CHAPITRE 3 : Le banquet des glorieux menteurs

Et voilà un nouveau chapitre. Merci pour les suivis et favoris ! Je suis très contente que des lecteurs lisent mon histoire ! (oui… des lecteurs qui lisent ça fait un peu redondant, mais je n'ai pas trouvé d'autre formule)

Je vous préviens juste que je serais absente la semaine prochaine, ce qui risque de se répercuter sur la parution du prochain chapitre. Je l'ai avancé, mais je ne suis pas sûre de le finir avant samedi.

Comme d'habitude, n'hésitez pas à laisser une petite review pour me donner vos impressions ;)

Sur ce, bonne lecture !


POV : Sif

J'observais la brune en face de moi et elle me renvoya un regard tout aussi dépité que le mien. Ses yeux verts reflétaient toute son appréhension et ses traits crispés ne parvenaient à se détendre, comme si un Jötun avait figé cette expression avec de la glace. Pour la première fois, elle se trouva trop gauche dans sa simple robe couleur argent, rehaussée d'une fourrure sur les épaules, et elle souhaita ôter immédiatement les peignes qui ornaient sa chevelure sombre pour aller se cacher dans son lit.

Cette brune qui tenait tant à se défiler ce soir là c'était moi. Je demeurais plantée devant mon reflet dans le miroir, sans vraiment le voir. Je m'étais entraînée à sourire naturellement durant quelques secondes, avant de prendre conscience que chaque expression joviale se cassait lamentablement la figure pour laisser place à un air profondément dépité.

Je savais qu'un banquet faisait toujours plaisir à ceux qui y participaient, peu importe qui l'on célébrait, mais je ne pouvais me défaire de l'idée que je ne méritais pas cet honneur. J'avais bien tenté de raisonner Thor, mais il n'en démordait pas. Au contraire, il s'était persuadé que quelque chose n'allait pas, aussi avais-je dû laisser tomber et consentir, au risque d'éveiller ses soupçons.

C'est avec un gros soupir que je quittais la pièce pour rejoindre la salle de banquet. J'eus toutes les peines du monde à pousser la porte de ma chambre, mes muscles refusant de l'ouvrir. Seulement, j'étais bien obligée de me montrer puisqu'il s'agissait d'un banquet en mon honneur. Le Père de toute chose lui-même allait le présider, m'avait confié son fils, ce dont je me serais bien passée. C'est donc parce que j'avais métaphoriquement les pieds et les poings liés que je me retrouvais finalement à l'entrée de la salle du banquet. D'ordinaire, je ne manquais pas de courage mais ce soir là, il semblait m'avoir fait défaut. C'était bien le moment !

J'inspirais fortement avant de me lancer. Plus vite la soirée se terminerait, mieux ce serait. Je pénétrais donc dans la salle, surprenant les premiers coups d'œil jetés à mon encontre. Je saluais les personnes présentes d'un petit signe de la tête tout en continuant d'avancer. Je m'imaginais déjà en train de rebrousser chemin ! Et qu'on ne me parle pas de combat avec le Géant !

J'aperçus un peu plus loin Fandral, Hogun et Volstagg déjà attablés ce qui m'incita à les rejoindre. Une fois assez près pour pouvoir embrasser la table du regard, je découvris, non sans une pointe d'amertume, que Loki se trouvait là lui aussi. La soirée commençait très mal.

_ Sif ! Viens donc t'asseoir ! Me héla Fandral.

Il me désigna la chaise en face de Loki. Vraiment très mal. Je m'assis de mauvaise grâce, observant le visage neutre face à moi. Il finit par m'adresser un sourire forcé qui me crispa un peu plus. Tant qu'il ne disait rien, je pouvais gérer…

_ Félicitation pour ta glorieuse victoire, me lança soudain le maître du mensonge, moqueur. Même si je n'ai pas tout saisi au sujet du Géant…

Oh le… *autocensure*Je me contins à grand peine, imaginant toutes les façons possibles de le contraindre au silence, par exemple en l'assommant avec cette coupe –très jolie d'ailleurs- dans laquelle on lui versa à boire ou en ajoutant à la boisson une forte dose de poison.

