Garer la voiture fut l'affaire d'une demi-minute. Wilson se retrouva devant une grande maison en bordure de la ville, d'allure respectable et assez imposante. Les grandes fenêtres réverbéraient ses interrogations sans pitié, et c'était avec une allure menaçante qu'elles lui empêchaient de distinguer quoi que ce soit à l'intérieur. Les lieux avaient l'air impénétrables. A quoi pouvait bien ressembler une lointaine sommité du monde médical qui viendrait s'enfermer dans un endroit pareil ?… Pour un médecin qui n'était que de passage ici, c'était une belle acquisition…
La surprise de Wilson atteignit son comble lorsque, après qu'il eut sonné à la porte, un individu à mi-chemin entre le garde du corps et le groom l'eut sèchement invité à entrer. Wilson fut dirigé vers une salle d'attente ; il perçut que le rez-de-chaussée était dévolu aux consultations, tandis que l'étage était réservé au domicile et à l'étude du docteur… Wilson indiqua son nom ; son interlocuteur monta par un escalier, aujourd'hui ne devait pas être réservé aux consultations. Il entendit une voix qui tempêtait à l'étage :
- James Wilson ? Ce nom-là ne me dit rien du tout ! On se figure sans doute qu'on peut venir me déranger à toute heure ? Je travaille, moi !
Une voix conciliante tâcha d'arranger les choses et d'insister en faveur de Wilson. L'oncologue était stupéfait, le cerbère prenait sa défense.
- Eh bien non, désolé ! reprit la voix acerbe et tonitruante. Je ne vais pas interrompre mes recherches pour si peu ! Vous pouvez aller le reconduire dehors.
Wilson repensa à House délirant sur son grabat, les yeux enfiévrés et le visage émacié. Le discours sur les moules surtout l'inquiétait ; un House normal y aurait jeté un sous-entendu à mille balles. Songer que House soit vraiment capable de parler de moules sans lancer de sarcasmes grivois était au-dessus des forces de Wilson. Et si sa vie dépendait vraiment de l'humeur de ce Smith, eh bien, il n'allait pas se laisser faire…
Wilson atteignit l'escalier, qu'il gravit à la hâte. Il déboucha sur un palier où discutaient âprement le cerbère qui se faisait soumis, et le médecin qui hurlait qu'on entravait une cause mondiale en l'empêchant de travailler. L'oncologue n'avait d'abord pas été vu, caché par cette armoire à glace ; avec un toussotement discret il l'invita à s'écarter et passa devant lui. Le médecin refusa seulement de le considérer ; sans mot dire, le visage empourpré, il fit volte-face et rentra dans ce qui devait être son bureau en claquant la porte. Wilson s'élança à sa poursuite et entra.
Il se trouvait dans une salle aux dimensions importantes, avec deux fenêtres qui devaient donner sur la rue, mais dont les rideaux avaient été soigneusement tirés ; la lumière électrique, chichement répartie, donnait à l'ensemble un éclairage glauque. On était en mai et pourtant un gros feu flambait dans la cheminée, projetant des rayons rouges sur les tapis richement ornés. On étouffait. Les tables de bois blanc étaient couvertes d'instruments en tous genres, éprouvettes, microscopes, lamelles, bouquins et notes manuscrites éparses dans tous les coins. Un ordinateur ronronnait sur une table à l'écart. Culverton Smith était un médecin pratiquant, et un chercheur.
- De quel droit osez-vous entrer ici ?! vitupéra le docteur, qui était le dernier élément des lieux que Wilson aperçut.
Sa silhouette se découpa nettement contre la cheminée, ajoutant à l'ensemble une atmosphère nettement dramatique. L'oncologue distingua un visage bilieux, à la peau graisseuse, avec un double-menton lourd et deux yeux vifs, menaçants, qui parurent passer Wilson au scanner sous des sourcils blonds et broussailleux. Sa tête chauve captait, note humoristique, tous les reflets des lampes. James Wilson devina un crâne bourré de connaissances et d'intelligence, et de surcroît débordant d'outrecuidance et de fierté mal dissimulée. Cependant l'homme était de petite taille, malingre, et comme compressé entre deux épaules noueuses. Un souffle de vent aurait presque suffi à le faire tomber ; et pourtant il tonnait comme s'il allait éclater.
