Clarisse ne représentait-elle donc rien pour elle ? Les bons domestiques étaient durs à trouver, et elle n'avait que Clarisse. Peut-être n'était-elle pas si parfaite, au fond.
Chapitre 2
Le docteur la trouva agenouillée devant la porte. Ce qui restait de blanc dans son tablier était à présent sali par le sang séché dans lequel elle s'était effondrée. Elle avait les yeux fermés et les mains jointes en prière. Ses jambes commençaient à s'ankyloser, mais elle ne voulait pas se lever, même si elle savait qu'elle devrait le faire tôt ou tard. Le docteur était un homme frêle, il ne pouvait pas continuer de lui-même ; quant à Aloïs, il était aveugle, il lui fallait un guide.
– Est-ce que tout va bien ?
– Oui, je crois, répondit Clarisse.
Elle ouvrit les yeux, mais refusa la main que le docteur lui tendait pour l'aider à se relever. Elle le fit toute seule et se campa devant l'inquiétante porte. Inspirant profondément, elle fit un pas en avant, posa la main sur le bois et n'eut qu'à donner une légère impulsion pour que le panneau pivote vers l'intérieur.
Elle ne vit d'abord que le feu. Puis elle remarqua les diagrammes accrochés aux murs, et les gros instruments chirurgicaux sur les tables juste en-dessous. Au centre se trouvait une autre table, plus grande et plus solide, équipée d'un mécanisme apparemment destiné à entraver quiconque était installé dessus. Une manivelle permettait de desserrer ou resserrer les sangles à volonté. Des morceaux de chaîne étaient éparpillés sur les tables sur les côtés, et dans le feu reposaient des tisons sans doute destinés à percer la chair et à cautériser les plaies ; sans doute étaient-ce les instruments qui avaient permis d'enchaîner Aloïs. Quel dommage qu'il n'y eût que des outils pour torturer, et rien qui permette d'améliorer les choses. Clarisse ne vit rien qui pourrait couper le métal, rien que des lames faites pour la chair et l'os.
Elle trouva en revanche une longue note manuscrite. Reconnaissant la graphie, elle prit le papier et commença à lire.
Aloïs était trop simple. C'est tout ce que je peux dire de lui. Il est trop crédule, probablement aussi trop indulgent. Je déteste cela. Il me donne l'impression d'être celle la manipulée. Il est tout simplement trop gentil. Il ne cesse d'affirmer qu'il fait passer les besoins d'autrui avant les siens, et je suis certaine que personne ne peut être aussi bon, ou tout au moins, que je pourrai lui arracher cela. Même les meilleurs peuvent être facilement brisés.
Il fut facile à droguer, n'opposa guère de résistance quand je l'aveuglai, et répéta même qu'il méritait une telle punition. Ses entraves sont des plus rudimentaires. Bien qu'elle soit lourde et capable de l'empêcher de dormir et de traverser des passages étroits, la roue est un dispositif maladroit et trop peu spécialisé. Elle l'handicape, mais pas suffisamment. J'en suis arrivée à la conclusion décevante que ce que j'ai inventé moi-même a échoué.
La seule réussite vient des entraves autour de ses membres. C'était jadis un homme agile, et il peut encore utiliser ces chaînes contre moi. Son bras gauche est si alourdi qu'il pourrait s'en servir comme d'une arme capable de causer des contusions sévères, voire des fractures, s'il y met assez de cœur. Je pense cependant que plus la faim aidant, toute force l'abandonnera et il ne pourra plus me faire de mal.
Il ne me pardonnera pas et ne me fera plus confiance de sitôt. Je verrai s'il est toujours loyal après un mois en tant que monstre. Je dois travailler davantage mes méthodes pour améliorer un jour le Cabinet. Aloïs n'est pas un personnage intimidant, et son corps mutilé n'est pas assez effrayant. Les blessures qu'il s'est infligé n'ajoutent pas grand-chose. C'était un échec.
Ne sachant qu'en faire, Clarisse fourra la lettre dans sa poche, entre les pages de la Bible, et se mit à chercher d'autres notes, des indices, n'importe quoi d'utile, mais à part un vieux tisonnier trop chaud pour être manipulé à mains nues et un phonographe, rien n'attira son attention. Avec un soupir résigné, elle tourna la poignée et la voix enregistrée se mit à lui parler.
– Bravo d'être allée si loin, je suis très heureuse pour vous.
