CHAPITRE 3/FIN

- Jack? Jack?

Le Capitaine s'était endormi sur le sofa. A peiné arrivé, Ianto le chercha, en criant son nom assez fort pour que même les weevils puissent l'entendre depuis les sous-sols. Jack émergea lentement.

- Qu'est-ce qui te prend à hurler comme ça ?

Ianto se précipita sur lui. Jack esquissa un sourire de contentement, il bomba le torse, comme un gorille qui paraderait devant sa belle, et s'attendit à recevoir les lèvres sucrées de son subalterne d'une seconde à l'autre. Le Capitaine déchanta. Ianto s'assit près de lui, le visage anxieux, les lèvres - sucrées- pincées, les mains tremblantes.

- Qu'est-ce qui se passe, Ianto, tu me fais peur !

- C'est Gwen, elle rentre là avec Owen, mais elle a passé la nuit à se gratter les bras jusqu'au sang. Elle a peut-être été contaminée… Je viens de l'avoir au téléphone, expliqua Ianto, vraiment inquiet.

Jack n'était pas totalement synchrone avec l'angoisse, légitime, du jeune homme. Tout ce qu'il trouva à dire désarçonna passablement ce dernier.

- Et pourquoi t'ont-ils téléphoné, je veux dire, pourquoi à toi ? Depuis quand es-tu le chef de Torchwood ?

Ianto lui jeta un œil noir.

- Tu es sur messagerie depuis hier.

- Quoi ? s'étonna Jack, en se levant pour fouiller ses poches. Pas de téléphone. Les souvenirs refirent alors surface, en même temps que Jack se changeait en pivoine. Son portable était sans doute resté sur son bureau. Il monta le chercher. Ianto le regarda, perplexe. Son chef ne tarda pas à redescendre, penaud. Plus de portable. Mais où avait-il bien pu l'égarer ? Il passa une main dans ses cheveux, Ianto le fixait, Jack évita son regard. Il rassembla ses esprits et demanda à Ianto de lui passer son téléphone.

- Un peu de café ne serait pas de refus, Ianto, je crois qu'on va en avoir drôlement besoin, fit-il en s'éloignant pour appeler Gwen.

Les nouvelles n'étaient pas bonnes, mais Jack jugea qu'il était encore trop tôt pour s'alarmer. De temps à autre, il guettait le jeune homme qui s'affairait consciencieusement autour de sa machine magique. Il ne le regardait pas. Mais Jack ne décela aucune colère, aucune peine sur le beau visage de Ianto. Sensible et à fleur de peau, le jeune homme surmontait son angoisse pour Gwen en s'occupant les mains et l'esprit. Jack se demanda si Ianto avait compris pour lui et Alec…

- Non, Gwen, inutile de paniquer, si tu as suivi les consignes de sécurité, il n'y a aucun risque, c'est sans doute psychosomatique…la rassura-t-il par téléphone.

- Tu me fais bien rire, Jack - Owen avait pris la relève - qu'est-ce que tu en sais, tu es médecin ? Tu t'es déjà demandé s'il existait des choses qui échappaient à ton immense savoir? Glapit le jeune docteur.

Jack tenta de le calmer, en vain. Owen continuait de l'invectiver furieusement.

- Dépêchez-vous de rentrer et on en parlera d'homme à homme, ok ?

Jack coupa la communication, l'angoisse le gagnait peu à peu. Et si Owen avait raison ? Il frémit à la seule idée de savoir Gwen en danger, par sa faute. Ianto remplissait une tasse de café.

- Jack, que disent les derniers compte-rendu des patients ? Pas d'aggravation durant la nuit ? lui demanda-t-il en s'approchant de lui, la tasse de café dans la main.

Il la tendit à Jack.

Ce dernier remercia Ianto, prit la tasse, puis la posa à côté de l'ordinateur central, qu'il n'avait pas consulté depuis le départ d'Alec, et encore moins avant. Il se courba, rattrapé par la honte. Il avait failli à son devoir de chef. La soirée avait été si intense, si usante pour ses nerfs, son corps avait enfin accusé le coup, malgré la grâce de son nouvel amant, malgré toute sa douceur. Jack se sentait libéré mais étrangement encore plus lourd depuis qu'il s'était confié à Alec. Ianto sentit le désarroi de son patron.

- Jack, tu vas bien ?

- Oui, j'ai juste un peu trop dormi, tu sais que ce n'est pas dans ma nature de faire le loir, plaisanta-t-il.

- Vous avez dû travailler tard, hier soir…lâcha le jeune homme sans sourciller.

Jack leva les yeux sur lui. Savait-il ? Cependant, heure n'était pas aux explications. Il ne prit pas la peine de répondre, et ordonna à Ianto d'appeler Tosh pour qu'elle ne traînât pas au lit. Le jeune obéit, en bon petit soldat. Jack se mit immédiatement en contact avec la clinique de Tenby et l'hôpital de Lancaster.

Et prit instamment connaissance des derniers évènements survenus durant la nuit.

9h25. La réunion dans la salle de conférence pouvait commencer. Tout le monde était présent. Gwen, un bandage autour de chaque avant-bras, ne cessait de gigoter sur sa chaise, plus par angoisse que par douleur. L'envie de se gratter persistait mais elle craignait surtout une possible complication. Owen, à peine calmé, était assis à ses côtés, le bras posé autour des épaules de la jeune femme, le visage fermé. Alec, assis à la gauche du Capitaine, les jambes croisées, les mains posées sur les genoux, flegmatique au possible. Ianto en face de Jack, impassible. Tosh à côté de lui, le regard baissé, les mains harcelant ses cheveux noirs. Jack fit appel à son autorité naturelle, pour apaiser ce climat de tensions et de discordes sourdes.

- Je vous fais part des derniers faits. Aucune aggravation notable chez les patients de Lancaster. Certains ont même vu leurs symptômes diminuer. Rien n'indique que leur santé est menacée, à plus ou moins long terme. Nous n'avons peut-être affaire qu'à une simple affection cutanée bénigne…

- Tu crois ça, pesta Owen, et le mort de l'autre nuit, tu en fais quoi ?

- Si tu me laisses parler, je pourrais te répondre, Owen, tonna Jack, cinglant.

- Pas la peine, Gwen est en danger, quoi que tu dises je suis certain de ce que j'avance, continua Owen sans se démonter.

- Owen, fit Gwen, gênée.

- Quoi, qui est le médecin ici, moi ou Jack ?

- Owen ! Je ne suis pas médecin mais je suis encore ton chef, c'est clair ?

Le jeune médecin serra les dents, pour s'empêcher de répondre quelque chose qui le renverrait directement chez lui.

- Le malade de l'autre nuit est mort. Soit. Mais aucun autre cas n'a été signalé à Tenby, que je sache ? reprit Jack, plus calmement.

Owen revint à la charge.

- Et Gwen, elle ne compte pas ?

- Gwen n'est pas contaminée ! Dans quelle langue faut-il te le dire ?

- Qu'est-ce qui le prouve ?

- Ça ! fit Jack, brandissant une feuille de papier. J'ai les résultats de l'autopsie de John Rhys-Lloyd, le patient décédé de Lancaster. Il n'est pas mort de ce que tu crois. Il a fait une réaction allergique. Rupture d'anévrisme.

Jack lança la feuille à Owen, qui s'en saisit nerveusement. Il accorda au médecin un instant pour lire le document officiel.

- Tu es rassuré ?

- Mais qu'est-ce qui m'arrive alors, Jack, demanda Gwen, adoucie par la nouvelle.

- Tu iras te faire examiner à l'hôpital dès que la réunion sera terminée, d'accord ? lui dit Jack, gentiment.

La jeune femme hocha la tête.

- Bien, je continue. Sir Allistair Gaynor m'a envoyé ses toutes dernières analyses, il semblerait que les eaux aux larges des côtes écossaises se délestent progressivement de leur charge magnétique.

Jack osa un regard vers Alec, qui l'autorisa à continuer.

- Voilà pour les bonnes nouvelles.

Tous les visages se tournèrent vers Jack. Il s'y attendait. Il soutint pour la première fois de la journée le regard triste de Tosh.