Mieux valait me concentrer sur le banquet et sur la nourriture. Un peu plus et on pourrait croire que je me transformais progressivement en Volstagg. Seulement, en observant les plats, je me rendis compte que je n'avais aucun appétit. Peut-être était-ce l'individu en face de moi qui me coupait la faim…

_ Quelque chose ne va pas, peut-être ? Demanda ce dernier d'un air faussement soucieux, ayant certainement remarqué que je serrais le couteau dans ma main à l'extrême.

Oui, je rêvais de t'ouvrir un troisième œil avec ce couteau mais je ne savais pas encore quand et comment !

Je détournais le regard afin d'éviter de poursuivre la conversation. Par chance, Loki comprit le message et il cessa ses allusions, plongeant dans un soudain mutisme. Quant à moi, je subissais la soirée, attendant avec une certaine impatience qu'elle se termine. Comme elle ne faisait que commencer, cette attente promettait d'être longue. Après avoir échangé quelques paroles avec les autres convives, je fis un rapide tour de la salle du regard, m'arrêtant un instant sur Odin qui trônait en bout de table, à quelques chaises de la mienne. Et là –horreur suprême !- je me rendis compte qu'il avait exhibé la fausse pierre magique que les invités venaient admirer en lançant des « Oh ! » impressionnés. Je tournais la tête, replongeant dans mon assiette où de maigres mets se battaient en duel. Je sentis soudain une présence à côté de moi, avant qu'une forme ne se laisse tomber sur la chaise avec désinvolture. Une main à la poigne ferme se posa sur mon épaule et je croisais le regard électrique de Thor.

_ Alors, qu'est-ce que cela fait d'être la vedette de la soirée ? J'espère que les autres te laissent un peu respirer.

Il me sourit et je fis de même, n'osant rien répliquer. De toute façon, il serait déçu de la réponse.

_ Bientôt, on ne parlera plus que de toi et je tomberai dans l'oubli ! S'exclama Thor sur un ton dramatique.

_ Je te fais confiance pour trouver un énième moyen de faire parler de toi, répliqua Loki qui, me semblait-il, n'avait jamais été intégré à cette conversation.

Je lui jetais un regard peu amène. N'avait-il donc rien de mieux à faire que de s'incruster dans les dialogues des autres ?

Bien sûr, Thor se sentit investi du devoir de répliquer, ce qui entraîna une discussion sans fin que je ne pris même pas la peine d'écouter. Je laissais plutôt mes pensées divaguer au fond de mon verre, observant mon visage qui se reflétait de façon trouble dans le nectar. Et la soirée s'enchaîna ainsi. Je ne touchais pratiquement pas à mon assiette, me contentant de répondre poliment aux personnes qui venaient me voir pour converser quelques instants. Je dus également me soustraire aux regards désapprobateurs et moqueurs des dames de la Cour, qui voyaient là l'occasion de se payer ma tête entre elles. Le Père de toute chose me jetait parfois quelques coups d'œil, certainement dérouté par mon manque d'entrain, ce qui m'obligeait à reprendre contenance sous le regard amusé de Loki qui savourait son emprise sur la situation. A tout moment, il pouvait faire basculer cette soirée et il s'évertuait à me le montrer à chaque instant. Voilà pourquoi ce banquet avait des airs de cauchemar, bien loin de ce que j'avais imaginé jusque là. Même la musique ne parvenait pas à m'apaiser car elle était couverte par les rires de poule des conquêtes de Fandral, à la table juste à côté, et les « Encore ! » que beuglait Thor pour réclamer à boire.

Ma coupe vide depuis longtemps, je bus une gorgée dans le verre de Volstagg, ce dernier étant bien trop occupé à raconter des âneries à un type trop plein lui aussi pour s'en offusquer.

Néanmoins, malgré son apparente insouciance, Thor me lançait quelques regards étonnés que je ne pus que difficilement ignorer tant ils devenaient insistants. Je finis par briser la glace, reposant la coupe de Volstagg qui continuait de saouler son voisin dans tous les sens du terme puisqu'il lui resservait sans cesse à boire.

_ Pourquoi tu me dévisages comme cela ? Demandais-je.

_ Peut-être parce que tu ne sembles pas dans ton état habituel.

Je levais les yeux au ciel pour donner le change, mais le fils d'Odin ne me laissa pas répliquer.

_ La guerrière que je connais ne resterait jamais éteinte durant un banquet organisé en son honneur. Elle savourerait chaque instant, heureuse du mal qu'elle s'est donnée pour le bien d'Asgard.

