aucune imperfection. Le garçon devait avoir son âge, bien qu'il fût, comme les autres, un peu plus petit que lui.
« C'est impossible. »
« Nous nous imposons nos propres limites, je les ai reniés depuis longtemps. »
Seto ne bougea pas de sa position, l'autre sembla le percevoir et haussa les épaules.
« Il est bien d'y croire n'est-ce pas ? Qu'à nous seul nous pouvons changer le monde, poursuivit le nomade. »
« Le monde ne change pas, c'est lui qui nous change. »
« Et pourquoi cela ? »
« Car nous suivons perpétuellement les règles d'un Jeu fait pour nous faire perdre. J'ai mis les pièces en place, la partie peut commencer, celle de mon propre Jeu. »
Atem souriait. D'un sourire étrange et dangereux.
« Veux-tu être mon ami ? »
L'amitié. Il n'y avait jamais cru.
« Oui » s'entendit-il pourtant dire.