- Que faites-vous ici ? hurla-t-il d'une voix qui prenait des tons dangereusement aigus. Dehors !
- Je m'excuse de devoir vous déranger, interrompit Wilson qui cherchait ses mots. Mais à vrai dire je ne viens pas pour mon compte. Je suis envoyé ici par Gregory House…
Le nom eut un effet magique. La colère disparut à l'instant des traits de Culverton Smith, pour faire place à un intérêt soupçonneux. Ses traits devinrent tendus, comme en alerte.
- Gregory House ? Vous venez de sa part ?
- Oui, affirma-t-il. Je viens de le quitter.
- Eh bien ? Comment est-il ?
- Il est au plus mal. C'est pour cela qu'il m'a envoyé.
L'homme adressa sans mot dire une chaise à Wilson, qui obéit tandis que son côté gauche cuisait auprès du feu sous sa gabardine. Un peu plus et il rôtissait sur place. Tout en s'asseyant, il jeta mécaniquement un œil au miroir suspendu au-dessus de la cheminée ; un instant il put jurer avoir aperçu au visage de son interlocuteur, un sourire malveillant et peu amène au possible. Il se figea mais n'eut pas de mal à se persuader que c'était là l'effet de la tension qui lui abrutissait les nerfs depuis le début de la matinée ; et effectivement, le docteur se tourna vers lui, la figure empreinte du plus authentique saisissement.
- Je suis navré de l'entendre dire, murmura-t-il. Je ne connais Gregory House qu'au travers d'expériences… disons, peu agréables, même de travers que nous eûmes tous deux. mais je respecte profondément ses talents, si ce n'est son caractère insupportable.
Un portrait fidèle, songea Wilson.
- Lui pourchasse les solutions. Moi je cours après les maladies. Nous avons les mêmes choses sous les yeux, perpétuellement, sauf que nous ne les voyons pas de la même façon. Son détachement vis-à-vis des patients a toujours suscité mon admiration. La froideur devrait être la première grande qualité de tout scientifique qui se respecte.
Wilson était saisi. C'était la première fois que quelqu'un appréciait véritablement l'insensibilité de House. Mais il éprouvait toutefois l'idée que le meilleur médecin est le plus souvent celui qui accompagne le malade, non celui qui se demande en le regardant mourir, quelle somme de causes plus ou moins abstraites avait bien pu amener en conclusion ce dépérissement pour le moins intéressant ?… C'était sans doute le même détachement dont House aurait fait preuve face à son propre cas.
- Lui et moi, reprenait Smith, poursuivons des coupables. Voilà mes prisons, déclama-t-il en montrant sur une étagère des rangées de bouteilles et de bocaux. Là-dedans sont à l'œuvre des maux qui figurent parmi les plus grands criminels de la planète.
De là venait sans doute, l'ingénieuse comparaison entre médecin et détective privée.
- House est un homme qui réfléchit. Il s'enferme chez lui, si je ne m'abuse, et joue à Hercule Poirot qui élucide une affaire sans quitter ses pantoufles. Moi, je ne suis qu'un lutteur. Un homme de terrain qui attaque à bras-le-corps tous ces fléaux qui nous ravagent.
- C'est pourquoi je suis venu vous trouver. House tient vos connaissances en haute estime…
- House ne ferait jamais ça, coupa-t-il avec un petit sourire. Disons plutôt qu'il vous envoie me chercher et que vous enrobez ses intentions de mots à vous, bien sucrés, pour que j'accepte de venir le voir…
- C'est un peu ça, oui, acquiesça Wilson après un silence révélateur. Je crois… et il paraissait le considérer ainsi aussi… que vous êtes le seul homme dans le New Jersey capable de faire quelque chose pour lui.
Le petit homme sursauta, réajusta ses lunettes :
- Pourquoi cela ?… Pourquoi serais-je capable de l'aider ?
- A cause de votre expérience des maladies orientales.
- En quoi cela le concerne-t-il ?