Le sarcasme était à peine voilé, et Mademoiselle Justine ne trompait personne.
– J'espère vraiment que vous avez réussi à sauver Monsieur Fournier. Voyez-vous, c'était un collègue et un ami de mon père. Un homme très gentil, très bon garçon, mais fragile d'esprit. Il sait paraître brave, mais je vous assure que ce n'est qu'une façade. Allons, continuez, nous avons à peine commencé.
Puis le silence revint. Clarisse regarda le docteur du coin de l'œil ; il semblait frustré, et tentait de polir un monocle inexistant. Ce faisant, il avait l'air assez ridicule, mais Clarisse n'avait pas le cœur à s'en amuser. Au lieu de cela, elle se retrouva à penser à ses propres tics nerveux, se ronger les ongles et tortiller son mouchoir, et très vite, elle trouva l'ongle noir de son pouce coincé entre ses dents. Elle grimaça et l'en retira immédiatement, ne sachant pas ce qu'il y avait sous ses ongles et pas très impatiente de le découvrir d'une façon aussi peu hygiénique, puis elle se mit à chercher un mouchoir à entortiller.
Elle semblait se souvenir qu'Aloïs avait l'habitude de lancer sa raquette en l'air, et la rattrapait invariablement par la poignée. Il faisait souvent cela entre deux matches, et seuls les très hauts plafonds semblaient le limiter.
Clarisse s'essuya les mains sur sa jupe et quitta la pièce. Il y avait trop de sentiments négatifs là-dedans.
Aloïs n'avait pas bougé, et de fait, il s'était remis à jouer avec sa raquette, la lançant et la rattrapant toujours avec la même précision qu'autrefois malgré sa cécité. Comme il était étrange que de si petites choses puissent lui redonner de l'espoir.
– On devrait continuer, dit-elle. Venez, Docteur, si vous voulez bien prendre le violon.
Ils trouvèrent une troisième porte qui mena à un couloir sombre, encadré de part et d'autre par des rangées de statues. L'air était chargé de poussière et Clarisse éternua violemment deux fois avant d'avoir eu le temps de tourner la poignée du phonographe suivant.
– Dans cette salle, vous devriez essayer de vous en remettre à l'inspiration divine, conseilla la voix de Justine. Il est temps de vous tourner vers votre côté spirituel. Que voyez-vous ? L'homme implore-t-il la pitié, ou reçoit-il une bénédiction ? Les deux, peut-être ! Père disait toujours qu'il n'y a jamais une seule bonne réponse. Que la lumière vous guide.
La bonne et le docteur levèrent les yeux vers les lustres au plafond quand l'enregistrement prit fin. Ceux-ci étaient allumés, mais leur lumière ne risquait guère de les aider.
– Il est temps d'aller voir autour de nous, soupira Clarisse. Docteur, venez avec moi.
Dans la première pièce qu'elle visita, elle ne trouva qu'un grand nombre de boîtes d'amadou, dont elle pouvait toujours se servir pour allumer un grand nombre de bougies quand le besoin s'en ferait sentir mais pour le moment, elle n'avait pas besoin de lumière, et pour pouvoir en mettre un maximum dans ses poches, elle prit l'initiative peu catholique de coincer la Bible dans son corsage.
– Regardez, j'ai trouvé une plaque illustrée, signala le docteur.
– Oh, très bien, mais je doute que ça nous serve à grand-chose...
– Au contraire ! Je crois qu'elle fait partie d'un mécanisme de verrouillage utilisant une lanterne magique.
– Quoi ? Et comment est-ce qu'on les utilise ? s'étonna Clarisse.
– Laissez-moi m'en occuper. Je connais ce genre d'appareils, j'en ai vu présentés à l'Exposition Universelle.
– D'accord. Alors bonne chance.
Le docteur quitta la pièce, laissant Clarisse seule pour chercher des notes importantes elle comptait sur un coup de chance qui amènerait ses yeux directement sur un papier dont le contenu les aiderait à sortir d'ici, car il n'était pas question qu'elle épluche une à une les liasses de feuilles accumulées partout dans la pièce. Finalement, elle abandonna ses recherches dans cette pièce et passa à la deuxième salle, qui ressemblait à une bibliothèque. Un courant d'air s'échappait de derrière une étagère, et Clarisse entreprit de la déplacer.
