Reddington passa la main dans la poche intérieure de son pardessus gris pâle et en tira une rose rouge flamboyante qu'il tendit à Liz. Nonobstant les joues légèrement rosées de la jeune femme et le sourire narquois de Ressler, il poursuivit :

« Lizzie, connaissez-vous l'Arlésienne ? Et avant de répondre, cessez de martyriser cette pauvre fleur ! Ce n'est rien d'autre qu'une pièce à conviction. »

Sans un mot, Elizabeth posa la rose aux pétales froissés et à la tige à demi cassée et se lança dans un bref récapitulatif du mythe de l'Arlésienne, ce personnage que l'on ne voit jamais mais qui tire les ficelles en coulisses, fantôme aux commandes de l'histoire, dans l'ombre des protagonistes.

« Aucune mention d'une rose rouge dans l'histoire. », conclut-elle.

« Dans l'histoire de mon Arlésienne, il y en a une. »

« Votre Arlésienne ? », répéta Harold Cooper, intrigué.

« Depuis 2007 jusqu'à hier soir vingt heures, sept meurtres ont été commis selon le même mode opératoire. Empoisonnement à l'arsenic au cours d'un repas au restaurant, commis par des jeunes femmes au casier judiciaire vierge qui ont toutes sans exception avoué le crime avant de se murer dans le silence, laissant les enquêteurs les plus habiles perplexes quant à la recherche d'un éventuel mobile. Rajoutons à cela que ces femmes n'ont aucun lien avec leurs victimes ».

« Les victimes ont un lien avec vous ». Elizabeth venait de comprendre où il voulait en venir.

« C'est ce que j'ai compris au numéro quatre. Ha, Santigo Perez… », se remémora Reddington d'un ton rêveur, « quelqu'un n'a pas dû apprécier qu'il me fournisse trois fois de suite la mauvaise marque de cigares. Je veux bien que Fidel Castro préfère les Cohiba, mais mon cœur appartient aux Montecristo, c'est comme ça ».

« Bonjour mademoiselle, cinq mille dollars en liquide pour vous si vous tuez ce monsieur là-bas. Pourquoi ? Parce que Mr. Reddington préfère les Montecristo. », singea Ressler.

« Vous devriez parler plus souvent avec un accent féminin, Donald, cela vous va à ravir. Par contre, pour le mobile, vous n'y êtes pas encore tout à fait ».

« Elles ne font pas ça pour l'argent ». Pendant que Red et Ressler étaient occupés à s'envoyer mutuellement des piques, Elizabeth avait reconstitué le puzzle. Ces jeunes femmes vulnérables et influençables sont recrutées pour tuer des personnes qui sont pour elles d'illustres inconnus. Le lien entre elles est indécelable car inimaginable. Quel inspecteur, aussi rusé et expérimenté soit-il, aurait-pu imaginer, ou croire, s'il s'était trouvé au bureau de Poste à cet instant, que ces femmes se transformaient du jour au lendemain en meurtrières pour le numéro 4 des personnes les plus recherchées au monde par le FBI ? Parce que, aussi insensé que cela puisse paraître à Liz, Reddington avait raison : il était la cause de leur folie meurtrière.

« Elles font ça pour vous rendre service. Mauvaise marque de cigares, banquier défaillant, probablement de mauvaises opérations financières… aucune des sept victimes ne connaissait la femme qui l'a tuée mais toutes vous connaissaient vous, et toutes vous avaient causé plus ou moins de tort. C'est assez ingénieux. La police se contente d'y voir un meurtre inexpliqué mais si quiconque venait à fouiner un peu plus loin et tombait sur vous, qu'est-ce qu'il pourrait bien y faire ? Aux yeux du monde, vous êtes en cavale, et ce ne serait que sept meurtres de plus à ajouter sur votre compte… vous n'êtes pas à ça près ».

« Bien que je sois en désaccord avec votre dernière phrase, ne nous attardons pas là-dessus ». Reddington regarda sa protégée avec bienveillance. « Vous êtes brillante, Lizzie. J'espère que l'on vous le répète souvent. En effet, quelqu'un a pris l'habitude de s'en prendre à des personnes de mon entourage qui, disons, avaient perdu en fiabilité. Le lendemain de chaque meurtre, je reçois une rose rouge. Vous le comprendrez, celle du bureau m'a été remise ce matin. Oh, inutile de l'envoyer au labo, cela ne donnera rien, croyez bien que j'ai déjà essayé. Pas une empreinte, pas une trace ADN, que ce soit sur la fleur ou la carte qui l'accompagne, sur laquelle est inscrit le nom du défunt ».

La suite de l'histoire correspondait à ce que Liz avait imaginé. À partir du moment où il s'était rendu compte de sa connexion avec les victimes, Reddington avait enquêté sur les jeunes femmes et était parvenu à la conclusion que quelqu'un les manipulait. Il avait rendu une dizaine de visites plus ou moins amicales à des partenaires, amis ou ennemis, mais aucun d'eux n'était derrière tout ça ou n'avait la moindre information.

« Au bout d'un certain temps, j'ai décidé de laisser tomber », admit-il, « après tout, cette manipulatrice de l'ombre, cette Arlésienne, ne me causait pas véritablement de tort ».

« Pourquoi la mettre sur la Liste maintenant ? »

« Parce que si quelqu'un doit faire le ménage dans mes relations, c'est moi et uniquement moi ».

Liz frissonna en entendant la voix grave marteler ces mots. Elle avait parfois beau l'oublier, Raymond Reddington restait un fugitif et le fait qu'il se comporte si bien avec elle ne faisait que rendre plus effroyables encore ces rares moments où il redevenait le criminel redoutable qu'il était.

« Cela signifie deux choses. », reprit Red sur le même ton, calme mais menaçant comme une tempête au-dessus de la mer, « Premièrement, la personne qui se croit en droit de décider à ma place doit apprendre qu'elle est aussi loin qu'on puisse l'être d'avoir raison. Deuxièmement, si cette personne est au courant des tracas qui m'ont opposé à ces individus, c'est qu'elle connait le fonctionnement interne de mon organisation ».

« Vous avez une taupe », comprit Cooper, « et vous voulez notre aide pour la coincer ».

« Ma taupe, Harold, a tué sept de vos concitoyens en l'espace de huit ans et s'en est sorti en faisant porter le chapeau à sept jeunes femmes manipulées. Je vous l'accorde, les victimes n'étaient pas des enfants de chœur et vous n'avez peut-être pas beaucoup d'estime pour les assassins. Mais il reste néanmoins que ma taupe, Harold, a brisé quatorze vies. Vous pensez que le seuil pour intéresser le FBI est atteint ou le fait que je trouve un maigre avantage à cette enquête est rédhibitoire ? ».

Un silence glacial tomba sur le bureau de Poste. La température paraissait avoir chuté de deux degrés et même la mouche posée sur l'épaule de Ressler n'osait pas battre une aile pour s'envoler. D'un signe de tête, Harold Cooper donna son accord et regagna son bureau. Reddington se dirigea vers la sortie où l'attendait Dembe, laissant la rose rouge de mauvais augure sur le bureau autour duquel les quatre membres restants de l'équipe se demandaient dans quelle direction était parti le véritable directeur de l'unité.