Chapitre I : retrouvailles…
Juillet 1980, terrain des Kirby's Airlines, Anchorage, Alaska…
Agé de 21 ans, je venais d'achever ma dernière année de graduat en Physique, dont la première année avait été effectuée à Liège, en Belgique. Je comptais bien profiter de mes congés, car j'avais prévu de partir dès Septembre pour l'US Air Force Elementary Flying School de Hill AFB, dans l'Utah, et yentrer comme élève pilote.
Je m'étais levé tôt, ce que je faisais rarement pendant mes vacances, mais je devais encore une fois accompagner mon oncle Chuck Kirby pour un vol vers la chaîne de Brooks. Nous devions déposer une jeune étudiante venant de Juneau qui rentrait passer ses vacances chez ses parents adoptifs. Son nom : Flo… Je me souvenais encore de la jeune fille que j'avais connu au lycée d'Anchorage Nord, et si les années l'avaient épargnées, elle devait être une belle jeune femme maintenant… J'accostai Chuck alors qu'il faisait le plein du Beaver qu'il avait acheté l'an passé.
Andy ! Comment ça va, Fils ?
Bien, puisque je vole aujourd'hui…
Ah ! Toujours aussi mordu d'aviation, je vois… Je voulais justement te proposer un job pour ces vacances… Tu sais que je suis toujours débordé de travail en Juillet et en Août… Et comme tu as eu ton brevet tout temps il y a trois mois, je pensais t'engager pour les deux prochains mois comme pilote.. tu serais d'accord ?
Et comment donc ! Quand dois-je commencer ?
Ben… pourquoi pas aujourd'hui… Je viens de recevoir un appel de l'orphelinat John Ladue… une cliente à reprendre à Nome… Si tu savais te charger de la demoiselle pour Allakakett, tu me tirerais une fameuse épine du pied… Tu connais le coin, je crois…
Waip ! J'ai fait mes vols de nuit dans la région de Tanana, et j'ai fait plusieurs atterrissages à Allakakett et Beattles pour ravitailler les habitants avec mon instructeur… Je saurais y aller, te tracasse pas…
Bien… Tu peux aller trouver Charlie, il te donnera les données météo et ton plan de vol. j'ai déjà fait faire le plein du Cessna pour toi…
Okay, j'y vais, Chuck. A ce soir, alors ?
Bye Andy, et bon vol…
Une demi-heure plus tard, les plans de vol étaient remplis et les données météo reportées sur ma carte GPS. Je me dirigeai vers le bureau de mon Oncle pour accueillir ma passagère. Flo n'avait guère changé en quatre ans, si ce n'était qu'elle avait mûri, ce qui lui conférait une beauté plus forte encore qu'auparavant… Si je la reconnus de suite, elle eut toute les difficultés du monde à voir en moi autre chose qu'un quelconque pilote... Une casquette avec un écusson de F-16 sur la tête, des lunettes fumées de l'USAF sur les yeux et surtout ma veste de pilote en Nomex m'avaient transformé en un pilote anonyme…
Bonjour, je suis Flo Leander. Je voudrais voir Mr Kirby.
Bonjour, Flo. Tu n'a vraiment pas changé, tu sais ? Tu ne me reconnais pas ?
Euh.. Votre voix me dit bien quelque chose…
Allons, le Lycée il y a quatre ans, dis-je en ôtant lunettes et casquette…
Andy ? C'est toi ?
Waip ! Tout juste.. Et plus encore : ton pilote, c'est moi !
Toi, Pilote ? Tu a eu ton brevet ?
Y a trois mois… Et je bosse ces vacances pour mon oncle… Mais viens, le Cessna est prêt, il n'attend plus que toi pour partir…
Nous nous dirigeâmes vers l'avion et, une fois les bagages chargés à l'arrière, nous nous apprêtâmes à décoller. Le vent léger du Nord nous facilitait la tâche, car il conférait à l'avion un supplément non négligeable de portance. Deux minutes plus tard, nous survolions le centre d'Anchorage, cap au Nord vers Allakakett.
Le vol se déroula sans grand problème jusqu'à Tanana, mais une fois arrivé à 50 Km de notre destination, le vent se leva, et de menaçants nuages noirs déboulèrent du Nord. Je ne fus pas long à comprendre ce qui se passait… La tempête avait passé la chaîne de Brooks plus tôt que prévu, et nous allions nous la ramasser en pleine poire. Je recommandai à Flo de bien serrer sa ceinture, et je virai à 180° droit sur Tanana.
Flo ! La tempête nous empêche de continuer plus avant. Je mets le cap sur Tanana, ou nous attendrons une accalmie pour continuer, OK ?
