2ème année

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OCTOBRE

Les restes de l'été qui s'étiolèrent durant le mois d'Octobre apportèrent dans leurs cendres beaucoup de changements en perspective. Ino abandonna les drames et la folie des écrans des arts du spectacle, dont elle obtint la première année avec brio, pour s'engager dans le chemin autrement plus ardu de la première année de médecine. La raison de ce revirement paraissait mystérieuse même à Shikamaru, mais la jeune femme s'arma d'une détermination d'acier et apaisa efficacement l'inquiétude de son entourage. Le taux de leur consommation de caféine augmenta drastiquement, de même que baissa la fréquence des visites inopinées de la jeune fille. Il était celui qui passait par la balustrade désormais, car elle ne déambulait plus dans sa vie comme elle apportait l'orage entre ses murs, dédiée à ses livres-dictionnaires et à ses schémas. Il reprit son usage de cigarettes interrompu par la trêve estivale et le retour au pays la fumée aride remplaça les senteurs sauvages des basses montagnes et piquantes des déserts de conifères dans ses poumons. Et ainsi recommença l'automne, particulièrement vigoureux et amer, dans une farandole de murmures venteux et de hurlements de tempête, un ciel d'un gris uniforme qui rendait les couleurs étrangement vives.

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Où se situait le bureau des réclamations pour se plaindre de ce quelqu'un ou quelque chose qui s'affairait à lui coller cette poisse énervante aux basques ? Il existait forcément une explication, cela dépassait largement le cadre de la simple coïncidence pour atteindre les niveaux de la logique. S'était-il attiré les foudres d'une entité supérieure, ou une malédiction qui risquait de s'étendre sur plusieurs générations ? Ou bien bénéficiait-il d'un mauvais karma qui prouvait sa puissance depuis plusieurs semaines, et il fallait bien lui reconnaître une certaine efficacité.

Entre le centre de gestion des bourses étudiantes qui retardait le versement de la sienne – peut-être aurait-il fallu qu'il s'occupât de faire la demande un peu plus tôt aussi... - les soucis de paperasse qui nécessitaient d'entrer en contact avec l'administration universitaire en début d'année scolaire – ce qui signifiait passer des dizaines de minutes à faire la queue devant un secrétariat uniquement ouvert les après-midis pour se faire entendre qu'il ne s'adressait pas au bon service - le ressentiment de sa mère à son égard – déjà fortement éprouvé suite à sa première année de licence obtenue au rattrapage - car ses parents se trouvaient obligés d'avancer l'argent pour subvenir à ses besoins un emploi du temps qui se résumait à peau de chagrin tant les heures se disséminaient dans la semaine et évidemment à son désavantage et forcément, il débutait la journée du jeudi avec un cours à huit heures. Qu'il était verni.

Il ne s'agissait pas de l'heure matinale qui le dérangeait, mais les longues minutes qui s'écoulaient entre le premier et le second enseignement. Depuis la rentrée, il prenait ainsi l'habitude hebdomadaire de se rendre plus tôt sur le campus, semblable aux rares autres silhouettes fantômes qui erraient dans la grisaille du matin, se diriger vers le stand stationné à la sortie de métro, acheter une généreuse tasse de café à la jeune vendeuse au bonnet rouge qu'elle tirait de sa machine, s'asseoir au coin fumeur du bâtiment, à cette place précise d'où il pouvait voir le soleil paresseux se lever de plus en plus tardivement quand approchait l'hiver, et savourer le goût acre de la cigarette qui descendait dans sa bouche quand il tirait sur le filtre, en alternance avec la sensation brûlante des gorgées de la boisson fumante. Ce simple rituel le rendait plus apte à affronter la matinée qui l'attendait, plus réveillé et de moins mauvaise humeur.