- J'ignore comment, mais on trouvera. Ces poissons sont arrivés par la faille. Notre faille, ici, à Cardiff.

- Vous êtes sûr ? Alec prit enfin la parole.

- Absolument, répondit le Capitaine sans le regarder. J'ignore donc comment on a pu passer à côté de ce pic, mais on règlera ce manquement impardonnable plus tard. Vous aviez tort, Alec, continua Jack, toujours en évitant le regard de l'homme, ces bestioles ont une boussole interne, et elle leur indique le chemin de la maison. Celle-ci ne se trouve pas si loin de nous. C'est notre seul avantage. L'inconvénient majeur est que leur maison c'est ici, à Torchwood.

- Quoi ? firent Owen et Tosh en même temps.

- Vous êtes sûr, Jack, répéta Alec, incrédule.

- Voyez par vous-même, leur dit Jack en leur faisant circuler les dossiers. Ils sont venus par la faille, se sont retrouvés par je ne sais quel prodige en Écosse et cherchent à présent à rentrer chez eux, toujours par la faille. Il s'agit donc de les mener à nous, mais hors de question d'en oublier un seul en route. Quelqu'un est volontaire pour faire l'appel ? demanda Jack afin de dédramatiser la situation.

- Comment faire ? On ne sait pas comment activer la faille sans faire éclater une nouvelle apocalypse, et encore moins nager après tous les poissons survoltés qu'il peut y avoir un peu partout, raisonna Tosh.

- C'est exact. C'est pour ça que nous allons attendre qu'ils viennent à nous. On avisera à ce moment là.

- En gros, tu ne sais pas du tout quoi faire ? fit Owen toujours aussi sardonique.

- Je sais seulement qu'il est inutile de s'alarmer, et c'est le principal, tu ne crois pas, Owen ? Nous n'aurons plus à attendre bien longtemps, n'est-ce pas Tosh ? demanda Jack en lui décochant un sourire empli de pardon. Mais la jeune femme confirma sans considérer cette tentative de réconciliation une seule seconde.

- En effet, selon mes calculs, La Baie de Cardiff est déjà concernée depuis hier. Le phénomène devrait logiquement prendre de l'ampleur au cours de la journée.

- Bien, la réunion est terminée. Owen, tu accompagnes Gwen se faire examiner. Tosh, tu te concentres sur l'heure la plus précise possible quant à la visite de nos invités. Alec, si vous voulez bien l'assister pour accélérer les calculs?

- Avec plaisir, Jack.

- Ianto…

- Jack ?

- Tu viens avec moi.

Tous se levèrent et quittèrent la salle pour se mettre au travail. Une fois en bas, Tosh regagna son poste habituel, suivie par Alec, qui lança un sourire confiant vers Jack avant de s'installer à côté de l'informaticienne.

Owen et Gwen piaffaient d'impatience, ils voulaient être fixés au plus vite sur le mal étrange dont souffrait la jeune femme. Ils partirent sur le champ.

Jack monta dans son bureau, Ianto lui emboîtant le pas. Une fois assis, il demanda au jeune homme de fermer la porte et de venir s'installer en face de lui. Le visage du jeune Gallois ne laissait transparaître aucune émotion particulière, seul un léger plissement des yeux trahissait son malaise, si malaise il y avait car Jack connaissait son Ianto par cœur, il avait souvent les yeux plissés, mais la raison de ce tic pouvait varier selon son humeur.

- Tu es partant pour une partie de pêche, annonça Jack, tout sourire. Rien que toi et moi !

Ianto ne changea pas d'expression.

- Pourquoi pas ?

Jack se sentit vaciller. Brave et fidèle Ianto, s'il savait le dixième de ce que Jack avait osé faire la nuit passée, en dépit de ce qu'ils avaient partagé la nuit d'avant. Il avait le sentiment vil de l'avoir trahi. Il se sentait sale, déshonoré. Un besoin brutal de tout lui dire le traversa tout entier. Mais le regard vide sur lui le freina instantanément. Jack repensa à sa proposition.

- Tu n'es pas obligé, tu sais, mais je te l'avais promis.

- Tu marques un point. Personne n'est aussi fort que toi pour faire des promesses, fit Ianto entre ses dents.

- Qu'est-ce que tu insinues, que je ne tiens pas mes promesses ?

- Oublie ce que j'ai dit.

- Ianto, je commence à en avoir sérieusement marre de tes sous-entendus ! ragea le Capitaine, qui excellait dans la manière de retourner toute situation foireuse à son avantage. Culpabiliser l'autre pour ne pas à avoir à s'expliquer franchement, il détestait avoir recours à ce stratagème infâmemais il ne put s'en empêcher. C'était plus fort que lui, à cet instant précis.

- Excuse-moi, Jack.

- Non, tout mais pas ça, supplia Jack, n'inverse pas la vapeur, Ianto, je t'en prie, se dit-il.

Une vague ourlée de rancoeur et de honte envahit le Capitaine. Il aurait préféré de la colère, de la haine, pire, du mépris dans l'attitude du jeune homme, mais au lieu de ça, celui-ci implorait sa clémence. Il ne s'y était pas préparé, pas encore. Jack se leva et vint s'asseoir sur le bord du bureau, près de Ianto.

- Non, c'est moi qui te demande pardon, je suis un peu à cran, ces temps-ci…tu m'excuses ?

- Si tu me dis ce que tu as dit à Tosh hier pour la faire pleurer, répliqua Ianto, imperturbable.

- En quoi ça te regarde ? C'est entre elle et moi, grommela Jack.

- Parfait.

Le jeune homme se leva et sortit du bureau sans autre forme de procès. Jack, interdit, mit un certain temps avant de réaliser ce qui s'était passé. Il descendit en trombe au Hub, aperçut Ianto qui rangeait, encore, sa dînette, et houspilla haut et fort son jeune employé indiscipliné.

- Ianto, ce n'est pas parce que tu couches avec le boss, que tu peux te permettre des libertés que tes camarades n'ont pas !

Conscient que tous les yeux présents dans le Hub étaient posés sur lui, Jack, fier comme Bartabas, acheva sa sentence.

- Sache que ce n'est pas un passe-droit. Tu restes à mes ordres, quoi qu'il advienne, c'est compris ?

Alec, stupéfait, le toisa avec timidité. Tosh, tête mi-baissée, lorgnait vers lui par-dessus ses lunettes. Mais, à la grande surprise du Capitaine, Ianto souriait. Quoi ? Quelle impudence ! Et Jack ne fut pas au bout de ses peines.

Le jeune homme abandonna sa vaisselle, ou son rangement, peu importe, et s'approcha de son patron. Ce dernier emprisonna ses mains dans ses poches pour se donner une contenance respectable. Arrivé à sa hauteur, Ianto adressa un regard équivoque à Tosh et Alec, puis se rua sur Jack pour l'embrasser sauvagement. En pleine confusion des sens, Jack crut entendre quelqu'un applaudir. Tosh ? Sûrement pas Alec ? Mais l'excitation s'empara de lui, il sortit ses mains et serra le jeune animal contre lui.

Quand ils eurent terminé leur « explication », Ianto demanda, d'une voix aussi porteuse que celle de son chef.

- A ce propos, c'est quand qu'on remet ça ?

Émoustillé au plus haut point, Jack rit bruyamment, libérant le corps chaud du Gallois, il croisa alors le regard confondu de l'Écossais et son sourire s'envola.

- Au boulot, fit-il soudain sérieux. Il quitta le Hub central et disparut dans l'ascenseur. Ianto le rattrapa de justesse avant que la porte ne se referme.

- Tu m'as oublié ou quoi ? fit-il essoufflé.

Jack lui sourit de toutes ses dents.

- Tu ne m'as pas pardonné, alors pas de bonne prêche, pas de pêche ! fit-il en tapant dans ses mains. Pense à me la faire dire à Owen, celle-là, il va adorer.

