Un monde de chagrin et de douleur,
même quand les fleurs de cerisiers
sont écloses

12 - 14 ans. Permis de tuer.

A douze ans, Kakashi avait du mal à supporter la bienveillance de Rin à l'égard d'Obito. Était-il jaloux ? Il ne le sut jamais, à vrai dire. Bien qu'elle le fît sourire, il ne voulait pas savoir. Il ne voulait plus aimer. L'amour était un sentiment trop dangereux, impossible à maitriser. Un tourbillon de ressentis se mêlait à ses réflexions, assombrissant son regard. Il était tellement plus facile de se réfugier derrière des paroles méprisantes. D'ériger un mur entre lui et les autres. Bien qu'il n'eût que peu d'expérience en la matière, Kakashi se révéla particulièrement doué, dans ce domaine également...

Et puis… la douleur trouve ses racines dans la faiblesse qui naît de l'amour. Alimentant le cycle infernal de la haine et du désespoir. Cette vie n'est pas faite pour les faibles. Je ne veux plus aimer. Ce n'est pas avec de la douceur que l'on forge de bonnes armes. Les lames solides naissent au brasier de la haine et sont trempées aux larmes et au sang. Et les ninjas sont des armes, des outils.

« Tu es trop gentille avec lui Rin, il ne s'améliorera jamais. Tu le maternes trop.
– Mais si Kakashi. Et tu sais que je suis là pour veiller sur vous. Toujours ! »

Lumineuse, solaire, emplie de bonté, Rin avait totalement séduit Obito et tant ému Kakashi qu'il ne pût s'empêcher de lui sourire. Encore. De ce sourire qu'on ne vit que dans ses yeux qu'il détourna pudiquement, encore une fois. Comment résister à une telle joie de vivre ? Rin se révélait être la bonté incarnée. Alors, la partie morte de son cœur voulut battre à nouveau. Si fort qu'il en serrât un poing rageur sur sa poitrine. Ne plus le laisser battre, jamais. Il aurait trop mal. Il n'y survivrait pas. Il se devait d'être une arme. Une arme qui jamais n'aurait de sentiments. Il ferma les yeux en prenant une grande inspiration. Il écarta ses doigts crispés, le souffle court. La vie serait tellement plus simple sans émotions. Et surtout, moins douloureuse. Il soupira. La culpabilité gangrenait déjà son âme. Le ninja qu'il était jamais ne tournerait les talons devant l'ennemi, mais il mourrait plutôt que l'être humain en lui risquât de se dévoiler. Plutôt fuir. A toutes jambes. Des paroles méprisantes. Une attitude condescendante. Un ton rogue dans sa désinvolture. Un vrai jeu d'enfant ! Cela éloignait si aisément ses pairs, ses aînés en étaient mal à l'aise. Mais pas Rin. Non, jamais. Il se convainquit de faire plus d'efforts. Il se devait d'être une arme. Voyons, un kunai, un sabre, une épée... l'épée de chakra blanc de son père, oui... Voilà. Son cœur s'apaisa. Kakashi était un guerrier, le front haut, le regard maussade.

Une arme ne souffre pas. Elle sert, elle se brise, mais elle n'a pas mal. Elle n'a pas de sentiments. Les règles des ninjas l'interdit. Et ceux qui ne les respectent pas ne sont pas dignes d'appartenir à ce corps. Ne montre pas tes émotions, affiche un visage lisse à tes ennemis et tu survivras, pour continuer à guerroyer. Ne baisse jamais le masque.

Alors il détourna le regard – s'endurcir, cette vie n'est pas faite pour les faibles – et les talons, et s'en repartit afin de se recueillir sur la tombe du Croc Blanc qui, trop fragile, n'avait pas su rester pour son fils. Kakashi serra les poings. Sa mâchoire à la ligne douce et enfantine se contracta alors que son regard s'enténébra. S'endurcir. Résister. Respecter les règles comme un vrai soldat, un fier guerrier. Et rendre à son nom - son clan finissant - la gloire d'antan déchue, ternie par son père.

Serre les dents ! Et tu auras ta place au cimetière des guerriers, pas comme ton père dont la tombe est à part. Cachée honteusement.
Je ne suis pas un faible. Ceux qui ne respectent pas les règles sont des déchets.

A douze ans, seule Rin osait lui poser LA question, le fixant de ses grands yeux bruns de biche au cœur tendre. Rin, pour qui les autres étaient si importants. Rin, pour qui une simple question comme "Comment vas-tu ?" devenait existentielle, tant la réponse lui importait. Tant elle se souciait.