Et aujourd'hui, qui s'annonçait déjà particulièrement morne - « quel temps de chiotte » -, semblait accumuler les petits embêtements qui transformaient la journée en une longue suite de désagréments fatals au moral. Le gobelet en main, l'autre farfouillant dans la poche de son pull à la recherche du paquet de tubes de nicotine, il termina de monter l'escalier quand il s'aperçut que son spot de prédilection était déjà occupé. Il resta quelques secondes abasourdi avant de marmonner un « galère » dans son soupir désabusé. Il aurait mieux fait de rester couché.

Posant sourdement son sac sur l'épaisse rambarde de béton contre laquelle il s'appuya, il jeta un coup d'œil irrité au profil qui le privait d'un des plaisirs qu'il s'octroyait. Assise en tailleur, la concentration entièrement consacrée au livre corné et non à la cigarette qui se consumait lentement, elle ne prêta aucune attention à l'arrivée de Shikamaru. Il brûlait de la sommer de quitter aussitôt le piédestal qui lui revenait de droit, mais il se contenta de la fixer du regard et de déverser en silence les mots dont il retenait le flot, l'expression de son visage en adéquation avec le fil de ses pensées agacées. Et peut-être son insistance se fit-elle trop pressante, car elle parut en sentir l'intensité. Elle releva la tête, prenant sur le fait l'inconnu qui la dévisageait, l'air maussade et légèrement boudeur qu'on ne pouvait pas imputer à l'heure matinale.

Il entraperçut brièvement des yeux soupçonneux très effilés, leur grandeur accrue par la longueur des cils qui les bordaient. Leur couleur d'un vert-de-gris lui fit aussitôt penser à la couleur de la mer dans les ports et possédait une certaine grandiloquence, tempérée par la clarté étrange de son regard. Il se tourna aussitôt vers le sol, coupant court à leur rencontre visuelle, les doigts à la recherche impulsive d'un briquet dans les poches de son pantalon comme excuse piteuse, et ne préférant pas se focaliser sur la chaleur qu'il sentait lui monter aux joues et dans le cou. Il dénicha enfin l'objet parmi quelques pièces de monnaie, et tira la première bouffée du jour.

Mais la tentation, rusée, déjoua sa prudence, et déjà il manœuvra une nouvelle œillade réussie. Ses cheveux d'un blond cendré formaient un désordre qu'elle avait essayé de dompter en les nouant sommairement en une tresse sur le côté. Mais des mèches s'échappaient du carcan, et il se demanda pourquoi cette fille s'enquiquinait à faire cette coiffure compliquée pour un résultat si piètre. Jusqu'à présent chat, il redevint souris quand elle se redressa et comprit qu'elle faisait de nouveau l'objet de sa contemplation. Il observa ailleurs de nouveau, ne pouvant empêcher le léger sourire qui naquit indépendamment sur ses lèvres. Il espérait qu'elle n'eut pas l'occasion de le remarquer. Le manège dura encore quelques minutes, durant lesquelles il remarqua le pouvoir incroyablement expressif de sa bouche qui mordait ou se tordait, se pinçait, se serrait; l'arc de ses sourcils lui donnait un air perpétuellement méfiant, comme si elle défiait le monde de l'étonner.

« Hé, y a un problème ou... ? »

La voix, un peu grave mais très posée, formait une invitation aux siestes à flanc de colline, l'unique bruit de l'eau en fond sonore.

« Non, rien du tout, répondit-il.

– Bien sûr que si.

– Pourquoi ?

– Je sais pas, tu es juste un gros vicelard alors ?

– Pardon ?

– Tu crois que je ne t'ai pas vu en train de me reluquer depuis tout à l'heure ?

– C'est toi qui n'arrêtes pas de me regarder.