J'eus un rire nerveux.

_ Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ?

Lui aussi s'était mis en tête de me faire culpabiliser pour mon échec et surtout mon odieux mensonge ? Seulement, Thor ne semblait pas vouloir rire, à présent. Il conservait un air sérieux qui durcissait ses traits et le faisait ressembler à son père.

_ Sif, si tu as un problème, je préfèrerais que tu m'en parles au lieu d'essayer de me le cacher. Les amis ne sont-ils pas faits pour cela ?

Ces mots me blessèrent davantage qu'ils ne me réconfortaient. Des amis… Je fis un gros effort pour ne pas laisser mon visage se décomposer, lorsque, de façon très soudaine, Loki s'étrangla. Nous lui jetâmes un regard éberlué, prenant subitement conscience de sa présence jusque là silencieuse.

_ Ne faites pas attention à moi, dit-il après avoir bu une gorgée. Les démonstrations de ce genre m'ont toujours mis mal à l'aise.

Il avait pris un ton railleur qui s'accordait parfaitement à son expression narquoise. Je sautais sur l'occasion pour détourner la conversation.

_ Quelle importance, lançais-je avec une pointe d'acidité, tu n'as aucun ami.

Thor écarquilla légèrement les yeux, tandis que Loki me jetait un regard peu amène. Ce dernier se pencha légèrement en avant, de telle sorte que son œil mauvais ne put m'échapper.

_ Il y a pourtant des personnes qui auraient bien besoin de m'avoir comme ami dans leur situation, siffla t-il comme une menace.

_ Si c'est de moi que tu parles, je ne me sens pas visé, rétorqua Thor avec amusement, sûr de lui.

Loki leva les yeux au ciel. Pour ma part, j'avais parfaitement conscience que ces mots m'étaient adressés et je n'ignorais pas la menace sous-entendue, ce qui ne m'empêcha pas de jeter au maître du mensonge un regard de défi. Voilà le problème avec les alliances, c'est qu'elles pouvaient se défaire avec autant d'aisance qu'un coup de vent balayant le sable.

Non en fait le problème majeur c'est que Loki représentait actuellement ma seule bouée de secours et que je ne m'étais pas encore assez méfiée de lui, d'après ce que je constatais. Il pouvait se montrer encore moins fiable que ce que j'imaginais, ce qui n'était pas peu dire. Après tout, une bouée de secours est sensée vous sauver, pas retourner sa veste contre vous. De toute façon, une bouée de secours n'a pas de veste et ce raisonnement n'a absolument aucun sens. Et puis, nous parlions de Loki.

Je me penchais vers le frère de Thor à mon tour, soutenant son regard avec autant de détermination que lui.

_ Peut-être que ces personnes auraient tort de croire que tu peux les aider dans quoi que ce soit.

La réplique fit son petit effet. Un peu trop même.

_ Ah oui ? Lança Loki d'un ton aussi glacial que le vert de ses yeux. S'il n'est pas certain que je puisse les aider, il est en revanche avéré que je les briserai.

_ Et tu les briseras comment ? Par la ruse ? C'est se comporter en pleutre. Mais je t'accorde au moins le courage de te vanter de ta lâcheté. C'est déjà beau pour un couard !

_ Comment ?! Qu'as-tu osé dire ?!

_ Et sourd qui plus est !

_ Ça suffit ! Tonna Thor, alors que la conversation s'envenimait.

Il nous observait, l'air à la fois surpris, las et agacé. Je me tournais de nouveau vers Loki avec un regard réprobateur comme s'il était le seul fautif dans l'histoire, ce qui était bien évidemment vrai.

_ Oui, ça suffit ! Répétais-je à son intention.

Thor me dévisagea avec un peu plus de lassitude encore, et je lui jetais un œil interrogateur.

_ Quoi ?

Il soupira.

_ Rien, rien. D'habitude c'est moi qui viens à bout des nerfs d'autrui, même des plus solides, mais là je dois admettre que vous m'avez surpassé. Je vais me chercher à boire au risque de frapper vos deux têtes l'une contre l'autre avant de les encastrer sur la table. Mère m'en voudrait que je détruise les tables du banquet.