Et la porte se referma sur un Jack hilare, et content de lui. Mais une fois seul dans l'étroit vestibule, le Capitaine n'en menait pas large. Il avait ouvertement provoqué Alec, l'homme qui lui avait offert son écoute attentive et respectueuse. L'homme qui l'avait mené sans effort à se livrer, corps et âme. Chose qu'il ne pensait jamais pouvoir vivre, et qu'il avait vécue sans modération aucune. Il lui avait fait clairement comprendre, en clamant ses coucheries avec Ianto, qu'il n'aurait plus besoin de lui, ni d'Alec, ni de sa domination. Jack Harkness était le chef de la meute, et il en serait toujours ainsi. Une simple défaillance comme tous les grands hommes peuvent subir, exceptionnellement, et Alec avait eu la chance de se trouver là, rien de plus. Et Ianto. Sans lui demander son accord, Jack avait officialisé sa relation avec le jeune homme. Pour se pavaner. Pour le simple plaisir de le voir se rabougrir devant les autres. Par pure vanité. Heureusement pour lui, je jeune Gallois l'avait rembarré avec pertinence et délice. Il ne cesserait de le surprendre. Un autre de ses innombrables charmes, admit Jack.

Quand il sortit sur les docks, Jack inspira longuement l'air frais et neuf de la place, puis s'en fut, satisfait, du moins rassuré, ou simplement apaisé, faire un tour du côté de la Baie.

En passant non loin du Mermaid Quay, là où vivait Owen, Jack repensa au médecin tempétueux avec tendresse. Le jeune homme ne l'épargnait jamais, il ne lui accordait aucune faiblesse. Il n'excusait aucun écart de conduite de la part de son patron, comme si Jack devait en permanence réaffirmer son statut de chef. Le jeune docteur était parfois injuste avec lui, parfois même méprisant, mais rien ne pouvait entacher la profonde estime que Jack lui vouait. Owen était droit, franc, efficace et malheureux. Jack savait interpréter chacun de ses gestes, chacune de ses phrases, et il ne comptait plus le nombre de fois où Owen souffrait plus qu'il ne le laissait voir. Jack le voyait. Jack le ressentait au plus profond de son être. Jack aimait Owen, et tant pis si ce dernier le détestait. Il n'avait pas le droit de forcer qui que ce soit à l'aimer, il se contenterait de son respect eu égard à son grade hiérarchique de chef au sein de Torchwood. Du moment qu'il suivait ses ordres, Jack n'avait rien à lui reprocher.

Il longea le quai, se demandant pourquoi il se mettait à penser à Owen. Leur altercation de tout à l'heure, sans doute, et Jack regretta de ne pas avoir été plus souple, comme le lui avait conseillé Alec, la veille, avec le jeune homme, qui angoissait, et c'était normal pour la santé de Gwen. Lui-même s'en était inquiété au delà du possible. Mais il ne devait surtout pas exprimer ses craintes, condamné à tout garder pour lui, le meilleur comme le pire.

Un lourd fardeau que l'Écossais avait accepté de partager avec lui le temps d'un soir, et cela avait faittellement de bien à Jack. Il devrait le remercier pour l'avoir poussé dans ses derniers retranchements, même si les motivations de l'homme restaient nébuleuses pour le Capitaine. Quelle importance, après tout, Alec l'avait aimé, il ne s'était pas seulement servi, comme il dit à Jack, en évoquant les amants de celui-ci, qui prennent ce qu'ils veulent de lui, pour le laisser ensuite seul, non, Alec ne s'était pas « servi » , il avait partagé son plaisir puis sa détresse. Jack eut le cœur gros. Il n'aurait pas dû le provoquer en aguichant Ianto, Alec ne le méritait pas. Jack s'en excuserait.

Le barrage du Mermaid Quay lui fit ralentir le pas. Jack se pencha, et fut saisi d'une idée lumineuse qui lui arracha un sourire bienvenu et réjoui.

Il fit demi-tour et alla chercher le SUV. Il devait se rendre en ville et parlementer avec les autorités compétentes, pour pouvoir enfin régler cette histoire de poissons.

Vers 11h du matin, Jack fut de retour au Hub. Toute sa fine équipe était là. Tosh, le nez collé sur son ordinateur, Alec imprimant des kilomètres de paperasse. Ianto au téléphone, sans doute en train de commander leur pitance du midi. Mais il ne vit pas Gwen, ni Owen, il les entendit seulement. Dans l'aire du médecin, au labo. Quand ce dernier aperçut Jack, il l'interpella violemment.

- Hey, Jack, aboya Owen en courant vers son chef, tu ne connais pas la dernière, toi qui sais tout ?

Le jeune homme le brava rageusement en se plantant devant lui les mains sur les hanches.

- Qu'est-ce qui te prends Owen? Demanda Jack, le plus calmement possible.

- Devines de quoi souffre Gwen… tu dois le savoir, allez, on t'écoute!

Effectivement tous l'écoutaient, dans un silence religieux.

- Comment le saurais-je, dit Jack, d'une voix neutre. Il ne tenait pas à donner du grain à moudre au moulin déchaîné du médecin.

- Tu ne sais pas, vraiment, et bien figure-toi que moi non plus, pas la moindre idée, mais ça ne remet pas en cause mes compétences de grand médecin, non Jack, car personne, je dis bien personne à l'hôpital n'a su dire ce qu'elle avait ! Affection cutanée proche de l'eczéma de contact mais agrémentée de symptômes inconnus. Alors on fait quoi pour la soigner ?

Owen avait craché son venin, le visage transformé par la haine, ou la peur, ou bien les deux.

Jack observa Gwen assise sur la table d'auscultation, elle lui souriait faiblement. Elle avait peur.

- Tu sais soigner un eczéma de contact, Owen ? fit Jack, toujours calmement. Alors tu te sais ce qu'il te reste à faire.

Le Capitaine amorça un demi-tour mais Owen le rattrapa par le bras.

- Tu te fous de qui, Capitaine Jack Harkness, ou qui que tu sois en vérité ? Tu te prends pour Dieu ? Tu nous envoies direct dans la fosse aux lions en nous assurant que les fauves sont végétariens ! Tu te fous totalement de ce qui peut nous arriver…

- C'est faux ! se défendit Jack, en braquant un doigt sur Owen. Tu n'as aucune idée de ce que je ressens pour vous. Te souviens-tu, ne serait-ce d'une seule fois où tu m'aies demandé ce que je ressens ? Non, car tu ne l'as jamais fait ! Pas plus que vous autres. Jamais !

Le visage de Jack devint dur, glacial, effrayant. Owen le toisait toujours mais sa colère le quittait peu à peu, remplacée par une soudaine incompréhension.

- Alors écoute-moi bien, Owen Harper, je vais te dire ce que je ressens pour chacun de vous. J'ai de l'estime pour vous. Du respect. De la tendresse. De la compassion. Je vous aime tous, et je donnerais tout, tu m'entends, tout ce que j'ai pour vous épargner le moindre risque. A chaque nouvelle mission, je tremble pour vous, j'angoisse de perdre l'un de vous, j'ai peur pour vous. Tu crois que ce ne sont que des mots ? Tu as tort. Hier, au téléphone, quand tu m'as dit que ça ne te dérangerait pas plus que ça de bouffer cette putain de truite mais qu'il faudrait juste que je m'explique avec le copain de Gwen…que crois-tu que j'ai ressenti ? Car tes boutades, je les connais, elles font partie d'Owen, et elles te trahissent, malgré toi, et si ta vie ne vaut rien pour toi, elle compte à mes yeux plus que tu ne pourrais l'imaginer. Je suis responsable de vous dans le boulot, mais je t'en conjure, Owen Harper, ne me mets pas ta détresse sur le dos, j'en ai assez de la mienne. Et je suis désolé mais je ne peux rien pour toi, en dehors d'ici, sauf si tu me le demandes, mais tu ne le fais jamais, alors quoi ? Que veux-tu que je fasse de plus ?

Jack rivait ses yeux sur ceux du médecin, qui n'avait pas pipé mot. Personne n'osait bouger le moindre petit doigt. Les seuls bruits qu'on entendit dans tout le Hub provenaient uniquement des machines, des ordinateurs, des ondes électriques qui ronronnaient, indifférents aux suppliques déchirantes du Capitaine. Celui-ci baissa son doigt accusateur, et reprit, avec calme.