– Incroyable, souffla-t-elle. »

Il ne répliqua pas à son ton dépité, ne sourcillant pas quand elle lui jeta un dernier regard perplexe et rangea ses affaires. Elle accrocha son sac à son épaule, et se dirigea vers l'intérieur du bâtiment, écrasant son mégot au passage sur le support prévu à cet effet. Il passait pour quelqu'un de louche auprès d'une parfaite inconnue, mais qu'est-ce que cela importait ? Sa place favorite s'était libérée. Il s'y installa donc et cala confortablement son dos contre le mur glacé. Et en plus le béton était encore chaud après qu'elle l'eût quitté. La journée ne débutait pas si mal, se dit-il avec satisfaction, la fumée dans la trachée et le goût de café sur la langue, se délassant à la vue des rayons de soleil qui paraient peu à peu les édifices universitaires de somptueux reflets éclatants. Il sortit son portable pour vérifier l'heure et se dit qu'il avait le temps pour une deuxième cigarette.

« Mais... C'est une blague ? »

Ennuyé, il soupira avant d'accorder son attention à la voix inopportune qui l'interpellait. Les yeux gris dans le matin, les mêmes bras chargés de livres épais, les mèches d'une frange jetée aux orties venant lui caresser les paupières, c'était elle désormais qui le fixait, incrédule.

« De ? »

– Ton petit cinéma, tout à l'heure, c'était pour me prendre la place ?

– Tu débloques.

– J'hallucine, je nage en plein délire !...

– Tu es trop bruyante.

– A qui la faute ?

– La tienne, je suppose.

– Je... Je ne m'engage pas dans cette conversation ! »

Le bruit des talons de ses chaussures l'accompagnait tandis qu'elle s'aventurait en direction des escaliers, l'ignorant complètement. Deux, trois pas de plus et elle disparaissait de son champ de vision et de sa vie, une bourrasque se dissipant à l'horizon.

« Bon d'accord, je la voulais, mais je n'ai pas monté de plan pour te la piquer. Je suis pas encore rendu là. »

Suspicieuse, elle arrêta sa marche, détailla son expression, comme si elle hésitait entre se conformer à sa première impression ou lui accorder une seconde chance de lui prouver toute sa normalité. Elle se tut quelques instants, prise dans le fil de ses réflexions, scrutant ces yeux tombants d'un brun ennuyeux, mais elle reprit la parole :

« Une raison particulière ? Ton nom est gravé dessus ?

– C'est ma place du jeudi matin.

– Et ? Tu crois que ça suffit à tout expliquer ?

– T'es toujours comme ça ? Ou tu es en train de piquer une crise pour cette place ?

– Tu...

– C'est bien un truc de fille de chipoter pour des trucs pareils...

– C'est ma place du mardi matin.

– Pardon ? » S'exclama-t-il, étonné.

Le coup d'œil fuyant, la légère rougeur qui s'étalait sur ses joues pincées, la lèvre inférieure mordillée et presque avalée, tout témoignait de son soudain embarras.

« Mon cours a été décalé, il est le jeudi matin désormais. C'est gênant de le reconnaître mais oui, j'aimais bien m'asseoir ici avant d'aller en amphi.

– Pourquoi cet endroit en particulier ?

– Je t'ai posé cette question la première.

– Rah, d'accord. Je profite de pouvoir être dehors avant qu'il ne fasse trop froid. Et de là on peut voir le ciel sans avoir à lever la tête.

– Tu as des habitudes de papy, tu le sais ?

– Et toi ? demanda-t-il.

– On a la vue sur une grande partie des espaces verts du campus. Et j'aime bien regarder les arbres et les plantes.

– Mémé. »

De sa bouche sérieuse, elle lui adressa un sourire qui n'en était pas un, un léger apaisement de ses lèvres pleines qui le marqua par sa douceur. Pas brillant, pas oppressant, encore moins hypocrite, le charme qui s'en dégageait le surprit par sa sérénité, une espèce de porte-bonheur qu'elle ne devait dévoiler que rarement. Elle ne paraissait pas du genre à s'en servir comme un instrument mais comme d'un cadeau, et sa franche simplicité compensait la raideur parfois hasardeuse qui s'échappait de ses mots à angles droits.

« Du coup, je suppose que l'on se recroisera jeudi prochain ? dit-il.