Alors qu'habituellement, il détournait la conversation afin d'éviter le sujet à tout prix - il ne se sentait pas particulièrement à l'aise pour exprimer ce genre de choses - ce jour-là, il décida de lui répondre. Sans doute la date anniversaire du suicide du Croc-Blanc l'avait-elle perturbé ? Jamais il ne le sut. Un instant, un court instant, il eût aimé rattraper ses mots avant qu'ils ne s'envolassent, prenant vie dans le cœur de Rin, transformant les ronces en fleurs blanches.

« Pour être pris au sérieux.
- Mais personne ne doute de tes capacités !
- Avec le masque, personne ne réalise vraiment que je suis un enfant. On ne voit de moi que le guerrier. Et c'est mieux. »

La gorge de Rin se serra au regard triste que lui lança son ami. Des yeux dans lesquels tourbillonnait du chagrin, et quelque chose qui s'apparentait à du désespoir. Comme une fatigue de vivre. Devant les autres, il affichait une désinvolture méprisante. Devant elle, il était lui-même. Rin avait ce pouvoir particulier de révéler autrui par sa bonté oblative. Rin dont la richesse était de savoir donner, dans ce monde maudit qui ne savait que prendre. Et combattre.

À quatorze ans, promu Jonin, il eut en ses amis sa propre escouade. Rin et Obito. Responsable de leurs vies. Il baissa un court instant le regard. Responsable de leurs vies...

« Responsable de sa propre équipe ? Hiruzen, il est si jeune, encore…
– Il est suffisamment âgé pour tuer, non ?…Minato, nous manquons d'équipes. Toi, tu peux agir seul. Kakashi va prendre la tête du groupe afin de s'infiltrer en territoire ennemi.
– Mais… vous l'avez placé sous ma responsabilité pour qu'il évolue, justement ! Qu'il trouve plus d'humanité en lui.
– Je n'ai pas le choix. Il faut agir avant que d'autres meurent. »

Minato inclina son visage, masquant contrariété et culpabilité, puis obtempéra. Le vieil Hockage grimaça au poids qu'il mettait sur les épaules de l'enfant et du jeune homme. De loin en loin, Jiraiya surveillait le garçon. Jiraya qui craignait que la fêlure brisât le jeune ninja. Jiraiya dont l'ombre protectrice soulageait le jeune Kakashi de bien des troubles. Les mauvais esprits ne courraient pas le risque d'avoir un Sannin Légendaire sur le dos. Surtout celui-ci. Bien qu'à y réfléchir, entre la peste et le choléra…Toute personne bénéficiant de la protection des Sannin connaissait une paix remarquable. Dommage que la bienveillance de l'un d'eux ne se fût pas étendue à Naruto.

Lors de cette mission, Rin se fit capturer et emprisonnée dans une illusion. En la délivrant, Kakashi reçut une blessure qui lui creva l'œil, rendant le combat encore plus difficile, le privant d'une partie de sa vue. Sous les attaques ennemies, son ami, son compagnon d'arme, son frère - Obito - qui venait d'éveiller son Sharingan sous le coup de l'émotion - protéger son ami à terre - donna sa vie pour le sauver. Et sa pupille comme cadeau de promotion. La jeune Rin avait alors œuvré en greffant l'œil sur l'autre garçon, et Kakashi voyait parfaitement à nouveau. Pour Obito. Et il protégerait Rin. Pour Obito. Pour maintenir la gangrène de la culpabilité au loin - quelle naïveté -. Et transformer l'apostolat du bon sens de son ami en postulat, en crédo - Je ne laisserai jamais mes amis mourir - en vain.

Le deuxième pion préparant la grande Guerre venait de prendre place. Le premier ayant été scellé dans le cœur de Madara, des années auparavant, l'envahissant de rancœur. Pervertissant son âme. La destinée des Uchiwa devint une tragédie, elle qui reposait sur les émotions. Le cœur visible dans la pupille.

Seuls, Kakashi et Rin revinrent, sans corps à mettre dans la tombe, vide, au-dessus de laquelle Kakashi un jour se retrouva seul, sous la neige, le cœur déchiré. Chuchotant des excuses dénuées de sens. Condamné à vivre. Il y avait plus de morts que de vivants, dans la vie de Kakashi, l'adolescent à l'âme fêlée, à l'image de son corps couvert d'un lacis de cicatrices. Le regard éteint. N'ayant pas la force de rejeter la tragédie. Mais restant une arme redoutable.