Sur ces « sages » paroles, le fils d'Odin se leva, nous laissant seuls à la table, Loki et moi, tels deux enfants punis dans leur coin. Le silence s'installa, seulement ponctués de coups d'œil hostiles. Je m'en voulais quelque peu de m'être emportée de la sorte, non pas pour ménager l'orgueil de Loki, mais parce que cela ne me ressemblait pas. Je ne m'engageais jamais dans de telles discussions houleuses, préférant demeurer diplomate dans la mesure du possible. Mais voilà que cette situation compliquée faisait surgir un côté de moi que je n'appréciais pas beaucoup. Il trahissait mes angoisses. Comme cette ambiance me pesait, je décidais de m'éclipser à mon tour, mais au moment où je me levais, la voix de Loki retentit à nouveau :

_ N'oublie pas que notre accord marche dans les deux sens. Je ne maintiens pas l'illusion pour rien.

Je me rassis aussitôt, observant les alentours comme si je craignais que l'on surprenne cette conversation. Je soupirais en me tournant vers le dieu du mensonge et adoptais un ton plus posé :

_ Que veux-tu que je fasse ? N'y a-t-il pas un autre moment pour parler de cela ?

Ma crispation devait se sentir aisément, je le vis dans les yeux de Loki. Il ricana, avant d'ajouter dans un sourire fourbe :

_ La peur va si bien à ton visage, c'en est fascinant.

_ Très drôle. Quand tu auras fini de faire le malin, tu m'expliqueras ce que tu attends de moi ?

_ Pour le moment, je n'attends rien de ta part. Néanmoins, il serait dans ton intérêt de te montrer respectueuse envers moi.

Je compris le message. Mais cela ne voulait pas dire que j'appréciais.

_ J'ai dit ce que je pensais plus ou moins, tout à l'heure. Je ne peux pas faire semblant de t'aimer.

_ Je ne te le demande pas, coupa t-il sèchement. Tu as juste à m'obéir si tu souhaites que l'illusion demeure. Tu me rendras des services quand je te le demanderais et à cette condition je continuerais à t'aider.

Aussitôt, je m'insurgeais contre cette remarque. Moi qui me battais pour devenir l'égale des hommes, je ne tolérais pas que l'on me traite ainsi. Ma voix sonna comme un couperet :

_ Je ne suis pas ton esclave, Loki.

_ Appelle ça comme tu veux, lança t-il dans un sourire.

Il se tourna alors vers Odin, de sorte que je ne voyais que son profil. Je supposais qu'il avait décidé de clore ainsi la discussion. Je me trompais lourdement. A son coup d'œil, je devinais qu'il voulait me montrer quelque chose. Le Père de toute chose discutait avec la reine Frigga, tout simplement. Je ne voyais pas ce qu'il y avait d'extraordinaire à cela. Les autres convives autour buvaient ou riaient, profitant de l'atmosphère du banquet à laquelle je n'étais pas sensible ce soir.

C'est alors que je fus attirée par l'objet reposant près d'Odin, exposé aux yeux de tous. J'ouvris la bouche sous le coup de la stupeur en constatant qu'il s'apprêtait à dissiper l'illusion. Je me tournais aussitôt vers Loki, une expression horrifiée sur le visage. Lui, il paraissait serein et il se permit de rire.

_ Ne fais pas ça, Loki ! Lançais-je.

_ Je crains de ne pas pouvoir accéder à cette demande, formulée avec si peu de politesse, lança le brun sur un ton volontairement pompeux.

Mes yeux faisaient des allers et retours désespérés entre la pierre, les convives, Odin et enfin Loki, au point que tout cela commençait à me donner la migraine. Les coupes que j'avais vidées n'aidaient pas non plus.

_ Ok, je ne croyais pas dire ça un jour, mais… Loki, s'il te plait, n'en fais rien !

Un petit sourire étira les lèvres de mon interlocuteur, mais ce n'est pas pour cela qu'il baissa son bras. Pire, il tendit un peu plus la main vers la pierre, comme s'il cherchait à la toucher d'aussi loin.

_ Je ne suis pas encore convaincu. Tu vois, les paroles de tout à l'heure me restent encore en tête.