– Sûrement. Je n'abandonnerai pas ma place.

– Galère, je n'en ai pas l'intention non plus.

– Prépare-toi donc à te battre...Tu t'appelles ?

– Shikamaru.

– Je suis Temari. Très bien, Shikamaru, je veux ma revanche !

– Typiquement féminin.

– Désespérant.»

Elle lui adressa un dernier mot en guise de salutation, puis il écouta ses pas dévaler les marches, puis s'éloigner pour arriver jusqu'au silence. Avoir cours à huit heures du matin n'était pas si désagréable après tout, se disait-il. Peut-être faudrait-il songer à lui laisser le spot... un jeudi sur deux. Cela lui semblait un bon compromis.

Après consultation, il constata qu'il était en retard d'une bonne dizaine de minutes.

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DECEMBRE

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L'automne morose céda face aux débuts d'un hiver qui s'annonçait particulièrement mortifiant, en vents cruels et crachats de pluies glaçantes. Ino eut la malchance de tomber malade pendant une période cruciale en examens et donc retarda son programme de révisions ce fut la catastrophe. Elle tenta de persuader Shikamaru de l'accompagner durant un régime survitaminé, mais manger des oranges à tous les repas termina de le convaincre de son inutilité. Il prenait de la distance avec sa virevoltante voisine, agacé par ses plaintes continuelles. Il fallait également commencer à se préparer psychologiquement à l'approche des vacances qui signifiait le retour en famille, et par conséquent la ribambelle de repas, ménages, discussions sur l'avenir, visites avec des personnes qu'il ne voyait qu'une fois dans l'année... La fin du semestre se devinant, il dut se forcer et passer des heures fastidieuses dans des livres d'historiens qui sentaient la poussière et se concentrer sur les lignes qui semblaient tapées à la machine à écrire. Le rituel du jeudi matin devint collectif à partir du moment où il adopta l'habitude d'analyser la bouche de Temari qui souriait trop rarement – ça sourit tout le temps une fille non ? - et comment la position de ses sourcils influait sur la couleur de ses yeux.

Tenten l'avait pourtant prévenu. Mais il ne s'attendait pas à autant. Il y avait littéralement trop de vert dans l'appartement qu'elle partageait avec son meilleur ami, tellement qu'il se persuadait qu'il s'agissait de la raison pour laquelle ses yeux le picotaient étrangement. Peu importait où ces derniers se baladaient, il y avait toujours un objet pour lui rappeler la couleur – que ce fut les verres, les rideaux du salon, les assiettes, le tapis, un vêtement – dieu merci ce soir Lee portait un t-shirt noir mais Bob de Monstres et Compagnie lui adressait un grand sourire... Quand Shikamaru fit la remarque du trop-plein à sa partenaire de cours, il n'eut en réponse qu'un « oh on s'habitue tu sais, après des années. Il faut se dire que ça amène un petit côté champêtre ». A cet instant, il eut alors une once d'admiration pour la grande patience de la jeune fille.

Malgré l'omniprésence de tonalités verdâtres passives-agressives sous l'éclairage brut d'un intérieur illuminé dans la nuit, Shikamaru se surprenait à apprécier le sentiment de familiarité qui se dégageait de l'environnement que partageaient les deux colocataires. On pouvait deviner la motivation de Tenten à restreindre l'exubérance de Lee dans le choix du mobilier : le canapé crème, les guéridons en bois aux pieds graciles et courbés qui supportaient les plantes en pot, une reproduction de L'Arbre de Vie de Gustav Klimt, les guirlandes lumineuses... En dépit des monticules de photographies ou de cartes postales accrochées aux murs, il ne pouvait s'empêcher de se sentir à l'aise et non mis à l'écart, plongé dans le théâtre d'un quotidien où il ne possédait aucun rôle.

