Mani

Le bruit sourd du cadavre d'un sanglier jeté à ses côtés, réveilla Mani avec la panique de se croire à nouveau martyrisé par ses camarades. Rapidement soulagé de voir que personne n'essayait de couper ses tresses, l'elfe put enfin pleinement savourer la migraine qui l'accablait, suite à sa nuit de connexion sociale avec son camarade semi-élémentaire.

Persuadé d'avoir une décoction de plante dans ses affaires qui pourrait résoudre ses maux, l'elfe fouilla dans sa besace, mais fut rapidement distrait par la mine sombre de Grunlek qui s'était mis à le fixer. Il passa un court instant à se demander quelle faute il aurait pu commettre, sans trouver d'explication valable, puis constatant que le regard de Grunlek semblait le traverser sans vraiment le voir, il s'inquiéta plus de la santé mentale de son camarade.
Il était probable que le nain souffre de migraine, ou que le sanglier l'ait blessé vu que Mani n'avait pas été là pour le protéger, ou peut-être même était-ce des problèmes plus intimes, auquel cas, il fallait d'abord le mettre en confiance.

Soucieux de l'infinité de troubles qui pouvaient affecter son ami, Mani se risqua alors à définir le diagnostic du nain par la question :
« Ça va ? ».

Il s'avouait facilement à lui-même ne pas toujours parvenir à saisir les us et coutumes des humains, des nains, des demi-démons, semi-élémentaires, ou plus simplement de tous ceux qui n'étaient pas des elfes, mais était toutefois convaincu que la réponse logique à sa question n'était pas un long silence énigmatique.

Un long bâillement suivi de plusieurs râles de souffrances dans le dos de l'elfe, indiquèrent le réveil de Shin. Sujets aux mêmes troubles que Mani, on put l'entendre vider l'intégralité de sa gourde avant d'expirer bruyamment, puis après un court instant de silence demander à son tour :
« Ça va ?
— Je reviens de… la chasse, fit Grunlek, en désignant le sanglier mort à ses pieds. Et… j'ai vu la cité fantôme. C'est pire que ce qu'on croyait. »

Blessé de s'être vu ignoré là où son camarade avait obtenu une réponse, Mani baissa la tête. Sans doute le ton qu'il avait utilisé n'avait pas été de circonstance. Ou bien peut-être avait-il parlé d'une voix trop faible… En y repensant, nombre de remarques qu'il faisait avaient l'air de passer inaperçues, sans doute y avait-il des ajustements à faire. Il ne devait pas se laisser abattre par ses échecs passés. Continuer. Toujours.

Fouillant à nouveau, mais cette fois tristement, dans son sac, Mani tira une paire de fioles. Des décoctions non étiquetés, dont lui seul connaissait la composition. Même s'il savait très bien que l'une contenait sa potion dégrisante, et l'autre un mélange d'extrait de plantes opiacées, dont les émanations servaient à dresser les araignées, il hésita longuement avant d'ouvrir celle qui lui parut du vert le plus clair derrière ses yeux embrumés. Il en vida le contenu sans sourciller, malgré la profonde amertume de la mixture, puis laissa doucement partir sa migraine en méditant sombrement quelques secondes.

Le réconfort vint d'une de ses araignées, qui se suspendit à hauteur de ses yeux. Clem, reconnut-il en la recueillant avec son doigt. Une vieille araignée qui le suivait depuis qu'il connaissait ce groupe. Toujours si calme et si belle. Un pilier psychologique en des temps difficiles. Une amie qui…
« — Mani ! » s'exclama soudainement la voix de Bob.
Relevant les yeux, l'elfe eut la familière impression d'avoir raté un épisode. La carcasse d'un sanglier dépiauté gisait non loin de lui, et tout le monde était levé, le fixant avec une certaine attente.
« — Plait-il ? s'enquit-il.
— Allez, faut y aller maintenant, on a un fantôme à interroger, le pressa le mage. »