- Je crois qu'il est allé fouiner du côté d'un patient aux origines évocatrices.
Culverton Smith eut un sourire plus étendu :
- Rien que cela ?… Allons, ce ne doit pas être bien grave… Depuis combien de temps est-il malade ?
- Ça fait trois jours.
- Délire-t-il ?
- A l'occasion.
- Vraiment ?… ça a l'air sérieux. Il serait même inhumain de ne pas répondre à l'appel, s'écria le médecin en se levant, et Wilson l'imita. Je dois dire que je n'aime pas interrompre mon ouvrage, dr Wilson, et ces locaux m'ont été fournis par le laboratoire qui finance mes recherches, pour que je ne perde pas mon temps lorsque je suis à l'étranger. C'est dire si mon travail est précieux. Mais je veux bien faire une exception pour votre ami… Laissez-moi donc son adresse. Je vous promets de partir dans un quart d'heure. Le temps de prendre mes dispositions…
Wilson cependant s'inquiétait de l'état de House. Peut-être celui-ci, ne les voyant pas revenir tout de suite, s'impatienterait, et sa condition s'aggraverait peut-être…
- Je ne vous attends pas, intervint-il. Je prends les devants et cours le retrouver chez lui pour lui annoncer votre arrivée.
- Faites comme vous voudrez. Je pars bientôt, soyez sans crainte.
Wilson redescendit avec hâte et reprit sa voiture. Dès lors il était un peu calmé, et l'assurance de Smith le rassurait. Le médecin n'avait pas paru trop alarmé. Dans le même temps, Wilson ne lui avait pas décrit les symptômes avec la plus grande précision… L'oncologue se mordit les lèvres. House, si habile à lire les esprits, n'aurait pas manqué de lui souffler :
- Tu n'as pas envie d'en parler parce que tu n'as pas envie de me voir mourir. Tu as encore moins envie de m'imaginer souffrir. Taire la chose n'arrangera pourtant rien.
Cette désagréable conscience le titilla pendant tout le trajet. Wilson s'exaspéra. D'ordinaire c'était lui-même qui jouait le rôle de conscience pour House. C'était lui qui lui indiquait quand la douleur d'une épaule devenait un signe de culpabilité. Lui encore lorsqu'il s'était agi du renvoi de Stacy, lui encore quand il était sorti avec Cameron… ou tout simplement lui enfin, quand il fallait s'assurer que House n'avait pas passé la nuit de Noël à se shooter dans son appartement…
A cette pensée le sang de Wilson ne fit qu'un tour, et il accéléra imperceptiblement l'allure. Et si House avait cherché tout bonnement une raison pour éloigner Wilson de chez lui ? C'était sans doute la meilleure technique : le prévenir, pour qu'il n'arrive pas à l'improviste mais au moment voulu, et puis le faire partir sur n'importe quel prétexte… House pouvait avoir pensé que l'entrevue avec le médecin prendrait plus de temps. Il l'avait dit lui-même : il lui fallait un ambassadeur au cas où Culverton ne voudrait pas recevoir sa requête… Wilson se gourmanda ; cette idée ne tenait pas debout. House n'aurait pas à ce moment-là, demandé à un deuxième praticien de venir le trouver. Et puis, Foreman était avec lui. Enfin, pour quelle raison vouloir l'éloigner ?
Wilson comprenait littéralement l'expression « être sur les nerfs ». Son état d'esprit jouait à monter et descendre l'échelle qui s'étendait depuis le bel rayon d'espoir, jusqu'aux affres de l'enfer de l'attente. L'anxiété prédominait par instant, pour faire place à une placidité dérangeante.
Il se gara devant chez House en emboutissant la voiture de devant. Dans sa nervosité il recula et faillit s'embrocher sur celle de derrière. Les deux véhicules s'étaient mis à gémir en faisant raisonner leur alarme ultra-perçante. Lui qui voulait arriver avec discrétion, c'était raté.