Ou peut-être pouvait-il imputer cela au début des vacances qui sonnait le glas des examens de fin de semestre avant la douloureuse approche, encore niée, des futurs partiels. Et le fait d'être entouré de personnes que, du moins, il appréciait participait sans doute à cette intimité confortable. Une fois qu'il dépassa les caractéristiques qui valaient à Neji un florilège de surnoms imaginés pas Tenten, Shikamaru découvrit un interlocuteur à la conversation réservée mais jamais ennuyante. Lee partait toujours du constat « les amis de mes amis sont mes amis » sa cordialité et son enthousiasme ne laissaient personne indifférent et doublaient les réticences les plus amènes. La présence de Temari pouvait laisser dubitatif mais Tenten brûlait de faire sa connaissance - « amène-la ! Tu as peur que je la mange ou quoi ? Et puis ça manquera de filles, respectons la parité ! ».

Il y avait quelque chose d'apaisant à côtoyer l'étudiante en relations internationales il en émanait une accalmie bienvenue pour le jeune homme en quête de placidité. Son caractère méfiant ne se manifestait pas en des phrases hachées ou en des mots à la rudesse sèche mais par sa pudeur à parler de sa personne. Parfois ses répliques acerbes se teintaient de ce qui s'apparentait à une cruauté légère, mais Shikamaru y devinait une tentative de protéger des arrière-pensées. Et peut-être ce sourire qu'elle distribuait comme des as dans un jeu de bataille signifiait la récompense d'avoir compris sa posture défensive et ses mécanismes et montré le respect qu'elle demandait. Dans cette partie de donnant-donnant, les progrès se faisaient en collaboration de même que les rebuffades l'attente ne devait pas rencontrer la peur, et la frustration faisait voile avec la crainte. Mais la beauté de ce sourire aux lèvres pleines balayait tous ces soucis. Et c'était hypnotisant, lorsqu'elle portait son verre à sa bouche, les reflets de vert qui mettaient en valeur les quelques nuances dont ses yeux gris se ponctuaient.

« D'accord, définitivement je ne te crois pas.

– Mais je ne mens pas !

– Si. Tu ne peux pas faire mille abdos d'affilée, tu es maigre comme une asperge, déclara Temari dubitative.

– Et bien si, très chère ! Tu veux que je te le prouve ? Demanda Lee qui se mit debout, prêt à s'exécuter sur-le-champ.

– Oh non surtout pas !

– Aurais-tu donc peur d'avoir tort ?

– Non, j'ai surtout peur de ce qui m'attend si j'ai tort !

– Ne t'inquiète pas Temari, intervint Tenten de la cuisine, ne laissant apparaître que sa tête, tu n'auras qu'à laisser ta place à Neji. Il adore les défis de Lee.

– Ne me mêle pas à ça, s'il te plaît.

– Tu n'as toujours pas digéré le fait qu'il ait été plus rapide pour escalader l'arbre ?

– Pas de rancune entre nous, Neji ! Tiens, fais-tu de l'escalade Temari ? »

Shikamaru finit le fond de vin blanc de sa chope décorée des Tortues Ninja, et s'installant plus confortablement dans la passivité et dans le canapé. Il s'amusa de l'animation de la discussion qu'entretenaient Lee et Temari – il avait parié intérieurement qu'elle n'aurait pas supporté longtemps l'empressement parfois intempestif du jeune homme, mais à sa grande surprise ils s'entendaient formidablement bien. Un cri aigu interrompit brusquement l'activité, et Neji se leva et se dirigea vers la cuisine, d'où venait le raffut. Tandis que Lee tentait de persuader Temari de l'accompagner à ses cours de renforcement musculaire - « non, je n'ai pas besoin d'être capable de faire cent tractions à la suite ! », Shikamaru observait le Lord-Perfection-Glaciaire faire démonstration d'une surprenante chaleur tandis qu'il passait la main blessée de Tentensous l'eau, cette dernière se teintant d'un filet sanglant, et la frictionnait doucement à l'aide d'un tissu, ses doigts silencieux contre la paume alerte de la jeune fille.