Elle entendit des cliquetis d'engrenage.
Puis un cri de douleur.
Elle revint immédiatement dans le couloir principal, en criant :
– Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ?
– R... rien, répondit la voix hésitante du docteur Fournier. J'ai trouvé la lanterne.
– Et... j'ai trouvé le verrou, dit Aloïs depuis une autre pièce. Mais je vous jure que je n'ai pas touché au levier.
– J'ai trouvé ce que le mécanisme doit ouvrir, annonça Clarisse. Ce qui s'est passé était à cause de moi.
– Monsieur Racine, comment saviez-vous qu'il y avait un verrou ? demanda le docteur depuis son côté du couloir.
– Je... je vous ai entendu en parler !
Clarisse en doutait, mais elle estima que ce n'était pas la peine de rester figé sur ce sujet trop longtemps. Ce ne serait qu'un gâchis de temps précieux. Elle retrouva Aloïs dans une salle bien éclairée, et devant lui, encastrée dans le mur du fond, se trouvait une boîte métallique surmontée d'une fenêtre au grillage serré, comme un soupirail de prison. De fait, Aloïs n'avait pas les mains sur le levier. Une plainte étouffée semblait monter de l'intérieur du mur, et en s'avançant vers le fond de la salle, Clarisse remarqua une autre plaque de verre peinte posée sur un guéridon elle la prit et la rangea dans sa poche.
– Est-ce que vous allez bien ? demanda-t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour se rapprocher aussi près que possible de la fenêtre.
– Oui, répondit la voix tremblante d'un vieil homme. Ce n'était qu'une égratignure.
Presque aussitôt après, le docteur Fournier arriva avec deux autres plaques en main. Clarisse se laissa retomber sur ses talons et alla prendre une bougie pour essayer de voir au-delà du grillage.
– Docteur, est-ce que vous savez comment ça fonctionne ?
– Oui.
Deux voix lui avaient répondu. Clarisse se retourna vers le docteur et Aloïs, les sourcils froncés. Elle pointa du doigt le prétendant aveugle, fixant M. Fournier avec un air interrogateur.
– Hm... Il est fou, vous vous souvenez ? Peut-être qu'il se prend vraiment pour un docteur... suggéra ce dernier.
Aloïs, accompagné par l'habituel cliquetis de chaînes, leur tourna le dos et se mit à tituber vers un sofa qu'il avait dû repérer plus tôt. Au moment où il allait s'y asseoir, Clarisse fut sur le point de dire quelque chose comme "Non, après ce sera à moi de nettoyer !", mais ravala immédiatement cette injonction inutile, car jouer à la femme de ménage était bien la dernière de ses préoccupations, et de toute manière, Aloïs risquait moins de salir le meuble que l'épaisse couche de poussière qui le recouvrait.
– Bon... soupira-t-elle en se hissant de nouveau au niveau du soupirail. Comment est-ce que ça fonctionne ?
– Venez, regardez plutôt les plaques, proposa le docteur Fournier.
– Chut, vous, rétorqua-t-elle. Est-ce que vous m'entendez ?
– Oui, mon enfant.
– C'est vous, Père David ?
– Oui.
Éclairée par la bougie, elle arrivait à le voir. Comme le docteur, il avait la tête recouverte d'un sac de jute, et il ne devait pas avoir mangé depuis plusieurs jours. Sur sa poitrine émaciée, Clarisse distingua trois ponctions récentes, qui saignaient encore. En faisant très attention de ne pas toucher le levier, elle s'éloigna et se résigna à examiner les plaquettes que le docteur avait en mains.
– Les bords de chacune d'entre elles portent des encoches, et chaque combinaison de deux plaques active un mécanisme secondaire différent qui doit ouvrir la porte secrète, expliqua le docteur. Le résultat final est le même, mais il y a plusieurs façons de l'obtenir.
– Et si on ouvrait la porte d'un coup, l'autre mécanisme se déclencherait et le Père David se retrouverait transpercé par des pieux, conclut Clarisse.
– Oui.
– Et ça lui serait fatal ?
– Oui.
– Pas forcément.
Clarisse se retourna vers Aloïs. Cette fois-ci, il développa sa pensée :
– Vous voyez bien qu'il est toujours vivant, c'est donc que Justine est passée par ici et l'a épargné. Il doit y avoir une combinaison qui fonctionne et ne le tue pas.