Quoi ?! Il était encore là-dessus ?! Ce n'était plus de la susceptibilité à ce niveau là ! Enfin, ce n'est pas comme si mes paroles l'avaient vraiment blessé. Non, je connaissais trop bien Loki pour savoir qu'il ne digérait pas le fait que j'ai osé répliquer devant Thor. Loki avait toujours voulu être respecté, voire vénéré, sauf que lui ne respectait personne en retour.

_ Je m'excuse ! C'est bon, tu es satisfait ?

Loki dissimula tant bien que mal son fou rire, mais je ne voyais pas bien ce qu'il y avait de si drôle. J'espérais juste qu'il n'allait pas se rouler par terre sous la table…

_ Je ne peux pas rester insensible, ajouta t-il en reprenant une attitude normale.

Mais voilà qu'en tournant la tête, je remarquais la présence de Thor, Volstagg, Fandral et Hogun, tous figés avec leur chope en main, le regard rivés sur nous. Bien entendu, il avait fallu qu'ils arrivent à CE moment précis !

_ Je dois être vraiment ivre, j'ai cru entendre Sif présenter des excuses à Loki, jugea bon de résumer Fandral.

_ Cela n'a rien à voir avec les effets de l'alcool, ajouta inutilement Hogun, toujours aussi pragmatique.

Volstagg se contenta de boire un peu plus, tandis que Thor revenait s'asseoir.

_ J'ai manqué un épisode à ce que je vois. Mais c'est bien que vous vous soyez réconciliés tous les deux. Trinquons !

Je retins un énième soupir. Réconcilié était un bien grand mot et cela sous-entendait que l'on s'entendait plutôt bien auparavant, ce qui n'avait jamais été le cas. Enfin, ce n'était pas le moment d'entrer dans des débats sans fin.

Le reste de la soirée se déroula donc sans incident notoire, si ce n'est que j'avais toujours un peu plus honte de mes mensonges à chaque heure qui s'écoulait. Ces états d'âme s'aggravèrent lorsque la reine Frigga elle-même vint m'adresser quelques mots avec un sourire chaleureux et bienveillant. Moi qui l'admirais tant, je me sentis coupable de lui mentir, mais mes lèvres demeurèrent désespérément scellées. Elles ne s'ouvrirent que pour la remercier de ses conseils et ses encouragements. En définitive, j'aurais mieux fait de la fermer…

Lorsque le banquet prit fin à une heure tardive, je me sentis respirer un peu mieux, ne serait-ce qu'en voyant le faux talisman disparaître de ma vue. Les convives commençaient déjà à quitter les lieux d'une démarche plus ou moins sereine, tandis qu'un certain nombre d'hommes roupillaient sur les tables ou encore par terre. Je les laissais cuver, enjambant quelques corps endormis et pas très frais, pour m'engouffrer dans l'un des nombreux couloirs du palais. Il me tardait de regagner ma chambre et c'est avec un empressement manifeste que je pris la direction de mes appartements. La tête me tournait, en raison des chopes entières que j'avais vidées bien plus que de coutume. Le couloir tanguait légèrement, aussi plissais-je les yeux comme si cela rendrait ma vision moins trouble. J'étais néanmoins assez lucide pour me rendre compte que cela me donnait juste un air parfaitement idiot.

Mes appartements me semblèrent soudain bien trop éloignés de la salle du banquet. Jamais cela ne m'avait dérangé qu'ils se trouvent à l'autre bout du palais, mais à cet instant où j'avais envie de m'y terrer au plus vite, cette distance me gênait. Mes pas qui n'avaient rien de sûr n'aidaient pas non plus. Ah pourquoi avais-je bu autant ? J'aurais mieux fait de tout expliquer à Odin plutôt que de me quereller avec son idiot de fils. Je me retrouvais maintenant à la solde de ce dernier, ce qui était loin de me plaire.

Mon trajet me sembla durer une éternité, mais je parvins enfin jusqu'à la porte de ma chambre d'un pas traînant. Je m'affalais « dignement » dessus pour l'ouvrir, mais je fus soudainement stoppée par la voix dudit idiot de fils d'Odin. Voilà que je l'entendais partout maintenant ! Malheureusement, en me tournant, je remarquais avec dépit qu'il ne s'agissait pas d'une hallucination, mais du prince en personne. Dire que j'espérais que la soirée se termine vite et ne plus le croiser pendant des jours… J'aurais dû mettre plus de ferveur dans mon souhait.