« Il faut que je parte maintenant si je ne veux pas louper le dernier métro. »

La voix de Temari le tira de la contemplation d'un spectacle duquel l'impudeur ne s'adressait qu'aux acteurs qui ne se quittaient pas du regard, dans l'attente. Déjà sa voisine de siège se vêtait de sa veste en cuir, faisant au passage tinter les ornements qui pendaient de ses lobes à cause de l'étroitesse du sofa, elle heurta son bras quand elle passa la manche, et le brun se mêla au gris quand ils se tournèrent l'un vers l'autre.

« Désolée. »

Elle se leva et se saisit de son sac, remerciant Lee pour ses invitations à rester qu'elle déclina - « non c'est gentil merci, mais je dois travailler demain matin ». Shikamaru sentait une impression de vide et d'incomplet, un pincement entre les côtes qui lui sommait de ne pas la laisser filer, surtout pas à cet instant. Ce coup de coude était peut-être ce dont il avait besoin pour agir, au lieu de rester inactif il comprit que rien ne se passerait s'il ne prenait pas les devants. Elle avancerait, elle reculerait peu importait finalement. Agréable de laisser les choses évoluer, suivre leur cours qui pouvait se dérouler indéfiniment, et ce qui laisserait le temps à la jeune fille de lui filer entre les doigts, impatiente et lassée de l'inachevé. Il ne voulait pas la laisser partir, non pas maintenant, pendant cette heure dense où il se sentait naître du courage dans l'estomac, sous le couvert de la nuit qui effaçait la honte et les peurs uniquement encore croiser le fer avec ces étranges yeux grisés, décoder l'équation qui cachait le mystère de son sourire, aspirer les fantômes de la fumée de ses cigarettes dans ses cheveux.

« Attends, je te raccompagne.

– Oh ça va aller, je peux rentrer toute seule, tu n'as pas de souci à te faire...

– Bah, c'est sur mon chemin de toute façon. »

Elle opposa son refus plusieurs fois, il l'écrasa en arguant sur l'obligation de galanterie de la condition masculine, même si lui-même trouvait cela parfaitement « chiant », et qu'il écopa d'un sacré coup de coude dans le flanc. Elle abandonna la lutte, et après les protestations des hôtes les exhortant vainement à demeurer, ils s'enfoncèrent dans les plis du manteau de la nuit. Une certaine nervosité l'habitait, maintenant que seuls les lampadaires leur servaient de témoins. Il ressentait un besoin irrépressible d'occuper ses mains, de fumer, de se gratter le visage, de se secouer les cheveux n'importe quoi. Il joua la prudence et les garda dans ses poches. La marche jusqu'à la station de métro se fit dans le silence des plus complets il dut plisser les paupières lorsqu'ils descendirent dans le hall illuminé, tout en carrelage vieillot et pages de journal abandonnées. Les escaliers les conduisirent encore un niveau plus bas, et ils attendirent le transport côte-à-côte, les vitres leur renvoyant leur reflet.

« Merci de m'avoir invitée, c'était très sympa.

– J'espère que Lee n'a pas été trop... Lee.

– Une telle bonne humeur c'est très agréable. Ça change dans le bon sens.

– Ça peut être galère parfois.

– Il n'y a que les ronchons comme toi pour trouver à redire.

– Il n'y a que les femmes pour voir le côté positif de tout.

– Tu n'es qu'un sale pleurnichard...

– Toi-même.

– Et aigri, et jamais content...

– Si dur à entendre.

– Et tu mériterais que je ne t'adresse plus la parole.