– Les... lesquels ? demanda Clarisse, sortant de ses poches les plaques qu'elle avait rassemblées pour les étaler au sol avec celles du docteur. L'homme... implore-t-il la pitié, ou reçoit-il une bénédiction ? murmura-t-elle en se remémorant le message de Justine.
Elle mit toutes les plaques dans le même sens, comme l'avait demandé le docteur, et examina chacune des silhouettes peintes dessus. Deux fentes, deux hommes, deux plaques.
– Très bien, il implore la pitié, mais de qui ? demanda-t-elle en élevant la plaque représentant un homme agenouillé, la comparant à chacune des autres. L'homme à l'épée... l'homme aux bras ouverts... l'homme à l'air triomphant... Mince, je n'y comprends rien.
– L'enregistrement disait aussi "ou reçoit-il une bénédiction", ajouta le docteur.
– Mais il n'a pas l'air d'être béni, soupira Clarisse.
– S'il vous plaît, essayez pour une fois de voir les choses différemment.
– Bon, d'accord, si on est béni par un homme avec une épée, on est adoubé. Si on est béni par un homme aux bras ouverts, on doit être béni par Dieu... et par un homme triomphant, aucune idée. Il n'y a pas une seule combinaison qui ait l'air plus logique que les autres.
– Est-ce qu'il n'y a pas une note ? Un indice ?
– Non. Justine a dû tout enlever délibérément pour moi, grommela Clarisse en pensant aux deux papiers qu'elle avait trouvé.
Ils ne parlaient que des choses maléfiques qu'elle avait faites ou projetait de faire. Cela faisait-il partie du test ? Laisser Clarisse désorientée et désespérée ? Simplement parce que Clarisse avait exprimé son souhait qu'elle mette un terme à cette folie ?
– Juste pour me tourmenter, soupira-t-elle. Je vais continuer à chercher.
Elle se leva et regarda une fois de plus autour d'elle, avant de faire le tour de toute la bibliothèque. Elle ne trouva rien de nouveau, à part le journal intime de Justine, qui ne lui apporta rien d'utile. Ignorant la porte condamnée près de la lanterne magique, elle fouilla les étagères de livres, et dénicha une feuille volante.
– Merci d'avoir choisi notre lanterne magique Lumina et le Verrou à Énigmes associé... aucun intérêt ! dit-elle en froissant le bordereau et en le jetant dans un coin.
Elle revint dans la salle où était enfermé le Père David, et trouva Aloïs toujours assis sur le sofa pendant que le docteur faisait les cent pas. Elle s'agenouilla devant les quatre plaques et les examina de nouveau.
Quoi qu'elle choisît, elle devait être courageuse. Ce n'était pas le moment de...
– Peut-être qu'on complique trop les choses ! C'est beaucoup plus simple que ça ! s'exclama-t-elle.
– Que voulez-vous dire ? s'enquit le docteur.
– Je me souviens que Justine a dit, une fois, peut-être juste pour elle-même parce qu'elle croyait que je n'étais pas là, que les bénédictions et les supplications sont bonnes pour les lâches. Donc peu importe ce que l'on voit, l'homme qui s'agenouille est un lâche, qu'il soit béni ou maudit, et le courage est supérieur à la peur. Il faut voir chaque plaque sous deux angles : l'homme triomphant est courageux, lui, parce qu'il a eu la volonté et la capacité de se rendre triomphant. Donc on doit montrer que le courage domine la peur, en mettant l'homme triomphant au-dessus et l'homme lâche au-dessous, et...
Le Père David prit une grande inspiration.
La main de Clarisse s'arrêta sur le levier.
– Seigneur, je ne peux pas faire ça ! gémit-elle en se retournant. Et si je me trompe ? Je vais le tuer !
– Mademoiselle...
Elle commença à son tour à faire les cent pas.
– Vous êtes là ! dit-elle en désignant Aloïs. Messieurs Giroux et de Vigny sont là aussi, le Père David est là, et l'Inspecteur Marot doit aussi être là-bas. Et Justine vous a mis là, comme si elle s'attendait à ce que je vous fasse sortir d'ici ! Elle laisse ces notes juste pour me provoquer et ne veut pas me donner le moindre indice sur la façon de sauver le Père, mais je vous ai libéré, docteur, et je vous ai fait venir avec moi. C'est... c'est tout simplement dément. Justine est folle. Elle ne veut pas obéir aux règles établies par les gens sains d'esprit... alors... alors... pourquoi devrais-je obéir à ses règles ? Je suis saine d'esprit !