- Donc, je te le répète, Owen, tu soignes Gwen pour son eczéma et tu gardes ta haine pour toi, comme je garde ma colère pour moi. C'est d'accord ?

Owen hocha la tête, Jack discerna un léger tremblement de paupières sur le visage du jeune homme, qui s'empressa de disparaître dans le labo.

Jack regarda l'assistance, vit le sourire d'Alec, celui de Tosh, l'air goguenard de Ianto et quitta la pièce, sans un mot. Il s'enferma dans son bureau. Il avait bien agi. Il était certain de ne pas regretter un jour ce qu'il venait de confier à son équipe. Même si aucun d'eux n'avait jamais exprimé le désir de connaître ses sentiments à leur égard, pas même Ianto, il se sentit soulagé de l'avoir fait. Bien qu'incapable de dire pourquoi, il savait que cela n'endiguerait en rien son autorité au sein de l'équipe. Il lui fallait constamment canaliser les humeurs de chacun et il réalisait enfin l'effort qu'il devait fournir en permanence pour y parvenir sans trop de casse. Jack était fatigué, fourbu. Dépassé par son sort peu enviable de chef, de détenteur ad vitam æternam des plus grandes solutions aux plus grands problèmes. Pour le bien de l'Humanité, qui ne l'avait jamais remercié. Quel destin !

On frappa à sa porte. Jack retourna son siège pour voir qui venait encore le déranger. Tosh.

Il alla lui ouvrir la porte. Trop de questions dans sa tête pour se souvenir de l'effroyable coup de poignard qu'il lui avait planté dans le cœur, le jour d'avant. Tosh lui souriait, puis elle l'enlaça dans ses bras fragiles et délicats. Jack ne comprenait pas cet élan soudain de tendresse.

- Merci, pour ce que tu viens de dire et pardon pour hier, lui murmura-t-elle au creux de l'oreille en se mettant sur la pointe des pieds pour atteindre le visage de Jack.

- Non, Tosh, c'est moi qui te demande pardon pour hier, j'ai été odieux de te dire une telle méchanceté, je ne le pensais pas, tu sais...

- Alec m'a tout dit, le coupa-t-elle.

Jack recula, la saisit par les bras et la regarda, intrigué.

- Alec ? Mais tu parles de quoi ? demanda-t-il, la voix chevrotante.

- Tu t'es confié à lui, hier, n'est-ce pas ? Il m'a raconté ce que tu vivais depuis tout ce temps, et je réalise que tu as raison, personne ici ne s'est jamais soucié de savoir ce qu'était ta vie, en dehors de Torchwood. Je m'en veux, Jack, je ne savais pas à quel point…

- C'est bon, Tosh, tu n'as rien à te reprocher, je t'assure, dit-il en la serrant à nouveau dans ses bras.

- Merci, Jack. Moi aussi je t'aime. Tu m'as sauvé la vie, et celle de ma mère. Tu m'as ouvert les bras, et je ne t'ai pas remercié, je suis désolée, Jack, fit-elle en pleurant sur l'épaule du Capitaine.

Jack lui caressa tendrement les cheveux, et réprima un sanglot.

- Si, Tosh, tu m'as remercié, en travaillant pour moi, tu n'as pas idée de la chance que j'ai de t'avoir.

Tosh releva son doux visage humide et hocha la tête.

- Tu es si bon, pardonne-m…Tosh ne parvint pas à finir sa phrase, les larmes et les soubresauts la submergèrent de plus belle.

- Ça va aller, Tosh, tout va bien, soupira Jack, tout va bien…

Quand les pizzas furent livrées, Jack alla rejoindre les autres pour manger. Ils étaient tous à table, Owen discutait avec Gwen, dont les avant-bras étaient badigeonnés de crème, Tosh lui sourit puis reprit sa discussion avec Alec. Que lui racontait-il encore ? Seul Ianto manquait à l'appel. Jack s'installa à sa place, et chercha le jeune homme du regard. Owen saisit l'opportunité.

- Il est allé payer le solde du mois au livreur, Jack. Ne panique pas, il va revenir, dit-il en souriant timidement à son patron. Jack lui répondit qu'il ne paniquait pas, car il savait pertinemment que Ianto revenait toujours.

La glace fut rompue, les rires et les discussions couvrirent bientôt le bruit des assiettes et des couverts.

Après le déjeuner, Toute l'équipe se remit au travail. Jack relisait les derniers compte-rendus de Toshiko et Alec, quand Owen vint s'asseoir à côté de lui sur le sofa. Le jeune homme était hésitant, nerveux.

- Jack, je voulais te dire…commença-t-il.

- Si tu viens pour t'excuser, je t'arrête tout de suite, Owen, fit Jack en refermant le dossier. On connaît tous des moments de doutes, toi comme moi. L'incident est clos, d'accord?

- Et c'est reparti, tu pardonnes encore. Tu veux que je te dise,tu es nul comme boss, tu sais quoi, tu devrais de temps en temps nous donner une bonne petite fessée, je suis persuadé que certains apprécieraient drôlement.

Les deux hommes se mirent à rire aux éclats.

- Vous aimeriez tous ça ! plaisanta Jack.

- Ah non, Jack, je ne mange pas de ce pain là, tu le sais, et Alec non plus.

Jack rit de plus belle.

- Là tu te trompes, mon vieux., entonna Jack, l'œil malicieux.

- Quoi ? Tu déconnes ?

- A ton avis ?

- T'es pas possible Jack, non je te crois pas, tu me fais marcher…se raisonna le jeune homme. Et devant la mine réjouie et énigmatique de son patron, il se tapa les cuisses et se leva.

- Tu me fais marcher.

Et le médecin retourna à son labo, en secouant la tête, incrédule.

Un peu plus tard, Tosh termina ses calculs, avec l'appui de l'expert écossais. Elle affirma à Jack que l'instant T pour réunir le maximum de poissons avait été programmé pour le lendemain matin à 7h 21, avec une marge d'erreur d'une quarantaine de secondes.

- Beau boulot, Tosh, la complimenta Jack. Alec, merci du coup de main, ajouta-t-il en croisant le regard de l'expert.

- Je suis là pour ça, Jack.

Jack écourta les politesses et s'enquit sur la santé de Gwen.

- On dirait que la crème fait son effet, ça me démange moins, lui dit la jeune femme. Elle le remercia d'un sourire plein de non-dits.

- Bonne nouvelle, fit-il en abrégeant là encore la discussion.

Quelque chose le perturbait. Il retourna s'isoler dans son bureau, après avoir conseillé à tous de venir un peu plus tôt le lendemain matin pour mettre un terme à cette mission cocasse. La matinée allait être mouvementée et il donna congé à ses employés un peu plus tôt que d'ordinaire. Ils devaient se reposer, et il n'avait besoin de personne dans les pattes, désireux de terminer la journée, seul, à préparer son plan pour le renvoi définitif des sardines électriques dans un monde plus apte à les recevoir.

Mais tout Capitaine qu'il fut, Jack ne maîtrisait pas toujours les matelots de son navire. Ianto déboula dans son bureau, sans frapper, et s'installa en face de Jack, les coudes sur le bord du bureau.

- Tu as prévu quoi pour ce soir ? se renseigna le jeune homme sans tergiverser.

- Ianto, j'ai du boulot, ça ne va pas être possible, répondit Jack, joueur.

- Je peux t'aider, on va toujours plus vite à deux, quel que soit le domaine. Et on est plus efficace aussi.

Jack s'amusa de la lueur taquine qui faisait briller les yeux bleus de Ianto.

- Je sais que tu as couché avec Alec, et je m'en fous, ce soir c'est mon tour.

Jack faillit basculer de sa chaise. Il se redressa, et son sang se mit à lui picoter le haut du crâne.

- Qui t'a dit une chose pareille ? fit-il, vivement.

- Peu importe, ce soir c'est mon tour, réaffirma le jeune homme, sans hésiter.

