Aelita regarda Yumi franchir le portail de Kadic et s'éloigner dans la rue à pas lent, les yeux rivés sur ses pieds. Elle fixa William qui criait son nom puis qui l'attrapa par le bras et frissonna devant la réaction de la japonaise. Un regard absent, froid et elle repartit après s'être dégagée. Derrière elle, les trois garçons observaient le plus profond et le plus lourd des silences. Ulrich, assis entre Odd et Jérémie sur le banc, les mains au fond de ses poches, gardait le regard obstinément accroché à ses baskets. Les yeux d'Aelita rencontrèrent ceux de Jérémie qui fit un signe de dénégation de la tête. Odd posa la main sur l'épaule d'Ulrich et soupira lorsque ce dernier leva les yeux vers lui.

- Ulrich, si tu veux parler…

Le jeune homme secoua lentement la tête de gauche à droite et s'extirpa du banc, le visage impénétrable. Il s'éloigna à pas lents, laissant ses amis seuls et inquiets. Il avait encore sur ses lèvres le goût du baiser amer qu'ils avaient échangé la veille. Baiser à la fois désiré et redouté. le premier et le dernier qu'ils échangeraient. Le seul et unique. Il sentait encore la saveur sucrée de la première larme qui avait coulé le long de sa joue lorsqu'il s'était détaché d'elle. La seule qu'elle lui avait permis de voir. Il entendait encore l'orage gronder au-dessus d'eux alors que d'un geste, il se détournait d'elle. Il ressentait encore ce vide en lui, ce besoin qu'il avait qu'elle l'appelle, qu'elle prononce son nom, qu'elle lui dise qu'il avait tort… Il sentait encore les gouttes d'eau s'infiltrer dans son tee-shirt tandis qu'il marchait à pas lent, inexorablement, la laissant derrière lui en ayant pleinement conscience que tout n'était que de sa faute.

- Que croyez-vous qu'il se soit passé ?

- Si je le savais Aelita, souffla Odd d'un ton las. Je n'aime pas les voir ainsi.

- Aucun de nous n'aime, renchérit Jérémie, malheureusement s'ils ne veulent pas qu'on les aide, nous ne pourrons rien faire…

- Que faire ? soupira Aelita avec angoisse en levant les yeux vers la chambre d'Ulrich où elle le devinait debout devant la fenêtre.

- Tu es celle à qui Yumi se confie le plus facilement…après Ulrich sans doute, ajouta Jérémie à voix basse.

- Va lui parler, reprit Odd, nous tenterons du côté d'Ulrich… mais je le connais…

Aelita prit aussitôt la direction du portail d'un pas vif mais elle fut interceptée par Jim qui la renvoya d'où elle venait, les internes n'avaient pas le droit de sortir à cette heure là, de plus c'était bientôt l'heure du repas. Une expression anxieuse et lasse sur son visage, Aelita se laissa tomber sur le banc et ses yeux se levèrent machinalement vers la fenêtre d'Ulrich. A quoi pensait-il, seul, là-haut ?

- Yumi, tu ne mange pas ?

- Je n'ai plus faim maman, soupira Yumi en reposant les baguettes d'un geste fatigué.

- Tu aurais attrapé froid en rentrant sous la pluie hier, remarqua sa mère.

- Probablement, mentit Yumi par facilité. Je monte. Bonne nuit.

- Bonne nuit ma chérie.