– Et que proposez-nous que nous fassions ? dit le docteur.
– Qu'on démolisse le mur, répondit Clarisse dans un souffle. J'ai fait assez de réparations pour savoir trouver une faille dans le mur, et Justine a dû faire ça toute seule, je ne pense pas que ce soit un ouvrage de maître. Je devrais le savoir. C'est la seule raison pour laquelle je suis ici. Docteur Fournier, allez trouver une scie, un pied-de-biche ou quelque chose comme ça ! ordonna-t-elle en donnant un coup de poing résolu dans le mur.
– Il y a une scie juste à vos pieds, observa le docteur. Mais Mademoiselle, ajouta-t-il en la voyant se pencher pour ramasser l'outil en question, vous pensez vraiment pouvoir le sortir d'ici ?
– Je le pense, et je vais le faire, assura-t-elle. Elle l'a enfermé ici, je vais l'en faire sortir. Ça y est, je crois que j'ai trouvé un point faible ! Maintenant, il nous faut un bélier... Une des statues, ce sera parfait !
Laissant Aloïs et le docteur là où ils étaient, Clarisse se rendit dans le couloir principal et renversa l'une des statues, provoquant trois cris effrayés.
– Personne ne panique ! ordonna-t-elle en s'agenouillant pour soulever la statue. Docteur, est-ce que vous pouvez venir ?
M. Fournier vint et prit les pieds de la statue pendant que Clarisse se chargeait des épaules, et ils avancèrent tant bien que mal jusqu'à la prison du prêtre. Clarisse espéra que leur détermination tiendrait jusqu'au moment d'enfoncer le mur, car sinon, ils n'y arriveraient jamais.
– Aloïs, écartez-vous ou venez là, dit-elle à l'adresse de l'aveugle.
Il se leva et se dirigea vers elle d'un pas hésitant.
– Je veux vous aider, dit-il faiblement. Laissez-moi vous aider.
– On est en place, l'informa-t-elle. Tout ce que vous avez à faire, c'est soutenir la statue et courir.
– ... D'accord.
– Vous pouvez le faire, l'encouragea Clarisse en raffermissant sa prise. A trois. Un... deux... TROIS !
Le signal donné, ils coururent aussi vite que possible et percutèrent le point faible que Clarisse avait repéré dans le mur. L'impact éjecta des échardes de bois et des morceaux de plâtre dans leur direction, et après un deuxième coup, leurs bras déjà fatigués ne purent plus porter le bélier de fortune. Laissant les hommes se reposer, notamment Aloïs qui semblait s'être démis l'épaule, Clarisse s'accorda une seconde de repos, avant de s'emparer d'un chandelier et d'attaquer le mur déjà affaibli, jusqu'à y faire un trou assez grand pour pouvoir s'y glisser.
Elle trouva la clé des chaînes du Père David aux pieds de ce dernier, et le libéra en quelques secondes, revenant ensuite dans la pièce pour élargir le trou et rendre sa sortie un peu plus facile. Sitôt que l'ecclésiaste fut sorti de sa prison, elle enleva le sac qui lui couvrait la tête et le laissa savourer sa liberté retrouvée en compagnie d'Aloïs et du docteur pendant qu'elle allait reprendre le violon et l'archet de Malo, ainsi que la lanterne vide, qui avaient tous été abandonnés au début de l'exploration. Munie de ces accessoires, elle revint vers les hommes, les mettant silencieusement au défi de faire la moindre remarque sur le sentimentalisme des femmes.
Aucun des trois ne dit quoi que ce soit. Le Père David avait ramassé le chandelier dont elle s'était servie plus tôt pour le libérer, et le docteur avait la scie. Clarisse fut soulagée de voir qu'ils avaient chacun trouvé un armement, si rudimentaire soit-il. Il restait encore deux prétendants à affronter.
Et il serait l'un d'entre eux.
– Venez, dit-elle en allant jusqu'à la bibliothèque, où elle força la porte secrète avec le chandelier du Père David.
L'équipage hétérogène descendit une volée d'escaliers, en bas desquels les attendait un autre phonographe. Clarisse tourna bravement la poignée, et tous attendirent avec angoisse le nouveau message du passé.