- Ianto, tu ne me crois pas capable de…

- Je te sais capable de tout, Jack, mais je m'en fiche, je reste ici cette nuit.

Ianto se leva, et vint s'agenouiller devant son patron, en lui prenant les deux mains.

- S'il te plait, Jack, laisse-moi te montrer que je t'aime moi aussi comme tu nous aimes, supplia le jeune homme en lui baisant les mains.

- Tu n'es pas sérieux, Ianto, relève-toi, tu es ridicule, s'énerva Jack, mal à l'aise.

Ianto se releva et lui rendit ses mains.

- Ridicule ? Parce que je t'aime ? Tu trouves ça ridicule, Jack, siffla-t-il, vexé.

Jack se leva et le prit dans ses bras.

- Non, ce n'est pas de l'amour, Ianto, tu le sais bien.

- Et c'est quoi selon toi ? demanda le jeune en le regardant fixement.

- Je ne sais pas, de l'attirance, de la tendresse, de l'affection…

- Tu parles de toi là, Jack, pas de moi, rectifia Ianto. Moi je t'aime. J'ai déjà aimé, je sais ce que c'est, je sais que je t'aime.

Jack recula machinalement, il se cogna à sa chaise.

- Tu m'aimes ?

- Oui.

- Tu es amoureux de moi comme tu l'as été de Lisa?

- Oui.

- Depuis quand ?

- Depuis toujours.

- Même pendant que ta chérie croupissait au sous-sol ? lâcha Jack, voulant provoquer la colère chez le jeune homme. Mais Ianto resta calme.

- Même pendant cette période, oui.

Jack voulut déclencher une querelle mais il n'en eut pas le temps.

- Et tu n'as pas idée du calvaire que j'ai dû vivre, tiraillé entre mon amour pour elle et mon amour pour un homme. C'était comme d'avoir un pied dans deux mondes bien distincts, deux enfers qui m'attiraient à eux, avec la force et la rage du diable, comme un poison qui me dévorait le cœur, le sectionnant en deux pour mieux me l'arracher…

- Ianto !

Jack serra le jeune homme fort contre lui, Ianto pleurait, suffoquait, reniflait bruyamment. Jack flancha, il ne s'attendait pas à un tel déferlement de douleurs. Décidément, quelle fée de la confession venait de frapper ces lieux ?

- J'ignorais tout ça, Ianto, pardonne-moi, chuchota Jack, berçant doucement le jeune homme sanglotant. Je te demande pardon.

Ianto se calma peu à peu. Il essuya ses larmes et plongea son regard doux dans celui de Jack.

- Tu me crois, Jack, j'ai tout fait pour résister, je sais que tu ne peux pas m'aimer, mais je n'arrive pas à vivre comme si tu n'existais pas…

- Ianto, Ianto, je te crois, le rassura Jack.

- Je ne te demande pas de m'aimer, je veux juste que tu me consacres un peu de ton temps.

- Tu sais que j'aurai toujours du temps pour toi, Ianto, lui dit Jack en relevant le visage hoquetant. Et c'est d'accord, tu restes ici cette nuit, tu auras tout mon temps et bien plus encore…

Ianto sourit enfin, puis déposa un doux baiser sur les lèvres de son patron.

- donne-moi une heure et je suis à toi, promit Jack.

Le Capitaine occupa le plus clair de son temps à s'occuper du jeune homme.

Il offrit à Ianto leur deuxième nuit d'amour…ou de sexe, car malgré les aveux du jeune homme, Jack était convaincu que l'amour ne faisait pas partie des sentiments que Ianto pouvait éprouver à son encontre. Il en était persuadé, malgré un doute ténu qui le tiraillait encore. Il voulut en avoir le cœur net. Ianto, allongé près de lui, le drap remonté jusque sur sa poitrine, fixait le plafond, qui était aussi le plancher du Hub. Jack avait passé son bras sous la nuque du jeune amant, il lui caressait le bras, puis se colla contre son flanc.

- Dis-moi, qu'est-ce que tu aimes vraiment chez moi?

La question surprit le jeune homme, qui le fixa, l'air perdu.

- Comment ça ? fit Ianto, pour gagner du temps et chercher une réponse satisfaisante à fournir.

- La première fois qu'on s'est vus, en pleine chasse au weevil, tu as ressenti quoi ?

- Oh, mais je t'avais déjà vu avant cette nuit-là, en fait je t'avais suivi quand j'avais décidé d'utiliser Torchwood pour, enfin tu vois…

- Pour y cacher Lisa, je sais.

- Je savais tout de toi à l'époque, du moins tout ce qui figurait dans ton dossier, c'est-à-dire, pas grand chose, finalement, ironisa le jeune homme qui se tourna sur le côté pour lui faire face.

- Mais tu n'avais pas craqué pour moi à ce moment-la, non ? continua Jack, intéressé.

- Si, oh que si… un matin, je te suivais, tu étais avec Tosh et Owen et Suzie aussi, sur les lieux d'un incident quelconque, tu draguais ouvertement une jeune femme policière, je t'ai vu lui caresser la joue, elle avait rougi, et s'était éloignée de toi aussitôt, tu lui plaisais à elle aussi.

- Oui, je m'en souviens, mais toi ? Qu'as-tu ressenti ? insistait Jack.

- J'ai eu envie d'être à sa place. J'ai hésité mille fois avant de t'accoster la nuit du weevil, il m'a drôlement facilité la tâche celui-ci, j'ai d'abord voulu te laisser te dépatouiller avec lui, car je ne trouvais pas le courage de venir vers toi, je savais que si je t'approchais, je serais perdu, et Lisa aussi.

- Pourquoi ?

- Tu me plaisais, c'est tout, et j'ignorais ce qui m'arrivait vraiment, je t'ai enfin abordé car je pensais à Lisa, je lui avais fait la promesse de la sauver, et tu étais le seul recours possible. Mais aussi le seul obstacle. La suite, tu la connais…

- Oui mais je veux que tu me dises ce que tu as aimé chez moi.

- C'est quoi cet interrogatoire? se plaignit Ianto. Qu'est-ce que tu veux entendre ?

- Ce que tu ressens pour moi, Ianto, soupira Jack, agacé de se répéter.

- Tu le sais, je t'aime.

- Non, si tu devais garder une seule et unique chose de moi, ce serait quoi ? Mon odeur ? Mon sourire ravageur ? Ma longue expérience sexuelle ? récita Jack, amusé.

- Rien de tout ça, fit Ianto, légèrement crispé.

- Alors quoi ? s'emporta Jack, en se frottant contre lui, son désir grandissant venant taquiner le bas-ventre du jeune homme.

Ianto se recula, il pria Jack d'arrêter son fricotage et ses questions, mais le Capitaine voulait une réponse.

- Dis-moi quoi, bon sang, et je te laisse tranquille, promis !

- Ta peau.

- Quoi ?

- Ta peau, je garderais ta peau, la douceur de ta peau, sa chaleur, son odeur, sa force, sa fragilité, ses caresses, …Ianto comptait sur ses doigts à mesure qu'il énumérait les qualités de la peau de Jack, qui sentit son corps se glacer. Seul un homme amoureux parlerait ainsi de ce rapport si intime, fusionnel, de son besoin de le toucher, de le sentir, de le posséder. Il voulut chasser de son esprit ce qu'il venait d'entendre, et posa une main ferme et inflexible sur la bouche de Ianto.

- C'est bon, je crois que j'ai compris, lui asséna-t-il, brutalement.

- Et toi, qu'est-ce que tu aimes chez moi ? demanda Ianto sitôt que Jack eut retiré sa main.

- Oh, Ianto, tu n'as malheureusement pas l'éternité devant toi pour écouter la liste de tes charmes, et même l'éternité n'y suffirait pas, lui chuchota le Capitaine, cajoleur.

- C'est beau ce que tu dis…même si tu ne le penses pas, c'est beau. Et Alec, il aime quoi chez toi, il te l'a dit ?

Jack se recroquevilla, il se mit sur le dos, histoire d'échapper au regard inquisiteur de son amant.

