-Papa, est-ce que je peux avoir du sirop d'érable avec mes gaufres s'il te plaît ?

Frank Tancredi regarde sa fille, assise en face de lui. Un bout de chou de six ans. Ses magnifiques cheveux auburn font ressortir ses yeux verts-bruns, qui pétillent depuis qu'un serveur a posé sur la table une assiette de gaufres. Dans sa main gauche, une fourchette, et dans la droite, un couteau. Elle semble affamée. Frank se dit qu'elle ressemble vraiment beaucoup, peut-être même un peu trop, à sa mère …

Il ne peut s'empêcher de sourire devant l'air impatient de Sara d'engloutir ses gaufres. Il fait signe à un serveur, lui demande ce que sa fille réclame et pose la bouteille de sirop à côté de l'assiette. Aussitôt, la jeune Sara s'en empare, en arrose généreusement son goûter et ne se fait pas prier pour l'entamer.

Frank Tancredi continue d'observer sa fille. Il sait qu'il n'est pas exactement le père idéal, et qu'une assiette de gaufres ne résoudra sans doute pas grand-chose mais … Il se dit qu'il faudrait qu'il change. Qu'il passe plus de temps avec Sara, et qu'il cesse de faire comme si elle ne comprenait pas.

Combien de fois lui a-t-elle reproché de ne pas être là pour l'embrasser, lorsqu'il fallait aller se coucher, ou pour l'emmener se promener, quand maman était à l'hôpital, encore ...

Sara termine ses gaufres, pose les couverts dans l'assiette et la repousse dans un coin. Puis elle croise les bras sur la table et regarde son père.

-Papa ?

-Hum ?

-Tu pourras faire de la balançoire avec moi tout à l'heure, au parc ?

Frank lève les yeux de son organiseur et sourit à sa fille.

-Bien sûr ma puce. On ira tellement haut qu'on pourra toucher les nuages.

Le magnifique sourire que lui adresse Sara lui fait ranger son organiseur.

-Tu as encore faim ?

-Non, merci. J'aime bien cet endroit, papa. On pourra y revenir ?

-Quand tu veux, Sara. Tu n'as qu'à me le dire, et Papa t'y emmènera, d'accord ?

La petite fille s'attendait sûrement à ce que son père lui dise qu'il était beaucoup trop occupé, comme d'habitude ; c'est pourquoi, lorsqu'elle entend la réponse de son père, elle descend de la banquette en skaï vert foncé et se jette dans ses bras.

Au même instant, le téléphone portable de ce dernier se met à son sonner. Il assoit sa fille sur ses genoux et décroche.

-Quoi ? Ça ne peut pas attendre demain ?

Il soupire. Sara sait que son après-midi au parc est compromise.

-Très bien. Oui, j'arrive.

Frank raccroche alors que sa fille lève vers lui des yeux interrogateurs.

-Ma chérie, je suis désolée, mais Papa doit aller au travail. Tu vas …

-Tu avais promis qu'on irait au parc, Papa. Tu l'avais promis.

-Je sais, Sara, mais le travail de Papa est très important. Je te promets que nous irons la prochaine fois.

La jeune Sara ne tient même pas compte de la promesse, qu'il ne tiendra sans doute pas, de son papa. Elle descend de ses genoux et se dirige vers la porte d'entrée.

Elle adore cet endroit, pourtant. Un petit restaurant, au bord de l'autoroute. Si on s'assoit près d'une fenêtre, on peut voir passer les voitures, et certaines fois, des camions. Sara aime les regarder, ces énormes véhicules colorés, et déchiffrer ce qui est écrit sur ces monstres de la route.

Elle aime cet endroit aux jolies couleurs chaudes, marron, jaune, orange. Elle aime aussi ces petites lampes, accrochées au plafond, et qui donnent juste assez de lumière, quand il fait sombre dehors, pour voir le sirop d'érable briller sur les gaufres. Les banquettes en skaï vert foncé sont tellement confortables, que la jeune Sara pourrait y rester des heures assise. Malheureusement, son père ne lui a jamais donné l'occasion d'y rester des heures. Et aujourd'hui ne déroge pas à la règle. Avant qu'elle n'atteigne la porte d'entrée, elle est soulevée du sol et se retrouve dans les bras de son père. Et avant qu'elle ait pu jeter un dernier regard au restaurant, elle se trouve entravée par la ceinture de sécurité de la voiture. Son père démarre et reprend la route.