– Je me demande si le Père David a rejoint son Dieu maintenant ? s'interrogea Justine. Peut-être l'avez-vous aidé là-bas. Ne vous inquiétez pas, je suis sûre qu'il n'avait pas de famille. Il n'était sans doute aimé de personne. En des temps pareils, je suis même étonnée que quelqu'un ne l'ait pas déjà tué. Nous ne pouvons pas tous être sauvés...
– Mais vous venez de dire...
– Certains ne veulent même pas être sauvés. Oui. C'est une idée rassurante...
– C'EST BIEN LE MOMENT DE ME DIRE ÇA ! hurla Clarisse.
Et quelque chose devant eux l'entendit.
En d'autres circonstances, elle aurait pu s'amuser de voir les trois hommes se ranger d'instinct derrière elle. Serrant la lanterne plus fort, elle leva la tête avec détermination. Pas question qu'elle se laisse intimider. Elle avança courageusement, en partie poussée par son accès de rage.
– Allez, venez.
Elle prit Aloïs par le collier pour le faire avancer, laissant au prêtre et au docteur le choix entre rester sur place ou la suivre à leur tour. Alors qu'elle atteignait la porte, elle entendit leurs pas se mêler aux siens. Elle s'arrêta un moment pour vérifier qu'elle avait pour ainsi dire toute sa couvée. C'était le cas qui plus est, le docteur avait toujours le violon et Aloïs avait toujours sa raquette, même si Clarisse n'était pas sûre de savoir à quoi leur serviraient finalement ces choses.
En ouvrant la porte, elle entendit un long râle sec quelque part dans les ténèbres devant eux, et leurs quatre ombres rétrécirent. Quelque chose se déplaçait devant eux elle entendit le bruit de quelque chose de très lourd traîné au sol, accompagné par des cliquetis de chaînes. Et également des sons de cloche, mais ceux-ci venaient sans doute de son imagination...
– J'imagine que ce n'est pas le moment de faire une pause ? murmura Clarisse à l'adresse de ses compagnons d'infortune. Je... ma réserve de courage n'est plus ce qu'elle était il y a deux minutes.
Ce ou celui qui se déplaçait devant eux, probablement un des prétendants, parut les remarquer, et chacun s'empressa de se mettre à l'abri : Clarisse entraîna Aloïs derrière une pile de caisses à leur gauche tandis que le docteur Fournier et le Père David se réfugiaient derrière les piliers. Il faisait de toute manière si sombre que Malo ou Basile, c'était forcément l'un des deux, ne pouvait voir aucun d'entre eux.
– Tu ne t'en tireras pas comme ça cette fois ! rugit une voix éraillée dans les ténèbres de la pièce.
– On dirait que c'est Basile, observa Clarisse à voix basse.
Les bruits de chaînes s'arrêtèrent un moment avant de reprendre, plus frénétiques. Aloïs poussa un gémissement et couvrit sa bouche d'une main ensanglantée. C'était un avertissement muet ; Basile avait tout entendu. Clarisse ne pouvait pas rester sur place et le laisser la dénicher ; elle fonça jusqu'à ce qui ressemblait le plus à une autre cachette, une alcôve remplie de sacs de pommes de terre. En en prenant une, elle eut le temps de jurer qu'elle ne toucherait plus à la moindre patate. Autour d'elle, c'était le silence, rompu seulement par les bruits de pas de Basile et par les halètements d'Aloïs, à quelques mètres d'elle. Elle réalisa alors que sa nouvelle position ne changeait rien : alerté par le bruit, Basile allait débusquer Aloïs tôt ou tard... à moins qu'elle ne fasse encore plus de bruit. Quitte à se mettre en danger.
Bien sûr, elle pouvait toujours se défendre en lui jetant des pommes de terre.
Isolée et effrayée, elle se rendit compte que les cloches n'étaient pas dans sa tête, mais bel et bien attachées à la roue qui avait été vissée autour du cou de Basile comme autour de celui d'Aloïs. Il semblait traîner quelque chose de très lourd derrière lui, et grognait de douleur à chaque pas.
Un faible rayon de lumière lui permit d'avoir un meilleur aperçu de Basile. Il était tout aussi famélique qu'Aloïs, et sans doute tout aussi aveugle. La chose qu'il traînait ressemblait à un énorme bloc de pierre, et Clarisse grimaça en voyant les trois chaînes qui le reliaient à son fardeau. Elle n'arrivait pas à voir et n'avait aucune envie de deviner comment cela avait été fait, mais elle était certaine que ce serait très difficile à défaire.