N'ayant vraisemblablement pas le choix, Mani accepta de se lever et de les suivre. Les humains étaient toujours si pressés… C'était en partie ce qui faisait leur charme. Il fallait admettre qu'on ne s'ennuyait jamais, mais il n'empêche que voyager en leur compagnie se révélait vite éprouvant, et déroutant. D'un jour à l'autre on se retrouvait à l'autre bout du cratère à la recherche de quelqu'un, d'un objet ou d'une façon de sauver le monde, et il était dur de percevoir où le fil de leurs destins les menaient, ni autour de quoi il s'enroulait. Tout était si… subtil. Si proche d'être imperceptible…

Comme cette fragrance qui flottait dans l'air. Qu'était-ce, d'ailleurs ? On aurait dit du cèdre et… Ah, ce parfum ne lui était pas familier. Etrange. Un champignon qu'il ne connaissait pas ? Non, l'odeur des bois qui bordait le lac n'était pas ordinaire. Certaines fleurs n'aurait pas dû pousser ici. Intéressant. Un étrange sentiment d'excitation parcourait Mani.
« — Est-ce que vous sentez ça ? demanda-t-il alors à ses compagnons.
— Tu as remarqué quelque chose ? s'inquiéta Grunlek.
— Une odeur particulière, et… et je crois que je sens de la psyché. Ces bois en sont imprégnés. »

Perplexe, Bob se rapprocha de lui, afin d'avoir la même vue que l'elfe, mais signala par une moue indécise qu'il ne parvenait pas à mettre le doigt sur quoi que ce soit. Néanmoins une étrange sensation parcourait le groupe, comme une vibration, légère mais bien présente, qui chatouillait leurs sens.
« — Je détecte de la psyché mais je suis incapable de voir précisément quoi que ce soit, confirma au bout de quelques minutes leur paladin.
— Ce serait lié au fantôme, vous croyez ? présupposa Shin.
— Dur à dire, répondit Bob. Mais le… enfin la… Arh, bon. On nous a bien dit que des bouts de forêt étaient apparus avec la cité. Ça pourrait tout expliquer. »

Ils avaient l'air serein, mais Mani perçut que leurs voix étaient légèrement plus haute que d'habitude. Ils avançaient sur leurs gardes, bien qu'ils n'aient toujours pas dépassé les lieux déjà explorés par Grunlek, et gardaient leurs mains proches de leurs armes, même si on pouvait douter de leur efficacité contre des spectres.
« — Elle s'appelle Lélianna, lâcha Théo au bout d'un moment.
— Pardon ? s'inquiéta le mage, après quelques regards échangés avec ses camarades tout aussi perdus.
— L'inquisitrice qui nous a briefé. Lélianna Hermann.
— Ah. Et… Elle est comment quand elle ne tue pas des démons ? »
Le paladin laissa échapper un petit rire.
« — Ne le prends pas personnellement. Elle est plutôt du genre à prôner la supériorité de l'humain, et méprise tous ceux qui ont abandonné leur humanité, volontairement ou pas.
— Effectivement rien de personnel, remarqua sarcastiquement Bob.
— Ca veut dire qu'elle me déteste aussi ? s'alarma Shin de son côté.
— J'saurais pas dire. Ca fait treize ans que je ne l'ai pas croisé. Aux dernières nouvelles, elle était partie ''éclairer'' quelques personnes dans le désert des larmes. Et puis, vu le temps qu'elle a mis, j'étais persuadé qu'elle avait claqué là-bas. Je pensais combler une partie du vide qu'elle avait laissé. Mais ce que je peux vous dire, c'est que c'est une artiste dans le milieu. Elle manie la foudre mieux que personne. »

Une certaine admiration se notait dans la voix du paladin, comme si l'inquisitrice avait été une forme de modèle pour lui.
« Y'avait des bruits qui couraient comme quoi elle avait grillé tout un village d'un seul coup lors d'une révolte paysanne. Un accident bien sûr, mais c'est quand même impressionnant.
— Une charmante personne, à n'en pas douter, glissa tout bas Grunlek à l'intention de ses camarades en arrière garde. »

Mais Mani n'écoutait la conversation de ses camarades que d'une oreille distraite, toujours obnubilé par ce doux parfum floral qu'il n'arrivait pas à définir. Avec le temps, cette odeur semblait réveiller de vieux souvenirs. Trop vieux pour qu'il puisse se souvenir, mais bien assez présents pour éveiller une forme de nostalgie au creux de son ventre.