Pas de problème, Andy, c'est toi le pilote, tu sais ce que tu fais…
Mais la tempête ne l'entendait pas de cette oreille. Jamais je n'avais vu de CuNimbs aussi rapides… En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, ils nous rattrapèrent et le Cessna fut environné d'éclairs fantasmagoriques… Mes instruments étaient devenus fous, et la radio était brouillée par les éclairs… Soudain, l'appareil fut happé par un courant ascendant d'une force inouïe qui nous porta à 12000 pieds en quelques secondes... De sourds chocs se firent entendre… Des grêlons gros comme des balles de tennis s'écrasaient sur la verrière, menaçant de la briser… Aussi soudainement que la première fois, nous fûmes happés par un courant contraire qui nous ramena à 2000 pieds en un rien de temps… je m'arc-boutai sur les commandes et, au terme d'un effort inhumain, je parvins à redresser l'avion… Flo, elle, était dans les pommes.. La veinarde, elle ne vit pas ce qui suivit… Fragilisé par les grêlons, le Cessna menaçait de se rompre à tout moment, nous précipitant au sol… A la lueur d'un éclair, je repérai une clairière à quelques kilomètres devant nous… Je vomis l'appareil sur ce pré détrempé, me faisant une grosse bosse au front en cognant de la tête sur le tableau de bord…
Hébété par le choc, je restai groggy pas loin de cinq minutes. Ce fut Flo qui me ramena à la réalité…
Andy ? Comment tu vas ? Blessé ?
Non, ça va ! Et toi ?
On fait aller… Que s'est-il passé ?
Ben… J'ai du poser l'avion en catastrophe, les ailes menaçaient de se rompre.. Je crois qu'on a eu une veine de pendu de s'en tirer sans une égratignure… Le problème, c'est que j'sais pas ou on est, la radio à l'air HS et pour ne rien gâter ce fichu temps est parti pour durer un bon bout de temps…
Bah… On est vivants, on a un abri, des vivres pour quelques jours, et puis on partira surement à notre recherche…
Ben, j'sais pas trop… J'compte pas trop sur des secours… avec ce foutu temps, j'ai dévié de mon cap, et puis ils penseront nous trouver plus loin au nord alors qu'on a fait demi-tour… sans compter le fait que la crasse les empêchera de décoller illico… Si on veut survivre, faut compter que sur nous, je pense…
Après avoir avalé quelques biscuits et un peu d'eau de nos réserves, nous nous installâmes tant bien que mal dans l'avion à moitié démoli pour y attendre la fin du mauvais temps… J'avais pendu une toile fabriquée avec un vieux sac pour boucher le trou béant du pare-brise, en partie brisé lors du crash… m'enveloppant tant bien que mal dans une vieille couverture, je cherchai le sommeil, lequel ne tarda pas à venir…
*
**
Le lendemain matin, la pluie se décida enfin à cesser et nous pûmes sortir de l'avion… Nous avions atterri dans une clairière, en pleine forêt arctique, et comme nous avions du dériver passablement de notre ligne de vol, il était peu probable que l'on nous retrouve avant longtemps… Notre seule chance était que j'avais emmené mon matériel de chasse avec moi. J'en fis l'inventaire : Une tente, un fusil de chasse et 500 cartouches, ma canne à pêche, ma trousse médicale, celle de survie, sans oublier deux sacs de couchage et quelques outils.
Ayant réparti les tâches, je laissai Flo aménager l'avion en dortoir et m'en allai chasser pour notre souper… J'eus la chance de tirer un canard, et je le ramenai au campement. Je fus surpris de la transformation… Les vitres brisées de l'avion avaient été colmatées avec de la toile cirée récupérée dans le fond de la carlingue, un bon feu crépitait non loin, et Flo faisait chauffer le café en m'attendant..
Flo ! J'ai eu un canard, prépare la broche !, criais-je…
Super, Andy j'ai préparé du café. Tu en veux une tasse ?
Pas de refus, cette heure de marche m'a épuisé.
Pas étonnant, après les efforts que tu as du fournir hier pour poser ce coucou à peu près entier… J'oubliais d'ailleurs de te remercier de m'avoir sauvé la vie… Un autre pilote que toi n'y aurait pas réussi, je le crains…
Pas Oncle Chuck, en tout cas… Il doit s'inquiéter ferme, maintenant… Je devais être rentré pour 8 heures du soir hier… Ce coup ci, on a du nous porter disparus…
Te tracasse pas, Andy, ils nous retrouveront. Et même si ce n'était pas le cas, on peut passer l'hiver ici. Suffit de s'organiser.
Tu t'y connais, toi ?
Ben… J'ai fait plusieurs stages de survie, et n'oublie pas que ma famille adoptive est d'Allakakett, et que mon père adoptif est bûcheron…
Le lendemain, nous commencions à nous organiser, mais plus les jours passaient, et plus je craignais que l'on nous ait portés disparus, présumés morts… Je m'en ouvris à Flo. Elle le craignait aussi, mais nous devions malgré tout continuer à espérer, car nous serions fichus dans le cas contraire.