- Pourquoi me parles-tu de lui ? fit-il, d'une voix sourde.

- Pour comparer mon diagnostic avec le sien, répondit Ianto en venant se lover contre lui. Savoir si on est frappés de la même fièvre…

- La comparaison n'est pas possible. Je n'ai pas fait…la même chose avec lui, avoua Jack, surpris de sa propre franchise.

Il enveloppa Ianto dans ses bras, et d'un sourire canaille, il ajouta:

- Alec est du genre, comment dire…entreprenant !

Ianto se recula, ahuri, incrédule, chaviré.

- Quoi ? Je ne te crois pas, Jack !

- Et pourtant…

- Il t'a…?

- Il m'a.

- Non !

- Si.

Jack jubilait de voir son amant complètement tourneboulé par la pensée coquine qui lui traversait l'esprit. Cela dut l'exciter, car Jack fut bientôt chevauché par un Ianto ardent, caressant, intrépide.

- Comment s'y est-il pris pour te forcer ?

- Il n'a pas eu à me forcer, Ianto, avoua Jack, caressant à son tour le dos frémissant de son partenaire. Et c'est ça qui m'intrigue.

- Tu as aimé ? se renseignait le jeune homme, répondant aux caresses.

- A ton avis ?

Jack ne sut pas interpréter de façon exacte le regard brûlant que lui lançait Ianto. De la haine, de la jalousie ? Ou tout au contraire, du désir, de l'excitation, une allusion muette ? Il abandonna toute réflexion inopportune, et nourrit le corps demandeur et exalté qui vint se coller à lui.

Encore une nuit de rêve, pensa le Capitaine, exaucé.

Jack se réveilla tôt, mais quelle ne fut pas sa surprise de découvrir le lit vide. Ianto disparu. Pas bien loin, comprit-il en l'apercevant devant sa machine. Le jeune homme était frais, douché, tiré à quatre épingles, et sautillant. Le cœur léger, Jack le questionna, en approchant le jeune homme par derrière.

- Tu avais prévu ton coup, à ce que je vois, tu t'es ramené des affaires de rechange, le taquina-t-il en passant ses bras autour de sa taille, prévenant et culotté, Monsieur Jones.

- Si tu veux ton café, tu ferais mieux de me lâcher, prévint Ianto.

- Pourquoi, tu ne sais pas faire deux choses en même temps ?

- Pas avec toi dans les parages, et tu le sais, grommela le jeune homme en tentant de se libérer de l'emprise de Jack, sans grand succès.

Le Capitaine renforça sa poigne.

- Jack, fit Ianto, la voix soudain grave.

- Quoi ? s'étonna Jack en le lâchant enfin. Ianto se retourna, et posa ses mains autour de sa taille. Tu es convaincu que je t'aime, n'est-ce pas? demanda-t-il, tu ne vas pas me laisser tomber ?

- Qu'est-ce que tu vas chercher, Ianto, tu m'aimes, je t'aime, et puis un jour, tu rencontreras une jeune et belle fille bien roulée, qui te ramènera dans le monde normal.

- Normal ? Tu veux dire une vie avec femme et enfants ? ricana Ianto.

- Exactement.

- C'est ça une vie normale pour toi ? fit Ianto, surpris.

- C'est la vie normale dans ce monde-ci, car bien des choses vont changer durant ce siècle, mais pas tout…et un adorable garçon comme toi ne peut pas faire sa vie avec un affreux bonhomme comme moi.

- Tu es sérieux ?

Jack était sérieux. Hélas pour lui. Ianto prendra un jour son envol, loin de lui.

- C'est comme ça que tu m'aimes ? s'énerva le jeune Gallois. Tu me vois déjà parti ?

- Oui mais pas avant des siècles, s'amusa Jack.

- Tu promets de me garder avec toi jusqu'à ce jour ?

- Comme employé ? Jack ne se lassait pas de le taquiner.

- Tu promets ?

- Je te le jure, souffla-t-il à son oreille, aussi longtemps qu'il te plaira.

Ianto embrassa son Capitaine, goulûment, passionnément. Jack s'embrasa. La future Madame Jones n'était peut-être pas encore née, ce qui leur laisserait le temps de se lasser l'un de l'autre, si cela fût possible, ce dont il doutait fort.

- Alors, voici le planning des festivités, dit Jack, d'une voix tonitruante, une fois que ses sbires, tous en place, daignèrent cesser leurs bavardages pour l'écouter.

- Jack, il est à peine 6h45, s'il te plait, baisse d'une octave ou deux, ronchonna Owen, qui avait encore la marque de son oreiller sur la joue…

- Ianto nous a préparé un café spéciale « nuit courte », fit Jack sans se rendre compte du lourd sous-entendu de sa phrase qui n'échappa à personne autour de la table, des regards en coins, des rictus indescriptibles, des fous rires étouffés. Seul Alec ne réagit pas. Jack, quoique amusé, rappela ses troupes à l'ordre.

- C'est fini, oui ? Bien. La situation est assez simple, vous allez pouvoir le constater par vous-même, commença Jack.

Ianto le coupa dans son élan, en apportant le plateau tant convoité par ses collègues.

- Oh Ianto, je t'adore, fit Gwen, prenant une tasse fumante dans ses mains.

- Merci, Ianto, mmm ça sent bon, fit Tosh.

- Pas trop tôt, coffee boy, railla Owen, les mains tendues comme s'il voulait attraper la fumée qui s'échappait en volutes parfumées de la tasse.

Jack attendit que tout le monde fût servi. Alec remercia Ianto d'un simple hochement de tête.

- Bon, on peut continuer ? s'impatientait Jack, car si la situation est simple, le timing risque d'être serré. Je vous rappelle que tout être réglé pour 7h 22, soit précisément dans moins d'une demi-heure.

Il attendit que le café vienne revigorer les membres endormis de ses employés. Ianto s'installa à sa gauche, face à Alec. Le Capitaine chancela imperceptiblement, heureusement pour lui. Il tripota nerveusement son dossier sur la table, en observant un point fixe entre les deux hommes, c'est-à-dire Owen. Une échappatoire d'infortune, en vérité, mais Jack put reprendre le contrôle de ses sens.

- Comme je vous l'ai dit, ces poissons sont arrivés par notre faille, il y a plus de six semaines, comment avoir raté cette visite loufoque, ça on règlera la question plus tard…

- Tu n'étais pas là, Jack, objecta Gwen, on a fait de notre mieux.

La jeune femme le fixait avec dureté, avec assurance. Elle ne se déroberait sous les accusations qui la concernaient directement, car c'est elle qui avait tant bien que mal remplacé Jack à la tête de Torchwood. Celui-ci en avait conscience, il partagerait les torts avec le ou la responsable de cette faute professionnelle. Mais le temps n'était guère à la réprimande. Il fallait agir.

- On règlera ça plus tard, Gwen.

- Oui, une bonne fessée à tous et c'est oublié, ricana Owen, les poissons vont débarquer !

- Exact, Owen, pour les poissons, pas pour la fessée, Jack se mordit la lèvre pour ne pas surenchérir à l'allusion coquine d'Owen. Ils sont donc venus par la faille, incognito, ont mis le cap au nord du pays, sans doute pour se refroidir les amortisseurs car en fait, ils n'ont pas débarqué avec leur 110 volts sous l'écaille, non, Quoi ? demanda-t-il à un Owen rieur.

- Tes blagues sont encore plus foireuses que les miennes, franchement Jack, tu me fais honte, fit le médecin en tapant le sol de ses pieds. Les autres le suivirent dans sa transe.

- C'est bon, j'ai compris, gueula Jack, faussement vexé. Je reprends : c'est l'énergie résiduelle de la faille qui les a chargé d'une force magnétique lors du passage entre leur monde et le nôtre. Les eaux du nord du pays accusent aujourd'hui une charge magnétique proche de la normale. L'Écosse n'est plus concernée, ajouta le Capitaine en lançant un regard furtif vers son homologue.

- C'est exact, Jack, confirma ce dernier, il semblerait que les résidus de la faille aient suivi ces poissons comme une traînée de poudre qui diminuerait en chemin.