Il manqua de sursauter quand le groupe d'aventuriers se stoppa, sous l'injonction silencieuse de Shin. Derrière ses camarades, l'elfe ne parvint pas à identifier tout de suite ce qui venait de troubler leur éclaireur. Mais au détour des larges épaules de Théo, vint le frapper la vision d'une jeune femme, à une bonne centaine de mètres de distance. Nul besoin d'avoir de bons yeux pour la remarquer, tant la vivacité du rouge qui teignait sa robe la démarquait de son environnement.

Mais ce qui avait probablement plus affecté ses camarades, était l'incroyable vue sur les hauteurs de la cité spectrale qui se dressait en trame de fond. Par chance, aucune silhouette verdâtre ne semblait tourner autour de leur cible, mais la menace qu'ils sentaient tous peser sur eux, les forçait à tendre leurs muscles.

« J'espère qu'on aura de la chance », lâcha telle une prière leur paladin, avant d'avancer d'un pas déterminé.

La présence du soleil était une indéniable source de réconfort pour Mani et ses camarades, il était même probable qu'ils n'aient dû leur motivation qu'à la seule chaleur qui caressait leur dos. Mais c'est forts de la douce illusion d'être protégés par la lumière, qu'ils avancèrent tous à la suite de Théo.

La jeune femme ne parut pas réagir à leur approche. Assise sur un large rocher, les genoux repliés sur sa poitrine, elle fixait le sol avec une forme de tristesse éteinte, et ne montrait d'un premier abord, aucun signe de vie.
Ce n'est que lorsqu'ils arrivèrent à portée de voix que la jeune femme daigna leur montrer un signe d'attention. Elle pencha simplement la tête dans leur direction, sans même poser un regard sur eux, mais tous se figèrent néanmoins. S'en suivirent quelques longues secondes d'observation silencieuse. La plupart des membres du groupe, tachant de percevoir une étincelle de malice, qui trahirait un piège ou une embuscade.

Mais Mani pour sa part, ne parvint pas à maintenir sa garde fermée. Son instinct était totalement muet, comme si son corps était persuadé de l'absence totale de danger.
Il était probablement le seul avec Shin, à pouvoir percevoir le léger balancement qui animait la silhouette de la jeune femme. Le léger son d'un frottement de tissu. Le léger tintement de ses boucles d'oreilles en argent. Elle était bien là, dans ce plan, les yeux et les oreilles de Mani étaient formels.
Il comprenait à présent pourquoi tant de gens s'étaient mépris sur la nature de la jeune femme.

Shin, dans un murmure, laissa échapper les mots qu'ils avaient tous sur le cœur :
« On dirait une poupée. »
Et l'une de ses poupées de bois blanc que seuls les enfants nobles peuvent se permettre de s'offrir. La finesse de ses traits et de sa peau, laissait deviner un sang royal, digne de tous les soins. Et ce n'était pas sa robe qui affirmait le contraire, bien trop propre, bien trop volumineuse et d'un tissu bien trop riche pour être pour être porté par la simple bourgeoisie. C'était un modèle de robe très travaillé, que Mani n'avait d'ailleurs jamais vu, pas même sur l'impératrice Manaril.
« Je détecte de la psyché tout autour d'elle, indiqua Théo.
— C'est vraiment très faible, sembla douter le mage.
— Au moins je suis rassuré, elle est trop vieille pour être une de tes victimes, plaisanta Grunlek, en bourrant légèrement les côtes du paladin. »

Ignorant les rires faussement discrets de ses camarades, le paladin-inquisiteur s'avança. N'étant cette fois pas imité par le reste du groupe, il se retrouva seul face à la jeune femme. Le sérieux retrouva les rangs des aventuriers. Pas un souffle, pas un bruit pour troubler la confrontation, juste l'imperceptible chant cristallin d'une flèche de glace naissant entre les mains de Shin.

