Bonjour ! Voici donc le chapitre number 3.

Un immense pardon pour les petites références à Pirates des Caraïbes dans le dernier chapitre, c'était absolument involontaire (enfin, je crois oO). Mais voilà, ce film c'est mon adolescence, alors difficile de ne pas se laisser influencer. D'ailleurs je me fais violence pour ne pas le regarder, parce que sinon c'est même plus la peine ;D

Petite précision : si vous n'arrivez pas à vous faire une idée de l'uniforme de John avec mes descriptions vagues, allez voir le portrait du capitaine James Cook de Nathaniel Dance-Holland (1776) qui est beaucoup plus parlant.

Merci à tous pour vos reviews, c'est vraiment un plaisir de vous lire !

Merci à : marali no1, Clelia Kerlais, mayaholmes, Arthelils, Azanielle, Flo, Nekonya-Myu, Amelia the Fujoshi, Mary Elizabeth Holmes, Cassios, Electre1964 et Glasgow !

Flo : hé oui, mon Sherlock n'est pas le gentil Sherlock de la série, celui-là a du sang sur les mains :( merci pour ta review ;)

Cassios : Merci pour tes compliments, tu me fais ruzir ;D

Bonne lecture à tous !

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Le Bandana et le Fleuret : Chapitre 3

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Le capitaine John Watson soupira, avant de se passer une main crasseuse sur le visage. Au moins, ces vauriens de pirates ne viendraient pas le narguer jusque là. Il y avait bien Louis, mais celui-ci n'était pas dans le même compartiment que lui. Tantôt l'officier pouvait l'entendre pester et jurer, tantôt il se terrait dans un silence consterné. Malgré eux, ils se trouvaient dans le même bateau.

Watson appuya sa tête contre la coque dure du navire. Depuis combien de temps se trouvait-il là ? Une heure ? Cinq heures ? Une demi-journée ? Le temps n'avait plus aucune consistance entre ces murs austères et dans cette atmosphère humide, où à peine quelques rayons de lumière perçaient entre les planches du plafond. Comme ils avaient perceptiblement faibli après avoir pris une teinte orangée caractéristique, le capitaine en vint à la conclusion que ce devait être le début de soirée tout au plus. Mais de toute manière, quelle importance ? Ce brigand de capitaine ne le libérerait que quand il le jugerait bon. Sûrement même le laisserait-il moisir ici jusqu'à ce qu'il soit relâché pour de bon ? Le militaire, amateur de soleil et de grand air, frissonna à cette idée.

Il jeta un coup d'oeil à son uniforme poussiéreux. Sa redingote bleu foncé était décousue par endroits et les coutures dorées n'étaient plus qu'un lointain souvenir, tout comme le blanc ivoire de son gilet et de sa culotte. Quant à sa perruque et son tricorne, ils s'étaient tout bonnement évaporés. Triste constat de ce qui avait fait jadis sa fierté. Il porta la main à son cou. Son foulard aussi s'était envolé. Il serra le poing en pensant à ce que cette étoffe représentait pour lui.

Mais ce n'était rien comparé à ce qui l'attendait, pensa-t-il en fermant les yeux. Et si l'Angleterre refusait de le racheter, décidant de mettre son échec sur le compte de son incompétence ? Il jouissait certes d'une excellente réputation dans la Marine Royale et même un peu à la Cour, mais il n'était pas sans savoir la versatilité de celles-ci. Et si encore Sherlock Holmes se ravisait, se décidant à venger la mort des siens ou la traque qu'ils subissaient chaque jour sur lui ? S'il décidait de ''faire joujou'' avec lui en attendant de le libérer ? Ce type semblait totalement imprévisible et Watson devait s'attendre à absolument tout de sa part.

Il ouvrit les yeux pour constater que sa prison était à présent plongée dans l'obscurité. Cela ne le réjouit qu'à moitié. Ici, même avec une absence totale de lumière, il n'était pas dupe et il savait pertinemment qu'il serait incapable de fermer l'oeil.

Alors qu'il s'allongeait et essayait tant bien que mal de trouver une position confortable sur les dures planches de bois, la trappe s'ouvrit au-dessus de lui.

L'homme baraqué qu'il avait vu aux côtés de Sherlock Holmes sur la passerelle apparut à la lueur d'une lanterne.

Il se releva.

- Le capitaine souhaite vous voir, lui annonça son geôlier.

- Bien ! Ça me fera une distraction, tiens... Conduisez-moi à lui.

- Greg.

Watson fronça les sourcils.

- Pardon ?

- Je m'appelle Greg, dit-il laconiquement.

- Très bien ! Conduisez-moi à lui, euh... Greg.

Il ne voyait pas franchement l'utilité pour l'homme de se présenter mais le mit sur le compte de sa probable simplicité d'esprit.