Deux mois s'écoulèrent au rythme des tâches et corvées journalières… Les secours ne nous ayant toujours pas trouvés, nous prîmes alors notre parti de cette situation, nous préparant à hiverner. Je coupai plusieurs arbres dont je me servis pour élaborer une hutte tout autour de l'avion, nous réservant ce dernier comme garde-manger. Il me fallut un mois, avec l'aide de Flo, pour réaliser cette petite cabane de bûcheron. Nous avions bravé nombre de dangers dont nous nous étions sortis sans dégâts importants. L'hiver arctique pointant le bout de son nez, Flo avait de plus cousu nombre de peaux de Caribou pour nous confectionner des couvertures, et elle me réalisa même une gibecière que j'utilise depuis lors à chaque fois que je vais chasser le canard. Avec le temps, je ressentis des sentiments nouveaux envers elle. Le fait qu'elle me remonte le moral, qu'elle ait toujours le mot pour rire dans les situations les plus pénibles, tout cela faisait que j'étais tombé amoureux de Flo… Il est vrai que lorsqu'on est isolé à deux pendant une longue période, on a tendance à se rapprocher, par instinct de survie principalement, mais ce n'était pas le cas pour moi. Et ce qui me faisait peur, c'est qu'elle le croie, Elle ! Les mois passèrent et les premières neiges arrivèrent, modifiant le paysage. Flo ayant amené ses cours et plusieurs romans dans ses bagages, nous avions de quoi meubler notre temps. Pour ma part, je partais chasser le caribou quand nos réserves de viande s'épuisaient, restant même parfois dehors tout le jour à la recherche d'une proie... Un après-midi, cependant, je fus surpris par le blizzard et me trouvai bien obligé de m'abriter tant bien que mal en tendant une toile entre deux arbres pour me ménager un abri de fortune… La tempête dura trois jours et trois nuits, mettant ma patience à rude épreuve… Je craignais en effet de ne pas retrouver mon chemin une fois la tempête terminée, et comme je n'avais quasi rien à manger ou à boire sur moi, je fus bien obligé de me rationner. La tempête calmée, je sortis de mon abri improvisé et me dirigeai vers la rivière afin de boire et de remplir ma gourde. Quand je vis mon reflet, je ressentis un choc… une barbe hirsute de cinq jours, le visage rongé par la fatigue et la peur, je ne ressemblais plus au jeune homme qui avait quitté Anchorage en juillet. Après avoir renouvelé les provisions, je rentrai à la cabane ou Flo m'attendait, craignant le pire.
Je dois dire que mon apparition, les cheveux en bataille et puant comme mille putois, fit sensation ! Elle n'en croyait pas ses yeux ! J'était vivant, et en bonne santé ! Elle s'élança et , ayant laissé tomber mes affaires, j'eus juste le temps de la recevoir dans mes bras. Elle sanglotait tout contre mon épaule, en proie à des sentiments contradictoires. La serrant tout contre moi, je tentai de la réconforter :
Allons, Flo, n'aie crainte !Je vais bien ! J'ai même ramené du caribou !
Andy ! Mon Dieu, j'ai eu si peur de te perdre…
Flo ! Que…
Oui, Andy ! Je t'aime ! Jamais je ne l'aurais cru auparavant, mais je suis tombée amoureuse de toi, voilà.
Oh Flo ! C'est le plus beau jour de ma vie…
Elle ne me laissa même pas achever. Se serrant tout contre moi, tendrement, elle m'embrassa ! Une fois rentrés dans notre cabane, nous passâmes la soirée à nous raconter nos aventures des derniers jours, savourant un quartier de Caribou qu'elle venait de préparer, tandis que la longue nuit d'hiver tombait sur la foret arctique.
Au fur et à mesure que le mauvais temps s'installait sur la foret, nous nous murions de plus en plus souvent dans notre cabane de bois. Il faut bien dire que rien ne nous retenait dehors et que nous savourions tous deux les heures passées ensemble, comme si nous savions que cela n'allait pas durer. Nous étions heureux ensemble et ne demandions rien d'autre. Entre la chasse, la pêche et les corvées de bois, j'avais énormément de temps à lui consacrer. Elle, comme une parfaite petite femme d'intérieur, avait magnifiquement aménagé notre petite cabane. L'intérieur était tapissé de peaux de caribou, de tissu récupéré dans l'avion , et le sol était couvert d'un parquet qui m'avait coûté de longues heures de travail. J'avais réussi à découvrir des arbres dont le tronc était si droit et fin que je m'en servis pour réaliser un plancher que je recouvris ensuite de torchis. Une fois sec, on aurait dit une chape de béton. Elle y avait déposé deux peaux de caribou qui faisaient office de tapis de sol. Plus le temps passait, plus j'étais amoureux d'elle. La voir s'escrimer ainsi pour aménager notre refuge me faisait parfois souhaiter de ne jamais partir. Mais, hélàs, au début du printemps, un Cessna survola notre campement et se posa non loin de nous. Je fus surpris d'en voir sortir mon oncle Chuck. Lui aussi était étonné de voir notre refuge. Il resta quelques jours avec nous, puis il me ramena à Anchorage, faisant un détour pour conduire Flo chez ses parents. Avant de la quitter, je lui promis de venir la voir dès que j'aurais mes ailes de pilote, et de lui écrire le plus souvent possible. Pour la première d'une longue série de fois, le destin allait m'éloigner de celle que j'aimais.