Alec s'adressait à l'équipe, il s'était tourné vers elle, évitant ainsi les regards de Jack et de Ianto.

- C'est tout à fait ça, Jack reprenant la parole, ces poissons n'ont rien de surnaturel, ils se sont perdus dans notre monde, et hélas pour eux, ils n'ont pas trouvé de pire conducteur électrique que celui de la faille.

Owen ne put se retenir, une fois de plus.

- Ah non là c'est trop, Jack, je t'ai dit stop, plus de jeux de mots à la Jack Harkness…

- Arrête, Owen, t'es lourd, et on n'a pas le temps…le raisonna Gwen, entre sourire et sérieux.

- J'ai conclu un accord avec les autorités fluviales, continua Jack, sans rire, le barrage de Mermaid Quay sera levé à 7h15 ce matin et refermé à 7h22 exactement. Durant ce laps de temps, il nous faudra rassembler tous les poissons agglomérés autour de la Baie, et utiliser comme propulseur le meilleur outil, le seul en fait capable de plaire à nos amis poissons.

La surprise, espérée par Jack, se lut sur tous les visages. Il prit un bref instant pour jubiler intérieurement.

- Tu penses à quoi? Demanda Tosh, sceptique.

- L'eau, fit-il laconique, mystérieux, irritant la curiosité pathologique du médecin.

- Je pige pas.

- Owen, les poissons ont besoin d'eau pour vivre et se déplacer, expliqua Jack sur un ton pédagogique qui ne plut pas du tout au jeune homme.

- Allez, au fait, on n'a pas le temps pour un cours élémentaire, rouspéta Owen.

- Nous allons utiliser la tour d'eau du Hub pour les renvoyer chez eux! Elle est raccordée à la Baie donc au barrage de Mermaid, rien de plus simple, fit le Capitaine, satisfait.

- Tu parles d'une mission, Alec, ça valait le coup de vous déplacer depuis Glasgow pour lever un barrage, ironisa Owen.

La boutade eut l'effet escompté. Tous se mirent à rire.

- Certes, Owen, mais je ne regrette pas ce long voyage, je vous assure.

Alec guetta la réaction de Jack. Ce dernier fit mine de ne pas avoir entendu. Mais il sentit le regard de Ianto sur lui, embarrassé, il détourna la conversation.

- Vous savez ce qu'il vous reste à faire. Tosh, tu vérifies une dernière fois tes calculs, Owen et Gwen, vous allez au barrage pour vous assurer qu'il s'ouvre en temps et en heure, ok ?

- Ok.

Les deux jeunes gens s'éclipsèrent.

- Ianto, tu prends ton chronomètre et tu comptes.

Le jeune homme manqua de s'étouffer.

- Je compte quoi ?

- Les 7 minutes qui nous sont imparties, pardi ! Alec, vous assistez au spectacle et admirez.

- vous pouvez me faire confiance pour admirer le spectacle.

Jack lui sourit, après que Ianto ne soit parti chercher son gadget fétiche.

Les deux hommes restèrent seuls dans la salle de conférence, silencieux. Complices.

La mission Torchwood Glasgow/Cardiff touchait à sa fin. La relation Jack/Alec également.

Tout se déroula comme prévu, un feu d'artifice de poissons scintillants traversa la tour d'eau, éclaboussant la paroi de l'édifice, grondant à travers le Hub, pour mourir dans un silence sec et un calme soudain. Une nouvelle mission rondement menée.

Au milieu de la matinée, Jack alla cajoler Gwen dont les blessures guérissaient miraculeusement.

- Je me gratte encore un peu, mais Rhys a passé la nuit à m'enduire de baume drainant, ça va déjà mieux, lui dit la jeune femme.

- Et tu nous le présentes quand cet homme parfait ? plaisanta le Capitaine en lui caressant les épaules.

- Tu sais bien que je ne peux pas, il ne doit rien savoir de mon boulot, c'est le règlement.

- Tu pourrais nous présenter comme tes oncles, ou tes anciens collègues de la police, suggéra Jack, espiègle.

- Toi, mon oncle ? Il n'y croirait pas une seconde. Non, je t'assure, c'est préférable que vous ne fassiez pas sa connaissance, surtout toi, fit Gwen, amusée.

- Pourquoi ?

- Il est très jaloux.

- Et alors, moi je ne le suis pas !

- Idiot, c'est non, tu entends, non, répliqua la jeune femme en l'embrassant sur la joue.

Jack discuta un moment avec Gwen, puis lui donna quartier libre pour le reste de la matinée. Ainsi qu'aux autres, y compris Ianto, qui partit contraint et déçu.

Le Capitaine désirait rester seul avec Alec, avant le départ de ce dernier. Il lui devait une dernière faveur. L'Écossais avait son train dans moins d'une heure. Jack l'invita à prendre un dernier café. Alec accepta avec joie. Il s'était levé tôt lui aussi et le voyage allait être long.

Jack savoura son verre et l'alchimie qui régnait entre eux. Il voulut arrêter le temps pour se complaire dans cet instant de grâce indicible, mais l'ex-agent du Temps n'en avait plus les moyens depuis bien longtemps. Il s'excusa auprès d'Alec pour s'éclipser un court moment. Il revint avec un cadeau, enrubanné de fil d'or et le tendit à l'homme.

- Qu'est-ce que c'est ?

- C'est pour votre fille, c'est une petite boîte bleue pour conserver des perles, ou tout ce qu'elle aura envie de conserver.

- Je vous remercie.

Alec alla ranger le présent dans sa valise. Il prit le temps de bien le caler entre deux vêtements. Jack pensa que l'homme voulait faire durer, lui aussi, leur dernier tête à tête mais il extrapolait sûrement.

Alec revint enfin vers lui. Lentement, fouillant du regard le Hub, à la recherche d'une improbable étincelle d'espoir, ou de courage. Difficile à dire.

Alec allait repartir bientôt. Jack envisagea mille façons de lui dire au revoir – adieu - mais lorsqu'il fut en face de l'homme, aucune de ces façons ne trouva grâce à ses yeux. Il voulait remercier cet homme, pour le bien qu'il lui avait donné, pour avoir calmé les esprits échaudés de son équipe, par sa seule présence lénifiante. Pour avoir pacifié la bourrasque de tristesse qui secouait tout son être, depuis si longtemps. Lui dire « merci » n'était vraiment pas suffisant. Mais ce diable d'Écossais avait encore plus d'un tour dans son sac. Il perçut le trouble du Capitaine et vint à sa rescousse.

- Jack, j'ai été heureux d'avoir fait votre connaissance. Et honoré de travailler pour vous.

- Sachez que c'est réciproque, vraiment, fit Jack dans un murmure.

Alec s'avança un peu plus de lui. Le Hub était vide, prêt à accueillir leurs dernières confidences.

- Merci, merci pour tout, Alec. J'espère ne pas vous avoir éloigné du droit chemin, ajouta-t-il en souriant maladroitement.

- Il n'y a pas de droit chemin, vous le savez bien, Jack, et ce n'était ni un incident ni un accident, ce qui s'est passé entre vous et moi, c'est un cadeau de la vie, une parenthèse que je ne suis pas prêt d'oublier.

Alec avait pris les mains de Jack dans les siennes, leurs regards se confièrent à nouveau de sombres secrets inavoués. Jack se pencha vers l'homme et l'embrassa, pleinement, longuement. Alec répondit à son baiser, il savourait l'échange, complètement. Lorsqu'ils se séparèrent enfin, Alec abandonna ses yeux dans celui du Capitaine, et murmura faiblement.

- Et j'ose espérer que malgré votre longue et interminable vie, vous ne m'oublierez pas trop vite.

Les deux hommes échangèrent un sourire serein.

- Je vous en donne ma parole, fit Jack, ému. Vous avez fait tout pour…

- Vous êtes un homme exceptionnel, Capitaine, renchérit Alec, toujours vibrant, vous méritez d'être heureux, si je n'avais pas ce train à prendre…ajouta-t-il l'œil fourbe.

Jack s'engouffra dans la brèche.