L'escalier lui paraissait interminable, ses jambes étaient si lourdes à porter, elle avait l'impression de ne plus avoir la moindre force et chaque geste l'épuisait plus qu'il n'était possible, aussi lorsqu'elle atteint la porte de sa chambre, elle soupira et resta debout devant elle, à la fixer d'un air perdue. Elle était seule, elle pouvait tout dévoiler. Pour un moment, si court soit-il dans une journée, les émotions envahissaient son visage aux beaux yeux bridés. Et elles n'étaient que tourments, désespoir et enfer. Sa main se posa sur la poignée en entendant des pas dans les escaliers et elle se laissa tomber dans son lit après avoir refermé la porte et traversé la chambre d'une démarche incertaine. Étendue sur le dos, les bras au-dessus de sa tête, les mains l'une contre l'autre, les pieds dépassant quelque peu du lit, elle fixait son plafond sans vraiment le voir. Il l'avait fait, il l'avait dit, il l'avait vu… Pourquoi ? Pourquoi lui ? pourquoi maintenant ? Ses doigts passèrent sur ses lèvres d'un geste distrait en se remémorant la scène alors que les premières gouttes tombaient du ciel sans un bruit. Il ne lui laissait plus aucun espoir. Sa première larme avait suivi la première goutte de pluie… elle n'avait pu la retenir lorsqu'il avait détaché ses lèvres des siennes. Elle l'avait fixé d'un air perdu et pourtant, rien n'était venu percer dans ses yeux froids/ Le visage implorant, elle l'avait pourtant mentalement supplié mais rien n'avait changé. Il avait mis les mains au fond de ses poches et s'était éloigné tête basse sans autre regard. Lorsque le coup de tonnerre avait retenti, elle l'avait trouvé bien faible comparé à la souffrance qui s'insinuait dans chaque parcelle de son corps. L'émoi et le bonheur qui avait pris naissance lorsque leurs lèvres s'étaient rencontrées étaient contredit par la peine et la douleur de son regard et de ses mots… Et sous cette pluie diluvienne, elle avait rendu les armes. En le regardant s'éloigner à pas lent mais sûr, elle avait songé qu'il emportait avec lui une partie d'elle, son espoir, son âme. Il s'éloignait pour ne plus revenir. Il lui disait au revoir d'une manière définitive en lui accordant un baiser d'adieu. C'est ainsi qu'elle l'avait interprété… Un baiser d'adieu alors qu'il s'enfuyait avec son espoir, sa joie, son amour, sa vie.

La porte grinça en s'entrouvrant sans qu'elle ne l'entende pour laisser voir le visage d'un petit garçon aux traits asiatique. Il murmura le prénom de sa sœur qui ne l'entendit pas et il referma la porte en entendant sa mère l'appeler. Le visage grave, il lâcha la poignée et fixa le panneau de bois d'un air désespéré.

Une nouvelle journée débuta et le soleil se leva à Kadic comme sur le reste du monde. Ulrich, debout devant la fenêtre, les mains croisés dans le dos regarda l'aube se profiler à l'horizon. Une journée de plus en moins. Il se retourna lorsque le soleil envahit entièrement la chambre et s'assit sur son lit, appuyant ses coudes sur ses genoux et fixant son compagnon endormi d'un air anéanti. Comment le monde pouvait-il continuer de vivre alors que cela lui était interdit ? comment tant de cœur pouvaient-ils continuer de battre en ressentant bonheur et joie alors que cela était défendu au sien ? Comment se pouvait-il que des miracles et des choses miraculeuses se produisaient sans qu'il ne lui soit possible, à lui, de faire quelque chose de réalisable et totalement normal ? Il regarda Odd se tourner et le fixer d'un air inquiet et il haussa les épaules en montrant d'un signe de tête le réveil qui indiquait désormais 7h07. Le temps de déjeuner, de se doucher et Odd et Ulrich finirent par se retrouver avec Jérémie et Aelita autour du banc habituel aux alentours de huit heures moins le quart. Ce matin là, Sisi ne s'aventura pas vers leur groupe, se contentant de leur jeter un coup d'œil discret et de partir dans la direction inverse en voyant l'air enfermé d'Ulrich. Le silence était sur le groupe, pesant, oppressant, inquiétant. Silence qui finit par être brisé par un son familier. Aelita soupira en songeant qu'elle aurait préféré supporter encore quelque minutes ce silence plutôt que de l'entendre.