_ J'allais me coucher, tu vois, lançais-je d'une voix lasse. Si tu as quelque chose à me dire, fais vite, s'il te plait.

Il haussa simplement un sourcil.

_ Comme je suis d'humeur conciliante, je vais donc faire vite, répliqua t-il. J'ai laissé un livre sur l'une des tables à la bibliothèque du palais, va me le chercher.

Je dus cligner des yeux plusieurs fois, afin d'être sûr que j'avais bien compris. Un rire jaune s'échappa d'entre mes lèvres.

_ Tu plaisantes j'espère ?

Il ne souriait pas, pourtant.

_ Ais-je l'air de plaisanter ? Rétorqua t-il sur un ton pincé.

_ D'accord. Mettons les choses au point, si tu veux bien.

_ Mais tu voulais faire vite.

Oh qu'il soit fait prisonnier par n'importe quel monde !

_ Certes, tu marques un point, lui dis-je en sentant poindre la migraine. Néanmoins, je m'attendais à ce que tu me demande un service de… plus grande ampleur qu'aller chercher un livre !

_ Pour le moment, je te demande de faire ça, répondit-il avant d'afficher un air sournois. Tu as accepté ce pacte et il me plait de te voir aller à l'encontre de ta propre nature.

Je lui jetais un regard noir. Bon, je n'avais guère le choix, car il semblait sérieux. J'étais assez engluée dans le pétrin pour refuser à ce stade là. Je tournais donc les talons pour me diriger d'un pas traînant vers la bibliothèque, qui -bien évidemment- ne se trouvait pas à côté. Je soupçonnais Loki de ne pas avoir besoin du tout de ce bouquin, mais de m'y envoyer dans le seul et unique de m'ennuyer. Il avait réussi son coup ! Enfin, je n'allais pas le lui montrer, ce serait lui donner satisfaction.

Je mis un certain à gagner la bibliothèque et c'est en entrant à l'intérieur que je compris à quel point Loki était un sale petit prince vicieux et abominable. Il n'y avait pas UN livre sur la table, mais une bonne dizaine ! Que des pavés avec d'épaisses couvertures en cuir ! Comme il ne m'avait donné aucun titre, je me doutais que j'allais devoir lui ramener le tas entier, histoire qu'il me fiche la paix. Si je lui en apportais un au hasard, il était bien capable de m'envoyer faire des allers et retours pour en chercher un autre. Je comptais bien ne faire qu'un trajet, aussi dus-je me résoudre à tous les empiler pour les emporter avec moi. Dans ma robe, mes déplacements devenaient limités par rapport à ma tenue habituelle qui se composait d'une tunique et d'un pantalon. Comme je me sentais un peu vaseuse après le banquet, je craignais de me prendre les pieds dans le tissu argenté, mais je tins bon, comptant sur la force de mes bras de petite femme, certes, mais vaillante.

Je pris la direction des appartements de Loki. Malheureusement, je faillis bousculer quelqu'un au passage –je voyais peu de choses à cause de la pile de livres- et ce quelqu'un qui n'était autre que la reine Frigga elle-même. Je rougis lorsqu'elle me dévisagea avec un air interrogateur.

_ Sif, n'es-tu pas épuisée après ce banquet ? Demanda t-elle d'une voix douce et apaisante.

Sur le coup, je ne sus que dire, honteuse qu'elle me trouve ainsi. Je ne pouvais bien évidemment pas lui répliquer que j'apportais ces bouquins à la demande de son fils comme une domestique exécute la tâche confiée par son maître. Non, cela était hors de question !

_ Oh, votre fils m'a conseillé quelques ouvrages et je ne savais pas lequel choisir, lui dis-je en m'empourprant légèrement.

Un sourire amusé effleura ses lèvres, tandis qu'elle me répondait :

_ Je suppose que tu parles de Loki. Thor a toujours préféré voyager pour satisfaire sa curiosité et se forger son opinion, plutôt que de chercher des réponses dans les livres. Loki, au contraire, y puise toutes ses connaissances, ajouta t-elle avec chaleur, comme à chaque fois qu'elle parlait de ses enfants.

Je répondis à son sourire. Je reconnaissais bien là le tempérament de Thor et sa soif de connaissances. C'est vrai qu'il passait plus de temps à vagabonder entre les différents mondes. Quant à son frère, on le trouvait plus souvent le nez dans ses livres, comme s'il se coupait du monde qui l'entourait.

