Le soir tomba rapidement sur le petit village de Longsdale. Une fois en sécurité dans l'une des maisons, les trois voyageurs entreprirent de discuter de la situation. La jeune inconnue leur révéla qu'à son arrivée elle avait aperçu une corneille figée dans le ciel, juste au-dessus d'un puit, pas très loin de la zone où se trouvait le trou noir. Une fois qu'elle avait fait le tour du village, elle était repassée près du puit, et elle avait constaté avec angoisse que la moitié du corps de la corneille avait disparu !

« Les habitants ne sont pas partis, ils ont été effacés par le vortex, petit à petit, molécule par molécule. D'abord ils se sont figés, et ainsi le trou peut les aspirer à son aise. »

Le Docteur hocha la tête, les bras croisés, appuyé contre le mur près de la cheminée. Quelques lampes à pétrole avaient été allumées pour enrayer la pénombre angoissante qui se couchait sur Longsdale.

« En fait, je pencherais sur l'hypothèse que le trou noir ne les aspire pas eux mais plutôt le temps, le temps qui se trouve sur la Terre, cette matière invisible qui manque à l'espace intersidéral. » dit-il.

Il plissa les yeux et se mordit un instant la lèvre inférieure.

« Je n'arrive pas à croire qu'un trou noir ait pu apparaître dans le nord de l'Angleterre. Pourquoi ici, pourquoi maintenant ? Je pourrais prétendre que ce sont encore des aliens qui sont dans le coup, mais peut-être que non finalement, peut-être que ce n'est rien qu'un bug dans l'espace-temps, une fissure, mais bien plus grande que ce que j'ai vu jusque-là. »

Il tourna la tête vers la jeune femme brune. Elle était assise à la table à manger, de même que Martha.

« Vous avez l'air d'aller mieux, dit-il en montrant son propre visage d'un grand geste circulaire, les rides se sont effacées une fois qu'on a été hors de portée du champ aspirant du vortex. Il ne peut agir que sur une zone limitée apparemment, mais comme il agit sur le temps, il peut avoir assez de prise sur nous si on reste trop longtemps ici. Il faut résoudre tout ça rapidement, sinon on se retrouvera grabataire en seulement quelques heures. »

« Il semblerait tout de même que l'effet d'aspiration soit réversible. » renchérit-elle.

« Mais comment faire ? » demanda Martha, visiblement sceptique sur leur force d'intervention.

« D'abord, j'aimerais bien pouvoir vous appeler par un prénom… ou un surnom, enfin, peu importe ! Vous appeler quoi ! » s'exclama le Docteur en désignant la jeune inconnue de la main.

Celle-ci capitula après un profond soupir.

« Vous pouvez m'appeler Ferial. »

« Ferial ? C'est quoi, un prénom Landorien ? »

« Certainement pas. C'est simplement un surnom. Vous avez dit que ça vous suffirait, alors voilà. »

« En tout cas, moi je trouve ça très joli. » intervint Martha sur un ton plus détendu.

« Merci. Et vous, qui êtes-vous ? »

« Martha Jones. Je suis médecin, un vrai, pas comme lui (elle désigna le Docteur qui fit une moue outrée), et je lui sers de compagne durant un temps, histoire de m'amuser un peu ! »

« Je vois. »

« Vous n'avez pas encore obtenu votre diplôme, alors arrêtez de prétendre que vous êtes médecin ! » ronchonna-t-il en se déplaçant jusqu'à la fenêtre.

La jeune femme ne put s'empêcher de pouffer tout bas sous le regard amusé de Ferial.

« Ça bouge dehors. »

Redevenues sérieuses, les deux jeunes femmes se levèrent en même temps et rejoignirent le Docteur qui regardait l'extérieur derrière le rideau poussé.

« C'est impossible. J'ai vérifié je ne sais pas combien de fois, il n'y a plus personne ici à part nous. » dit Ferial en se plaçant à sa gauche.

« Peut-être, mais moi je sais ce que je vois : des silhouettes bouger dans le noir… »

Martha frissonna. Il prit une grande inspiration et se frotta les yeux avec deux de ses doigts.

« Ou alors je suis super fatigué parce qu'il est l'heure d'aller faire dodo, quand même. »

« Ça vous arrive de dormir ? s'étonna sa compagne de route, en tout cas moi je ne vous ai jamais vu dormir depuis qu'on voyage ensemble. »

« Mais si mais si, je ne suis pas si inhumain que ça ! Je dors juste quand il le faut, mais pas tout le temps non plus. »

« Chut. »

Les deux amis se turent et chacun regarda d'un air tendu l'extérieur plongé dans le noir. Ferial observait, les yeux plissés, et au bout d'un moment elle dit :

« Vous aviez raison, Docteur, il y a bien des choses qui bougent là-dehors. Des ombres. »

Celui-ci se recula de la fenêtre et mit ses mains dans les poches, l'air grave.

« Les villageois de Longsdale ne se sont doutés de rien. Ils ont été assez naïfs pour s'approcher d'un peu trop près du vortex et il les a figés pour les manger aussi lentement qu'il le désirait. Enfin, je doute qu'il ait une conscience propre, mais c'est l'horrible cause de son pouvoir. Il ne peut en aller autrement. »

Les deux jeunes femmes restant silencieuses, il enchaîna :

« Les premiers habitants qui ont voulu le voir de plus près ont été aspirés plus rapidement, et je dirais que même s'ils avaient eu la possibilité de fuir, ils n'auraient jamais eu le temps de regagner le village, car le trou les a avalés si vite que leurs chaussures n'ont même pas pu les suivre dans le vortex. Elles sont les seules preuves de leur présence passée ici… Et maintenant, on va avoir affaire au surplus de cette immondice venue de l'espace. Parce qu'à force d'engloutir tout ce qu'elle trouve, elle finira bien par laisser s'échapper certaines de ses victimes, de ces substances qu'on ne peut pas voir mais qui existent bel et bien. Et ce, jusqu'à ce qu'elle explose. »

« Attendez, si c'est réellement le cas, si elle explose un jour, elle risque de dévaster une planète entière… » commenta Ferial.

« Non ! Une partie de l'univers même. » précisa-t-il en levant un doigt, les yeux écarquillés.

« C'est… une bombe à retardement. » murmura la jeune femme, l'air songeur.

« Exactement… Mais ce ne sera pas avant des milliards, des milliards d'années ! » s'exclama-t-il soudain, tout excité.

Ferial sursauta face à son brusque changement d'attitude, ne remarquant pas qu'il s'était rapproché d'elle. Sans qu'elle puisse y faire quoi que ce soit, il lui prit le visage entre ses mains, et leurs yeux s'accrochèrent.

« Ce sera alors la fin des temps… » chuchotèrent-ils en chœur.

Le Docteur avait provoqué un contact et désormais des choses qu'il croyait perdues défilaient dans sa tête.

Ferial le repoussa brutalement et s'écarta de lui, l'air anxieuse. Elle avait également vu des souvenirs à lui et cela avait fini de la désarçonner un peu plus.

Un cri les réveilla.

Martha hurlait qu'elle avait vu quelque chose apparaître subitement devant la fenêtre. Le Docteur dut la prendre dans ses bras pour la calmer.

La nuit risquait de ne pas être de tout repos pour eux.