La respiration inquiète d'Aloïs semblait résonner partout dans sa tête, et la terreur qui inondait tout son corps faillit lui faire oublier où elle était. Ce n'était pas réel. Cela ne pouvait l'être. Elle rêvait. Elle était en sécurité et bien au chaud dans son lit, et elle rêvait.
Et après ? se demanda-t-elle. Si je rêve, est-ce que je vais enfin me réveiller et faire quelque chose ?
Elle faillit en rire. Toute sa vie, elle était restée passive devant tout ce qui se déroulait, et à présent qu'elle voyait la réalité, elle s'en indignait. C'était pathétique. De l'hypocrisie pure et simple. Elle avait travaillé toute sa vie pour les Florbelle, et quand tous les autres étaient partis elle était restée uniquement pour Justine. Cela lui avait toujours paru trop, mais à présent ? C'était insignifiant. Qu'était-elle, au fond ? Elle n'était rien. Elle n'était rien qu'une petite chose, sans la moindre importance pour la femme qui l'employait.
– Viens par ici, dit Basile d'un ton menaçant. Je vais t'arracher la tête.
Clarisse devait faire quelque chose. Elle avait trouvé Aloïs et Basile alors que c'était le sort de Malo qui la préoccupait le plus, et à présent qu'elle était certaine que chaque homme était plus défiguré que les précédents, elle se demandait s'il resterait encore quoi que ce soit du violoniste quand elle le retrouverait.
Le bruit, l'obscurité... c'était trop pour elle. Sous le coup d'une impulsion idiote, elle se leva et cria :
– Je suis là !
Mais les mots qu'elle avait pensé dire sortirent plutôt sous la forme d'un couinement terrifié qui ferait gagner cinq minutes aux autres. Elle allait lui lancer une patate pour faire bonne mesure, mais quelqu'un d'autre cria "NON !" dans les ténèbres et s'avança, renversant une pile de caisses et faisant plus de raffut que ce qu'elle aurait pu espérer. Dans sa surprise, elle laissa tomber le légume, et avança à son tour.
– Par ici ! lança-t-elle en essayant d'imiter la voix de Justine. Viens me chercher, Basile chéri !
Des années plus tard, Basile lui dirait en s'esclaffant que c'était la pire imitation de Justine qu'il avait entendue, et qu'on aurait plutôt dit une souris. Mais à cet instant, il se contenta de pousser un cri furieux et commença à courir vers elle. Le poids dans son dos l'en empêcha cependant. Il ne pouvait pas faire de mouvements trop brusques, sauf à vouloir s'arracher de façon très brutale à ses chaînes. et Clarisse savait que c'était une très mauvaise idée. L'une d'entre elles était même peut-être attachée à sa colonne vertébrale. Comment le libérer ? En les coupant... avec une scie comme celle du docteur. Cela lui permettrait au moins de bouger un peu plus librement. Bien sûr, cela en ferait un danger pour eux quatre, et sans doute aussi pour lui-même, mais s'il risquait à tout instant de se rompre la colonne vertébrale, il était déjà un danger pour lui-même.
– Basile ! cria Aloïs. Ce n'est pas Justine !
– Alors vous l'avez sauvé, lui, mais pas moi ?
– Non, Monsieur Giroux, répondit fermement Clarisse. Calmez-vous, vous serez bientôt libre.
Il avança en titubant, et d'instinct, elle recula.
Nous ne pouvons pas tous être sauvés, répéta la voix de Justine dans sa tête. Certains ne veulent même pas être sauvés.
Trois arabesques métalliques avaient été soudées à sa roue, mais leur but n'était pas uniquement décoratif : à chacune d'entre elles était accrochée une vieille clochette. Ensemble, elles l'empêchaient d'entendre les bruits les plus faibles quand il marchait.
– Ils peuvent tous être sauvés, dit-elle. Il y a toujours une solution.
– Mademoiselle, je crois qu'on devrait vraiment le laisser ici ! objecta le docteur Fournier.
– Je n'abandonnerai personne !
– Mon enfant, il vaudrait mieux que nous...
– Alors ? grogna Basile. Tu en as amené d'autres avec toi ? Combien d'hommes est-ce que tu vas torturer avant d'être satisfaite ? Espèce de traînée !