_ Bien, je te laisse donc à tes lectures et je renouvelle une nouvelle fois mes félicitations. Il est bon qu'une femme trouve sa voie, quelle qu'elle soit. Je suis heureuse que tu aies choisi la tienne.

_ Je vous remercie, ma Reine, répondis-je avec une certaine émotion avant de la regarder partir.

Je faillis faire tomber les livres, mais je me repris. Les paroles de la reine m'avaient fait chaud au cœur, bien que ma culpabilité grandisse un peu plus. Je me sentais vraiment morveuse et je me demandais un instant si la reine Frigga ne l'avait pas fait exprès. Toutefois, elle ignorait la supercherie donc c'était impossible, n'est-ce pas ?

Avec un soupir, je repris mon chemin en direction des appartements de Loki et c'est complètement éreintée que je parvins devant les portes. En entrant, je trouvais le prince confortablement assis sur un siège en bois. Ses doigts pianotaient sur l'accoudoir avec une certaine impatience, lorsqu'il finit par me jeter un regard qui témoignait de son attente. Dès qu'il avisa la pile de livres que je portais et qui me faisait dangereusement tanguer, son visage esquissa un sourire profondément moqueur.

_ J'avais dit un me semble t-il. Je ne te savais pas si zélée.

Je posais lourdement les livres sur la table dans le coin de la pièce, bien décidée à ne pas lui montrer mon mécontentement.

_ Il y en avait plusieurs et je ne savais lequel prendre alors j'ai tout emporté.

Loki me sourit.

_ Cela ne me gêne en aucune façon… puisque c'est toi qui les rapporteras.

J'eus bien du mal à conserver un air relativement calme et je lui répondis simplement par un sourire forcé.

_ Bien, je prends congé, maintenant, lui dis-je. Il se fait tard.

Je ne pus esquisser que quelques pas seulement car la voix de Loki retentit presque aussitôt :

_ Je ne crois pas non. Tu iras rapporter ce livre, une fois que je l'aurais lu. Ainsi que les autres d'ailleurs.

Je ne pus m'empêcher de darder sur lui un regard d'exaspération.

_ Je le ferai demain, répliquais-je d'un ton ferme.

Loki me jaugea du regard, avant de se plonger dans son bouquin.

_ Le mensonge et maintenant la procrastination. Tu cumules bien des vices, Sif. Et puis, techniquement, nous sommes déjà « demain ».

_ Ne joues pas sur les mots et ne me parles pas non plus de vices. Tu es très mal placé pour ça. Enfin, je ne vais quand même pas rester là à t'admirer en train de lire jusqu'à l'aube !

Sans lever les yeux du texte qu'il lisait, il me lança d'une voix lointaine :

_ Je suis d'accord avec toi. Va me chercher plutôt quelque chose à manger. Thor et toi m'avez coupé l'appétit avec vos discours pompeux sur l'amitié et je n'ai presque rien mangé.

Oh le pauvre... Non mais regardez-le ! Il fallait que je pleure peut-être ?

Pendant un instant, j'eus l'impression qu'il avait insisté sur le mot « amitié ». Loki n'était pas sensé connaître mes sentiments pour Thor. Personne n'était au courant d'ailleurs. J'espérais ne pas me faire d'idées. Néanmoins, une sensation de malaise m'assaillit et je ressentis le brusque besoin de quitter les lieux, pour ainsi échapper à ma gêne.

Je maudis mentalement le prince du mensonge, tout en tournant les talons, me dirigeant vers la salle du banquet pour voir s'il ne restait pas quelque chose à grignoter. Les domestiques qui débarrassaient la salle me laissèrent quelques gâteaux de miel et je retournais aux appartements de Loki, trop fatiguée pour pouvoir encore fulminer. En plus, une migraine venait de me saisir. Je rêvais d'une seule chose : dormir !

Lorsque j'entrais, Loki ne daigna pas me jeter un regard, ni même m'adresser le moindre mot. Pas même un petit « merci ». Je commençais à plaindre les domestiques qui s'occupaient de sa chambre.

Je m'assis sur un siège, attendant qu'il finisse les dernières pages de son livre. Seulement, le sommeil vint me cueillir avant qu'il n'ait achevé sa lecture.