– Ça me ferait une belle jambe. »

Chacun entraperçut le rictus amusé de l'autre dans la vitre, le profil caché par les cheveux. Ils retombèrent dans un mutisme confortable il ne savait pas quoi faire de ses bras qui pendaient le long de son corps, soudainement conscient de leur inutilité. Il observa la réflexion de l'apparence de Temari, floue et brouillonne, les yeux de couleur insondable, plongés dans une rêverie dont elle seule déroulait le cours. Un cerveau de génie mais les mains nerveuses d'inaction, et il ne parvenait pas à penser à une occupation ? Et ce fut alors instinctif, mû par ce truc qui lui serrait le ventre et accélérait sa respiration une électricité qui remontait ses veines, partant de son cœur qui battait à tout rompre, et supprimait toute notion de peur ne comptait que la sensation éprouvée lorsque le bout de ses doigts frôla ceux de la main désirée comme une invitation à prolonger et approfondir l'étreinte comme une demande à un peu de chaleur, de lui prouver qu'elle comptait pour lui et peu importait comment. *

Quand il rapatria ses phalanges en attente, elle n'avait pas répondu à son appel, et rouge de confusion ses joues se crispèrent de la honte qui venait prendre la place de la témérité dans son cerveau. Il s'était donc fourvoyé dans la lecture de ce qu'il croyait être des signes, et elle ne possédait pas les mêmes aspirations. Il s'excuserait dès qu'elle ouvrirait la bouche et mettrait fin à ce silence assourdissant.

Mais il sursauta presque lorsque quelque chose le toucha, des doigts froids qui venaient chercher l'été et se refermer contre sa paume. Sa main surprise ne réagit pas instantanément lorsqu'elle exerça une légère pression, comme pour lui dire je suis là. Devait-il y avoir une farandole de feux d'artifice dans sa tête, des pincements au niveau de l'estomac, des ailes lui pousser dans le dos ? Car ce ne fut pas le cas. Au contraire, en lieu et place de l'agitation tumultueuse qu'il s'attendait à ressentir, comme l'explicitaient les livres et les filles, ce ne fut qu'un grand calme, la sérénité lorsqu'on savait que les choses se situaient à leur juste place. Une chape de froid lui tomba sur les épaules qui se détendirent, et ne comptaient plus que leurs deux mains qui se réchauffaient au contact l'une de l'autre. Il la serra.

Le métro arriva, le bruit strident de l'ouverture des portes les tirant de leur conscience, et ils s'engagèrent à l'intérieur, l'entrée en vis-à-vis. La rame, déserte, offrait unéchappatoire propice. Alors seulement après s'être assuré de la solitude du wagon il s'autorisa à jeter un coup d'œil à celle dont il s'impatientait de connaître l'expression tout en la redoutant. La rougeur qui ornait ses pommettes l'informait qu'ils étaient deux en état de trouble. Elle accrocha les mots qu'il convoyait par la force de son regard brun le bruit de leurs manteaux les accompagna tandis que leurs corps se rapprochaient. Et la manière dont il hésitait, et ses mains qui ignoraient si elles devaient se poser sur ses hanches ou sur ses épaules, s'il devait fermer les paupières, s'il pouvait même l'embrasser, et elle qui lui prouvait qu'elle avait les yeux verts et non gris – était-donc cela son secret que l'on découvrait si elle permettait de s'avancer -, et ses cils qui formaient des ombres obsédantes et... Ses lèvres.

Le premier baiser qu'il donna avait le goût de la cerise c'était la senteur du gloss qu'utilisait Kin lorsqu'elle l'autorisa à avaler sa bouche au collège. Et il se rappelait à quel point c'était collant et l'odeur entêtante cette expérience ne formait pas un de ses souvenirs des plus agréables.

Les lèvres de Temari goûtaient les cigarettes blondes avalées sur le balcon de l'appartement de Tenten, les noisettes qu'elle avait grignotées toute la soirée et le thé de fin d'après-midi, le froid de la lumière des lampadaires et la nuit sans lune au bord de l'eau. Un peu gercées, elles ne forçaient pas à rester celui qui se défilerait serait libre de partir. Mais il trouva là une source d'assouvissement à son impatience et son envie d'achevé, alors il ferma les yeux et s'enfonça dans le calme qu'elle promettait. Le sourire qu'elle dessina tout contre sa bouche le récompensa de sa nervosité.