Il continua d'avancer vers Clarisse, et dans sa reculade terrorisée, elle se prit les jambes dans ses propres jupons et se retrouva prise entre Basile et un pilier de bois. L'aveugle furieux était cependant retenu par son fardeau, et par Aloïs qui tentait tant bien que mal de le ralentir en agrippant les attaches métalliques de sa roue.
– Basile ! répétait-il frénétiquement. Basile, écoutez-moi ! Ce n'est pas Justine. Elle est avec nous ! Elle va nous sortir d'ici !
Basile l'écarta d'un revers du bras et fit volte-face ; Clarisse entendit quelque chose casser, l'entendit hurler de douleur et le vit frapper le sol de son poing droit pour combattre la douleur.
– Ce n'est pas encore fini ! rugit-il en se relevant.
– Basile, je ne suis pas Justine !
– Sale putain !
Quelque chose d'autre se brisa, mais c'était cette fois-ci dans la tête de Clarisse. Elle se considérait généralement comme assez bonne de nature, mais elle était à bout. Peut-être était-elle aussi inquiète quant à la suite des évènements et considérait que traîner Basile par les pieds une fois qu'il serait inconscient serait encore le plus facile, peut-être était-elle encore plus inquiète quant à la façon dont elle s'occuperait d'eux une fois qu'ils seraient sortis du sous-sol.
Quelle que soit la raison, elle le frappa avec la lanterne.
Plus exactement, elle se posta devant lui, le traita d'immonde salaud et lui assena un bon coup de lanterne en plein visage. Au moins, l'accessoire inutile venait de se découvrir une vocation. Basile perdit l'équilibre et s'écrasa contre le bloc de métal qu'il avait été forcé de traîner partout, tentant désespérément de reprendre son souffle. Elle entendit des bris de verre tomber au sol et fut au moins soulagée de savoir que Basile avait déjà été aveuglé par quelqu'un d'autre. A un mètre de la scène, Aloïs se relevait tant bien que mal, tandis que les deux autres s'approchaient lentement.
Basile avait toujours le souffle court.
– Vous l'avez assommé avec la lanterne ! s'exclama le docteur Fournier.
– Il m'a traitée de putain !
– Vous l'avez assommé avec la lanterne ? répéta Aloïs.
– Il m'a traitée de putain !
– Tu m'as frappé ! insista Basile. Avec un truc en verre...
– VOUS M'AVEZ TRAITÉE DE PUTAIN ! hurla Clarisse pour la troisième fois en même temps qu'elle arrachait la scie des mains du docteur.
Le prêtre et lui protestèrent, comme si elle allait poursuivre sa vengeance en tranchant la tête de Basile, mais au lieu de cela, elle ordonna :
– Allez, tenez-vous tranquille, que je vous enlève ce... cette chose.
La tâche prit plus longtemps que prévu, mais Basile, visiblement calmé par le traitement de choc, coopéra tout du long. A la fin de son ouvrage, elle avait mal partout, et ses doigts lui faisaient même trop mal pour porter le violon de Malo. Basile pouvait se déplacer plus à son aise, mais il eut du mal à trouver son équilibre pour les premiers pas ; le Père David se chargea d'être sa béquille, probablement par charité chrétienne.
L'unique sortie du cellier obscur débouchait sur un court passage bien éclairé. Un phonographe se trouvait juste devant les escaliers qui descendaient vers un couloir inondé. Clarisse se mordit la lèvre et tourna lentement la poignée.
Une fois de plus, Justine se mit à leur parler.
– Je suis sûre que vous avez compris comment tout cela fonctionne maintenant. Mes réparties vous plaisent-elles ? Je les trouve moi-même bien pensées.
De fait, elle semblait retenir son rire, mais personne ne partageait ce sentiment.
– Cela dit, je n'ai jamais été très douée pour faire la conversation. J'ai toujours préféré la poésie. Mais je m'égare. Vous devriez continuer, tout sera bientôt terminé. Sachez aussi que la police est là, peut-être pourront-ils vous aider.
Sitôt que la voix de Justine se tut, Basile se déchaîna contre l'origine du bruit et renversa le phonographe. Clarisse devina qu'il avait dû faire un effort surhumain de volonté pour ne pas l'interrompre au milieu d'une phrase.
– Bien joué, mon grand, soupira Clarisse.