Alors qu'elle regarde le paysage défiler, la jeune Sara se dit que décidemment, le nom de ce restaurant convient très bien à son père. « On the run ». Et c'est exactement ce qui caractérise son père. Il est toujours en fuite. Toujours.


-Vous vous souvenez, maintenant ?

Sara émerge doucement du souvenir qu'elle vient de voir. En face d'elle, Jack a un air compatissant. Sa main est toujours posée sur les siennes.

-Pourquoi vous m'avez montré ça ?

-Parce que vous étiez incapable de vous souvenir de cet endroit. Vous saviez que vous l'aviez déjà vu, mais votre esprit ne voulait pas se rappeler.

Sara ferme les yeux pour chasser les dernières bribes du souvenir.

-La plupart des personnes qui arrivent ici sont incapables de se laisser guider. Ils posent trop de questions, ils veulent tout savoir. C'est pour ça que vous ne ressentez pas de colère, ou de peur. Parce que nous avons annihilé vos sentiments, pour vous permettre d'écouter et de comprendre.

-De comprendre ? Mais …

-Vous aurez vos réponses bien assez tôt, Sara.

Un nouveau tourbillon d'images emmène Sara sur les traces de son passé.


Il ne distingue pas grand-chose du visage de l'homme, en face de lui. Sa vision est brouillée, et il lutte pour ne pas sombrer après le coup qu'il a reçu. Tant bien que mal, Michael se relève et fait face à son agresseur. La tête lui tourne mais il fait tout ce qu'il peut pour ne rien montrer.

-Qu'est-ce que vous voulez ? dit-il d'une voix sourde.

La dernière chose qu'il veut, c'est perdre du temps inutilement. Il détaille le type qui lui fait face. C'est une brute qui le dépasse d'une tête au moins. Ses bras arborent des tatouages qui n'ont rien à envier à celui que Michael porte sur le torse, et sa peau semble brûlée par le soleil. Son visage est dur, fermé ; ses yeux semblent ne reflètent aucun sentiment particulier, si ce n'est une haine dont Michael ne comprend pas l'origine.

Ce dernier reprend peu à peu ses esprits : il commence à analyser la situation, à chercher une solution, à émettre des hypothèses sur ce que peut bien lui vouloir ce type.

-Americano ? Crache-t-il en foudroyant Michael du regard.

-Oui. Qu'est-ce que vous ….

-Ta bagnole, combien tu la vends ?

Il accroche un sourire narquois à ses lèvres et fait deux pas vers le jeune homme ; il n'a visiblement aucune intention de lui acheter le véhicule.

-Ecoutez, je ne veux pas d'ennui, je veux seulement poursuivre ma route.

-Et moi … j'ai besoin d'une voiture.

Son sourire disparaît subitement. Il s'approche un peu plus de Michael.

-Tu vas ramasser tes affaires et foutre le camp. Tu me laisses la bagnole, sinon il se pourrait que j'abîme ta jolie gueule d'ange.

D'aussi loin qu'il se souvienne, Michael n'a jamais ressenti ça. Bien sûr, il s'est déjà mis en colère, plusieurs fois. Mais rien de comparable à ce qu'il éprouve à cet instant.

Dans d'autres circonstances, il aurait sûrement trouvé une issue-pas trop défavorable-à cette situation. Mais aujourd'hui, il semble que sa raison l'a abandonnée. C'est pourquoi il lui semble que ce n'est pas lui qui vient juste d'abattre son poing sur la figure de cette brute.

Fulgurante, puissante et incontrôlable, la colère qui s'est emparée de Michael à l'instant où ce type a terminé sa phrase dépasse de loin le banal sentiment qu'il connaît. Telle une déferlante qui balaie tout sur son passage, elle bouillonne en lui et lui fait perdre pied. Il ne ressent plus rien, il n'entend plus rien que cette colère, cette rage qui fait pulser son sang dans ses oreilles. Elle dévaste et anéanti la moindre parcelle de lui qui d'habitude est posée, réfléchie. Michael n'est plus que haine désormais. Il en veut à ce type pour lui faire perdre son temps. Il en veut à cette femme, cette folle qui a fait naître en lui la vengeance. Il en veut à la terre entière.