Le paladin bomba le torse, fier et droit, mains et bouclier baissé, mais jambes tendus prêtes à amorcer une esquive. Puis après une longue et silencieuse inspiration, et l'attente d'un signe d'écoute qui ne vint pas, se présenta d'une voix forte et assurée :
« Je suis Théo Silverberg, paladin-inquisiteur, serviteur de la lumière, et je réponds à votre appel. »

Un vent venu du sud, souleva la cape du paladin, lui donnant un air glorieux et chassa également les longues et soyeuses mèches brunes qui cachaient les yeux de la jeune femme. Lesquels se levèrent doucement pour se poser sur le visage de Théo, révélant des iris d'un vert émeraude presque éclatant.
Comme sous le choc, elle ouvrit la bouche, lèvres tremblantes, et d'un souffle si faible que seul le paladin et Mani perçurent, murmura :
« Théo… »
Grunlek, Bob et Shin échangèrent des regards perdus, se demandant si elle venait réellement de parler, mais Mani sentit son sang se glacer alors qu'il réalisait que quelque chose n'allait pas. Ce vent n'était pas naturel, il semblait se diriger droit vers la cité spectrale, un peu comme si…

Un éclat de lumière verte frappa sa rétine avec horreur, et il hurla à ses compagnons de se mettre à terre. Depuis la berge adverse, une déflagration magique embrasa le ciel et la terre. Dans un vain réflexe, Mani déploya ses lames pour protéger le groupe, mais la lumière les submergea, trop intense pour qu'il puisse ouvrir les yeux.
Incapable de faire le moindre mouvement, il ne put que subir, impuissant, le féroce assaut qui le priva rapidement de ses oreilles. Aveugle et sourd, il ne put que sentir sa propre panique faire battre son cœur alors qu'il se sentait mourir.

Mais au bout de quelques secondes, son ouïe lui revint sous la forme d'un léger sifflement, qui s'estompa rapidement pour laisser place aux râles de ses camarades.
« Shin ? Théo ? lança-t-il dans les ténèbres, avec pour seule réponse un long râle à sa droite qui ne pouvait venir que du semi-élémentaire.
— Je ne vois plus rien. Je suis aveugle ! cria presque Bob.
— Non, affirma la voix de Grunlek. Il fait nuit noire, et y'a de la poussière, non… de la brume ? »
La lueur d'une flamme, dansant au bout du bâton de Bob, dissipa l'obscurité et les doutes des aventuriers.
« Ah oui, confirma le mage. Mes excuses. »

Aussi efficace que soient d'habitude les flammes du mage à éclairer les lieux, Mani fut incapable de voir à plus d'un mètre devant lui. Un épais brouillard semblait en effet avoir pris possession des lieux, et même ses camarades les plus proches ne lui semblaient être que des silhouettes confuses.
Se fiant plus à son sens du toucher qu'à sa vue, l'elfe récupéra ses machettes et se redressa, tournant sur lui-même pour tenter d'apercevoir quelque chose, mais sans succès.

« Théo ?! cria Grunlek.
— Bordel, mais qu'est-ce qui se passe ? pesta le mage en agitant son bâton devant lui.
— C'est une attaque du fantôme ? s'inquiéta Shin.
— Non, lui répondit Mani, on aurait plutôt dit que la cité a explosé.
— Et merde ! Je savais bien que ça sentait le rituel à la con ! s'emporta Bob.
— Hey, y'a une lumière, là ! indiqua vaguement le nain sans que personne ne puisse voir ce qu'il pointait.
— Les gars, c'est vous ? fit la voix de Théo à travers les ténèbres.
— Théo ?
— Ou ce qu'il en reste, fit celui-ci en s'approchant, rayonnant effectivement de lumière par son armure.
— Non, y'a une autre lumière derrière toi ! s'alarma Grunlek. »

Mais sans qu'aucun d'entre eux ne puisse réagir, un vent chaleureux vint chasser la brume qui les entourait, comme un tourbillon au centre duquel se tenait la douce silhouette du jeune fantôme. Mais tendues vers le ciel, elle parut recueillir une faible lueur au creux de ses paumes.
Puis passant autour de son cou ce qui ressemblait à un collier, elle gratifia le groupe d'aventuriers d'un sourire candide avant de s'exclamer d'une voix chantante :
« Vous en avez mis du temps ! »