- Vous pourriez prendre le prochain, suggéra-t-il, magnanime.

Alec éclata de rire, secouant la tête, balancé entre la raison et le désir.

- Restons sérieux, Jack, fit Alec, tentant de se convaincre lui-même.

- Je ne reste jamais sérieux très longtemps, plaisanta le Capitaine, caressant la nuque de l'homme, amoureusement, il le fixait avec une envie soudaine, grandissante, inextinguible.

- Non, Jack, s'il vous plait… protesta l'homme, sans force.

- Pourquoi pas ? Il est malpoli de refuser un cadeau, fit Jack, se rapprochant encore.

- Non, Jack, je vous en prie, répéta Alec, en faisant mine de retirer le bras caressant du Capitaine.

- Je vous le demande, Alec, je ne vous laisserai partir comme ça. Jack se mordit la lèvre, sa main sur la nuque de l'homme, il l'attira à lui, inéluctablement.

Alec soupira dans ses yeux bleus, perdant son flegme et sa résistance, qui se réduisaient en peau de chagrin. Jack fit partir en miettes la dernière once de volonté de l'Écossais, d'une seule phrase, qu'il murmura dans un râle.

- J'ai une revanche à prendre, nous serons quitte après ça.

L'homme s'empara de ses lèvres et les dévora sans retenue. Jack ne se sentait pas fier, mais se fichait royalement de déroger à un certain standing, la façon de remercier cet homme n'était pas nouvelle pour lui, mais elle en valait bien une autre. Et Jack manquait parfois cruellement d'imagination, dès qu'il était question de sexe.

- Vous êtes impossible, Jack Harkness, souffla Alec entre deux baisers enragés.

- Je sais, mais je trouve que nous faisons la paire, non ? fit Jack, dépouillant Alec de sa veste.

- Vous marquez un point, concéda Alec, défaisant la ceinture de Jack.

- J'aime votre fair-play, Alec, continua le Capitaine, arrachant la chemise qui opprimait le corps déjà fébrile de l'Écossais. Il lui mordit l'épaule, sauvagement.

- J'aime votre délicatesse, Jack, haleta Alec qui galbait déjà de sa main le caleçon de Jack, la réaction fut immédiate. Le Capitaine retira les doigts hardis de l'homme, et glissa une main victorieuse dans le pantalon de ce dernier.

- Non, mon ami, c'est moi qui mène la danse ce coup-ci, entonna-t-il, un brin soucieux de la réaction de l'autre. Mais le doute fut vite dissipé, à son grand soulagement.

- Soit. Mais soyez à la hauteur de votre sulfureuse réputation, conseilla Alec. Il se cramponna au cou de Jack, ferma les yeux, et se prépara à perdre dignement tout contrôle.

Vêtu de son manteau militaire, Jack raccompagna sa victime sur les quais. A l'endroit même de leur rencontre, il s'adossa à la rambarde, frissonnant sous la brise légère. Alec posa sa valise et lui tendit une main tremblante, qu'il serra virilement.

- Ce fut un plaisir Jack.

- Oui, je sais.

Jack ne put s'en empêcher.

- Je parlais de notre collaboration…dit Alec, à moitié amusé.

- Plaisir partagé, Alec. Veuillez me pardonner, je suis incorrigible.

- Je ne suis pas inflexible.

- J'avais cru comprendre, oui, fit Jack, souriant.

- Sir Allistair Gaynor a eu une idée prodigieusement lumineuse de m'envoyer ici, je n'oublierai pas de l'en remercier.

- Remerciez-le pour moi, je vous en saurai gré.

- Au revoir Jack, fit Alec, faiblement. Je penserai à vous à chaque fois que je mangerai du poisson, plaisanta l'Écossais.

- Et vous aimez le poisson ?

- J'adore ça, j'en mangerais tous les jours, si ça ne tenait qu'à moi.

Les deux hommes échangèrent un regard entendu.

- J'avoue ne pas être accro au poisson, avoua Jack. Mais je penserais certainement à vous à chaque fois que…vous en mangerez.

Alec rit joyeusement, il souleva sa valise, et détournant son regard, il s'éloigna, rapidement, comme un voleur.

Jack resta là, immobile, jusqu'à ce que l'homme soit loin.

Il se tourna vers la Baie. Il était bien, heureux, à nouveau seul, mais étrangement serein.

Il se retrouvait seul face à la Baie, bercé par une pensée cathartique, bienfaitrice. Au gré des clapotis espiègles des vagues qui froissaient le manteau marin, Jack se laissa aller, libérant son esprit tortueux, comme pour se débarrasser d'une épine dans le pied. Alec n'était pas une parenthèse, un instant de félicité dérisoire pour une vie aussi longue et infinie que la sienne. Le rythme alangui de ses caresses, de ses baisers nourrissants, la fébrilité dans ses gestes, que la passion décuplait, l'audace de l'homme, son absence totale d'impudeur, la confiance étonnante de ses sentiments, tout enjoignait Jack à croire à un véritable coup de cœur. Comment un respectable père de famille pouvait-il se transformer en un amant si peu réticent aux sensations nouvelles qu'un corps égal au sien avait pu lui prodiguer ? Pourquoi un homme aussi timoré d'aspect, s'était donné à lui de manière entière, affranchie de toute inhibition, le rejoignant dans un orgasme rapide et violent. Jack l'avait «aimé » à sa façon, un peu frustre, le désir et l'idée de le voir partir l'avaient rendu hystérique, écorché, animal. Mais l'homme ne s'en était pas plaint, il l'y avait même encouragé, dans ses mouvements de va-et-vient erratiques et incontrôlables. Deux corps sonnés, abrutis par leurs émois, pour une seule et même libération.

Jack repensa à John Hart, lequel venait de se faire détrôner par un homme sans relief de la liste de ses meilleurs amants. Le Capitaine sourit. Alec était amoureux de lui, le dernier regard de l'homme sur lui l'en avait persuadé. Sans parler de leurs contacts électriques et passionnés. Le feu sous la glace, se répétait Jack.

Ianto avait beau dire qu'il l'aimait, adorable Ianto, mais sa jeunesse le trompait. Un jour le jeune Gallois rencontrerait une fille qui le mériterait et qui le rendra heureux. Ianto n'avait pas cherché à le comprendre, après ce que Jack leur avait confié, tous s'en étaient émus et excusés, pas lui. Le fait de partager son lit avec Jack ne le dispensait pas pour autant de se soucier de ses états d'âmes, alors pourquoi ce silence? Pourquoi ne pas avoir cherché à savoir, à comprendre, à partager avec lui autre chose que des ébats sexuels ? Ianto aimait être avec Jack, il aimait leurs jeux excitants, mais Ianto ne l'aimait certainement pas. Jack le sentait au tréfonds de son être. Mais il ne lui en tenait pas rigueur, non, Ianto lui apportait tant de réconfort et de douceur. Sa tendresse était vitale pour le roc insubmersible et ragaillardi qu'était Jack.

Il espérait revoir un jour ce volcan venu du froid. Son corps en frissonnait encore. Peut-être que ce jour viendrait plus tôt que prévu. L'espoir fait vivre, et pour vivre aussi longtemps, Jack s'y cramponnait désespérément. Le destin venait de lui accorder un interlude plus qu'agréable, Jack était prêt à rendosser son habit de chef, d'amant, de grand frère protecteur et de héros éternel.

La sonnerie de son téléphone vint l'arracher à sa rêverie. Ianto.

- Alec est parti ? demandait le jeune homme, chichement.

- Oui, Ianto.

- Pour de bon ?

- Sans doute, et tu n'as rien à craindre, c'était juste une parenthèse, et comme toutes les parenthèses, une fois ouvertes, il faut les refermer.

- J'arrive.

Jack rangea son portable, en souriant. Il avait menti une fois de plus, mais le cœur y était. Il avait hâte de recevoir encore et toujours ce que le jeune homme lui offrait sans réserve. La parenthèse Ianto Jones n'était pas prête de se refermer.

Jack Harkness se précipita vers la chaleur du Hub, pour y attendre celle, bien plus ardente, de son homme à tout faire.

FIN