Il s'effara pourtant de ne pas apercevoir la voiture de Foreman. Etait-il vraiment venu ? Wilson entra au 221B et regagna au plus vite le chevet de son ami. Naturellement celui-ci était seul. Mais au grand soulagement de l'oncologue, l'état de House avait visiblement subi une amélioration nette pendant son absence. Il conservait une apparence terriblement exsangue mais toute trace de délire avait quitté sa physionomie. Il devait s'exprimer d'une voix faible, il est vrai, cependant elle avait été regagnée par la lucidité et l'acuité. Wilson sourit.
- Heureux de voir que tout s'améliore…
- J'ai imaginé toute l'équipe en petite tenue. C'était hilarant.
- House…
- Moins que d'imaginer Chase et Cameron qui auraient échangé leurs sous-vêtements…
Wilson était partagé entre le soupir face à son incurable égarement, et l'apaisement devant son humour acerbe conservé malgré tout.
- Foreman n'est pas avec toi ?
- Si, mais il est reparti il y a cinq minutes.
- Il t'a laissé seul ?
Relax… Je sais me conduire. Il va sans dire qu'il a rangé tous les objets dangereux et coupé le gaz. Un enfant seul dans un appartement, ça fait des dégâts, tout le monde le sait.
- Sérieusement ! Quand est-il parti ?
- Juste avant que tu ne viennes !…
Une mauvaise quinte de toux l'interrompit.
- Tu as vu le dr Smith ? – Note, y a que les Anglais pour avoir des noms pareils… Ils doivent être des milliers dans l'annuaire. Quoique, Wilson, c'est pas mal non plus…
- Oui, coupa l'oncologue, je l'ai vu. Il a promis de venir d'ici un quart d'heure.
- Magnifique… Je vais te rebaptiser Iris.
- Quoi ?
House leva au ciel ses yeux fatigués :
- Je faisais une allusion spirituelle à la messagère des dieux dans l'Antiquité. Si je dois m'expliquer, mes effets sont foutus.
- Navré d'interrompre ta vocation dramatique…
- Tu lui as dit pourquoi j'étais pourquoi j'étais tombé malade ?
- Oui. Je lui ai parlé de cet appartement louche – mais j'aurais dû préciser que ce n'était pas un bordel, te connaissant…
- Tu blagues encore... T'en fais pas. Le gars est tellement coincé qu'il doit tout juste savoir ce que c'est. Mais enfin, t'as rempli ton rôle, c'est l'essentiel. Maintenant tu peux quitter la scène.
- Pas si vite. Je veux entendre son diagnostic. C'est ma récompense de coursier.
- Peut-être, interrompit House avec impatience, mais je pense qu'il sera plus objectif si un chiot plaintif et larmoyant ne vient pas lui mordiller la cheville pour lui demander d'être gentil.
- Tu parles de Cameron, là !
- Non, c'est toi. Toi à chaque fois que quelqu'un… enfin… une personne qui t'est…
- Oui, exactement ! s'exclama Wilson en colère. A chaque fois que quelqu'un qui compte pour moi risque la mort ! Pardonne-moi, vraiment, pardonne-moi de m'en faire pour toi !
House se mordit la lèvre, visiblement ennuyé. Et puis :
- Y a une troisième solution… Tu pourrais te cacher dans le placard.
- Quoi ?!
- Tu vois une autre façon de régler les choses ?… Si tu te mettais sous mon lit, et qu'on te découvrait là-dessous, ça ferait des étincelles, et on dirait des choses bizarres sur ton inconscient…
- Tandis que si je me mets dans le placard, j'ai juste l'allure de l'amant abruti qui se cache du mari dans les vaudevilles, grinça Wilson.
- Exactement. Et je préfère être le mari plutôt que ton amant. No offence… - Il se dressa soudain – c'est sa voiture… Grouille et fais ce que je te dis, si tu tiens vraiment à moi… Et ne pleure pas tout de suite… Navré, j'ai pas de violon pour planter l'ambiance. On célèbrera nos fiançailles si je m'en sors…
Ce discours partagé entre l'incohérence et la causticité laissa Wilson pantois. C'était peut-être une marque – rare – de l'amitié de House. Il se glissa dans le placard sans plus attendre et ferma la porte juste assez pour observer la scène discrètement.
