2.

Yattaran n'avait pu articuler un seul mot, il regarda son capitaine. Celui-ci avait le souffle court et la main contractée sur la blessure de sa jambe d'où le sang coulait abondamment. La souffrance, Harlock était habitué à l'expérimenter mais là, son regard semblait un peu moins sûr que d'ordinaire, presque incrédule. Il n'en fallut pas davantage à l'autre pirate pour exploser à voix haute :

- Putain de merde, Harlock, n'aie pas l'air aussi surpris. Les sentiments de Kei à ton égard ne sont un secret pour personne, qu'un cœur aussi pur s'éprenne d'un pareil connard qui n'a pas le moindre regard pour elle, dans sa tour d'ivoire, ça nous désole tous !

Le capitaine ne disait rien. Qu'y avait-il à dire face à une telle déferlante de colère ? L'autre homme n'était pourtant pas d'ordinaire d'un tempérament violent, mais il continua sur un ton menaçant :

- On t'a toujours suivi ; mais sur l'Arcadia, elle est notre rayon de soleil… S'il lui arrive quelque chose de… de cette sorte, les gars ne te le pardonneront jamais !

Ces derniers mots à peine clamés, Yattaran sembla se calmer. Harlock, lui, le teint de plus en plus pâle, s'effondra sur le sol avant que son ami ne puisse réagir. La main ensanglantée toujours crispée sur sa cuisse, il n'essaya pas de se relever. L'autre, finalement inquiet, allait lui porter secours lorsqu'il croisa la prunelle orageuse de son capitaine. Il y lut une détermination qui ressemblait à un ordre silencieux et tacite, comme une demande impérieuse de se ressaisir. Yattaran combattit l'émotion dans son cœur et effaça le souvenir du visage décidé de Kei prête à subir les pires infamies pour l'homme qu'elle respectait le plus au monde. Il ne se passa qu'une infime seconde pour que tout s'éclaire dans sa tête. Il recula et continua sur le même ton :

- Et tu vas crever là, sans panache, dans ce coin, au point que cet imbécile qui nous a cloîtrés ici croira qu'un de ces hommes a eu l'inconscience d'achever le travail dès qu'il a eu le dos tourné pour se réserver la gloire de t'avoir descendu ! Tu vois le tableau ? Le grand capitaine Harlock vaincu par un sous-fifre qui se fera lui-même descendre dans les minutes qui suivront par ce mercenaire de bas étage ! Tu auras même raté ta mort !

Y avait-il été un peu trop fort ? Était-ce un peu trop gros ? Les deux soldats armés prêts de la cellule ne semblaient pas briller par leur intelligence. Et puis l'ordre avait été clair, personne d'autre que Kyle ne devait tuer Harlock.

Les deux hommes se regardèrent, hésitants, alors que Yattaran s'était éloigné au fond de la cellule. C'était leur chef qui avait tiré, ils ne seraient pas responsables s'il venait à mourir. On sentait le doute poindre, l'un des deux fit un geste et l'autre passa le bout de son arme, un long fusil à balles électriques, sur le corps inerte d'Harlock en guise de vérification. Évidemment ce fut ça l'erreur.

Pour Harlock, il n'était pas nécessaire que la cellule soit ouverte, il réagit avec une vivacité insoupçonnable au vu de son état général, il saisit le bout du fusil, tira d'un coup sec, récupéra l'arme sans aucune résistance, tant l'effet de surprise avait été réel, il la retourna tout aussi rapidement et tira deux salves pour abattre les deux soldats sans autre forme de procès.

Voyant son capitaine vaciller légèrement, Yattaran prit la relève, attrapa l'arme à son tour, désintégra la serrure de la cellule et récupéra le second fusil.

- Tu fais le ménage ici, je m'occupe de Kei, ordonna Harlock en se redressant de toute sa hauteur.

Déjà, le bruit des coups de feu avaient attiré quelques autres ennemis. Yattaran fit feu à plusieurs reprises et eut le temps d'interpeller l'autre pirate avant qu'il ne se lance vers la porte qu'avaient empruntée Kyle et Kei quelques instants auparavant :

- Capitaine !...

Harlock se retourna. Le petit lieutenant détacha prestement le foulard bleu à l'effigie du Jolly Roger qu'il portait autour de la tête, le mit en boule à la va-vite et le lui lança :

- Mets ça sur ta jambe pour calmer l'hémorragie, ça évitera qu'on te suive à la trace !

Harlock salua de deux doigts son lieutenant, noua rapidement le foulard sur sa cuisse blessée avec un nœud ferme, il serra les dents, inspira et s'élança sur la trace de son second officier, tachant de faire taire la douleur lancinante que chaque pas provoquait.

A suivre...