L'homme reçoit le coup en plein nez ; il titube et recule de quelques pas. Lorsqu'il reprend contenance, le sang qui macule son visage et son T-shirt gris le rend encore plus menaçant. En quelques pas, il franchit la distance qui le sépare de Michael et lui rend son coup de poing. Sans attendre que le jeune homme se remette, il l'attrape par le col de sa veste et lui assène plusieurs coups de genoux dans l'estomac.

Michael tombe à genoux, la respiration coupée. Il n'arrive plus à respirer, il a un mal de chien, mais il s'en fiche : il passe outre la douleur et se relève. Avec un cri de rage, il fonce tête la première sur son agresseur et le renverse, pour ensuite écraser sa poitrine de son genou. Puis il frappe, frappe et frappe encore. Le visage de l'homme autant que le poing de Michael sont couverts de sang, mais ce dernier frappe encore.

Son adversaire semble en avoir assez de se faire maltraiter ; il assène un violent coup de poing dans le visage du jeune homme qui bascule et s'écroule sur le sol. Le Panaméen recule de quelques pas alors que Michael tente, mais cette fois en vain, de se relever, et se plie en deux, mains sur les genoux, pour reprendre sa respiration. Puis il se redresse et avance vers Michael, toujours au sol.

-Tu vas regretter ce que tu as fais, gringo.

Sur ces mots, il projette violemment son pied dans l'estomac du jeune homme, qui se recroqueville sur le sol. Le Panaméen donne encore une bonne dizaine de coups de pieds, et sous les chocs, Michael se tord un peu plus de douleur.

Lorsqu'il juge que l'Américain a eu son compte, l'homme se penche sur lui, fouille ses poches et y trouve la clé. Puis il se dirige vers la voiture, y monte, démarre et prend la route.

Michael n'aperçoit qu'un nuage de poussière avant de sombrer.


L'aiguille s'enfonce doucement dans son bras. Sara appuie sur le piston et libère la morphine. Les effets de la drogue de ne font pas attendre.

Assise sur le canapé, dans le salon de son appartement, la jeune femme ferme les yeux et bascule la tête en arrière. Elle sait qu'il faut qu'elle arrête, que ce qu'elle fait n'est pas bien ; mais à cet instant, le bien et le mal se confondent dans son esprit. Il n'y a plus que cette sensation qu'elle aime retrouver à chaque fois : elle se sent capable de conquérir le monde. Elle sait cependant que ça ne va pas durer, et que bientôt ce qu'elle ressent à ce moment va être remplacé par le manque, et qu'il va lui falloir une autre dose. Elle sait tout ça, mais elle s'en fiche. Un sourire se dessine sur ses lèvres alors qu'elle s'enfonce un peu plus dans le canapé et que la seringue tombe au sol.

- -

-Faites quelque chose !!

Hagarde, Sara contemple ce jeune garçon, le visage translucide, les yeux clos. Elle sent son badge de médecin près de son bras, et elle sait ce que cela signifie : qu'elle peut sauver cette personne, qu'elle en a la capacité. Seulement, son cerveau refuse de lui obéir. Sara se trouve dans un brouillard total. Ses sens sont complètement détraqués : elle n'entend plus les cris des passants qui se précipitent pour tenter de faire quelque chose pour le cycliste. Elle ne voit presque plus les visages des gens, autour d'elle, fondus dans un flou dont elle ne peut sortir. Et Sara sent à peine l'homme, derrière elle, qui la remet debout et la tire loin de la scène.

Ce qu'elle sent bien par contre, c'est le froid de l'asphalte, lorsqu'elle s'écroule au sol, choquée et terrifiée de n'avoir su rien faire.

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-Je veux aider les gens à passer de l'état où je me trouvais, à ce que je suis aujourd'hui.

Sara essaie de mettre toute la conviction qu'elle peut dans ses mots. Les gens autour d'elle la regarde, certains compatissants, d'autres hochent légèrement la tête en signe d'approbation. Sara se sent bien, mieux, presque fière de voir qu'elle croit en ce qu'elle dit, et qu'elle ne prononce pas des mots vides de sens.

Sara sent qu'elle est capable de retrouver une vie saine et normale. Et elle a envie de tout faire pour y arriver.