Jérémie sortit son ordinateur portable et l'ouvrit alors que Yumi franchissait le portail. A peine le bonjour était-il prononcé que Jérémie ordonnait à toute la bande d'aller à l'usine. Xana attaquait pour la première fois depuis deux mois, Jérémie le pensait à bout de force, ces derniers mois de lutte avait presque eu raison de lui… Pourtant cette attaque semblait vigoureuse. Ils coururent, empruntèrent les égouts et arrivèrent finalement sur le pont rencontrant la première difficulté. Debout devant l'entrée se tenait une silhouette imposante et masculine. Dans ses yeux brillait le symbole de Xana et intérieurement, Jérémie souffla, la possession ! Xana n'avait plus que ce pouvoir, trop faible pour se servir des autres. Immobiles sur le pont, Aelita et Jérémie échangèrent un regard inquiet puis Ulrich prit une position de combat, son visage imprimant une expression déterminée. Les deux intellectuels comprirent le message et au moment Ulrich se jetait sur le possédé, ils le contournèrent de tous les côtés, suivit d'Odd mais pas de Yumi… Elle contemplait le combat d'un air absent. Aelita lui prit le bras et la tira vers elle, l'arrachant au spectacle du brun qui atterrissait durement au sol. Une fois dans le scanner, elle prit soudain conscience de l'endroit où elle était. Tout avant était flou. Les portes se refermèrent sur elle et l'apesanteur n'eut soudain plus d'effet sur son corps. Elle s'éleva dans les airs et ferma les yeux en bénissant cette seconde de répit pendant laquelle elle n'avait plus aucun besoin de se faire violence pour rester debout. Elle atterrit en souplesse sur le territoire blanc et vide.

Aelita et Odd arrivèrent peu après et ils s'élancèrent dans la direction indiquée par Jérémie qui venaient de matérialiser leurs véhicules. Le blond les prévint de l'accueil et ajouta que pour le moment Ulrich tenait bon. La tour fut bientôt en vue et ils y trouvèrent les monstres annoncés par Jérémie, une escadrille de frelion et trois blocs. Après quelques paroles, la tactique fut élaborée et Odd se précipita vers les blocs tandis que Yumi lançait son éventail. Une mission de routine, pensa Jérémie. Même avec Yumi dans un état secondaire, Aelita atteindrait la tour sans aucun problème et ce fut ce qui se passa. L'elfe rose pénétra dans la tour sous le regard satisfait d'Odd et distrait de Yumi. Elle la désactiva et fut surprise en voyant le retour vers le passé s'effectuer. Elle se retrouva sur le banc, comme quelques heures plus tôt et vit Yumi franchir le portail quelques minutes après.

- Pourquoi le retour, Einstein ? s'étonna Odd.

- ça j'aimerais bien le savoir, lâcha le blond, les sourcils froncés et le visage crispé en sortant son ordinateur, il s'est enclenché tout seul.

Tout à leur surprise, ils ne jetèrent pas un regard à la japonaise qui n'ouvrit même pas la bouche elle s'immobilisa devant le banc et n'osa pas lever les yeux tout de suite. N'y tenant plus, son regard remonta finalement le long de ses jambes d'Ulrich, puis de son torse, de ses épaules, il caressa son cou, s'arrêta à peine une seconde sur ses lèvres et se plongea finalement dans ses yeux qui la fixaient. Elle eut l'impression qu'un poignard se plantait dans son cœur. Un poignard ? des milliers plutôt… Jamais, oh non jamais il n'avait eu ce regard froid, cet air distant, cette attitude indiffé envers elle… Il ne l'avait pas envers les autres, mais elle… Ses yeux dans les siens, elle dut concentrer toute sa volonté pour ne pas craquer, pour ne pas pleurer, pour ne pas s'effondrer, pour ne pas hurler… Ses yeux dans les siens firent jaillir une question et au plus profond de son être, elle la barricada pour ne pas qu'elle franchisse ses lèvres contre sa volonté. Mais elle ne put empêcher son regard de la retranscrire pour elle et devant son infime mouvement de recul, elle baissa les yeux, vaincue. Elle avait sa réponse. M'aimais tu seulement ? M'as-tu jamais aimé comme je t'aime ?