John ne se rappelait pas avoir jamais pris autant de plaisir à respirer une simple bouffée d'air frais. Dehors, le pont était totalement désert à l'exception de l'homme de vigie qui somnolait sur le nid de pie. Le capitaine voulut s'attarder un peu plus pour profiter de la pureté de la nuit et de l'air marin, mais l'homme le poussa d'une main dure en avant. Il avait reçu des ordres et si l'officier en croyait l'incident avec Louis, le capitaine Sherlock Holmes était très à cheval sur la discipline. Aussi pouvait-il presque pardonner à ce rustaud de faire son boulot.

Ils passèrent une porte, franchirent un couloir étroit et sombre, puis Greg frappa à une seconde porte pourvue d'un hublot si crasseux qu'on ne pouvait absolument rien distinguer à part une vague lumière dorée. Il poussa Watson à l'intérieur quand la voix du capitaine leur ordonna d'entrer.

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La pièce était beaucoup moins vaste que Watson ne l'avait imaginée. Peut-être était-ce le fait de l'éclairage relativement faible, dispensé par quelques chandeliers par-ci par-là. Plutôt en longueur, la salle constituait un véritable contraste par les deux fonctions qu'elle remplissait. Le coin bureau, à gauche, était un fouillis sans nom, des montagnes de documents et de cartes assorties d'instruments de navigation s'amoncelant sur deux larges tables selon une logique que seul le capitaine pirate semblait apte à saisir. Il y en avait même sur les cloisons, épinglées par des poignards ou tout ce que le capitaine avait trouvé d'un minimum tranchant – John croyait apercevoir un objet qui devait être une fourchette –, à croire que Holmes prenait ses décisions seul sans réunir d'état major, lequel aurait été bien en mal de se retrouver dans tout ce fatras. Plus inquiétants – mais non moins chaotiques – étaient les meubles et les étagères d'en face, recouverts de bocaux où flottaient, à la grande horreur du militaire, diverses parties du corps humain et d'animaux qu'il ne s'attarda pas à identifier. Il reporta son attention sur l'autre partie de la pièce pour échapper à cette vision d'effroi, à droite, qui dégageait une impression nettement plus rassurante : un grand lit, au cadre doré et sculpté, recouvert d'une immense couette de brocart à prédominance d'or et de rouge. De grandes fenêtres obscures qui devaient donner directement sur la mer. Une baignoire en fer dans un coin. Un globe terrestre antique.

Et, au milieu de la pièce, installé dans un magnifique fauteuil français, se trouvait le capitaine.

Les jambes croisées, les yeux mi-clos, il tirait nonchalamment des bouffées de tabac d'une pipe en terre blanche sculptée dont John n'arrivait pas à distinguer les motifs. Sa pose était relâchée, et il s'était relativement mis à l'aise en retirant son long manteau, son chapeau à plume et – John le croyait à peine – ses armes. Apparemment, ce type savait ce qu'il faisait.

Quand il sembla s'apercevoir de la présence de ses visiteurs, il prit une dernière bouffée et se retourna pour la poser sur le bureau.

- Merci, Greg, je commençais tout juste à trouver le temps long. Bien ! Laisse-nous maintenant. J'ai à m'entretenir seul à seul avec le capitaine John Watson.

Le dénommé obéit et referma la porte derrière lui.

- Que me vaut cet honneur ? demanda Watson en croisant les bras.

Le pirate prit son temps pour tapoter sa pipe et la vider de ses cendres.

- N'est-il pas vôtre ? dit-il en attrapant une bouteille de verre blanc raffiné et en versant deux verres d'alcool. Quel genre d'homme serais-je pour manquer aux égards qui vous sont dus, capitaine ?

Sa voix était basse, sombre à souhait. Elle fit vibrer l'officier pour une raison qu'il eut du mal à saisir.

- Un pirate, ironisa Watson en haussant les épaules.

Petit rire sarcastique.

Le pirate se tourna vers lui et lui tendit un verre en cristal. Le capitaine le regarda mais ne fit pas un geste pour s'en saisir.

- Quel intérêt pour moi de vous empoisonner ? demanda le pirate en affectant une mine vexée. Vous valez des centaines de milliers de livres, mon cher, alors que mort, vous ne m'êtes plus d'aucune utilité. Et puis, je ne tiens pas particulièrement à me mettre à dos toute la Marine Royale. Enfin, pas plus que maintenant. En fin de compte, ils sont peut-être aussi susceptibles que ces Français...

- Je croyais que vous méprisiez le négoce ? intervint John avec un sourire sardonique.

Il accepta le verre et le porta à ses lèvres. Essaya de ne pas vider le récipient d'un trait après l'infâme eau croupie à laquelle il avait été astreint. La boisson avait une très légère note épicée qui lui était familière, mais dont il n'arrivait pas à identifier la provenance.

- La politique est une forme de négoce, capitaine Watson. Donnez-nous la Nouvelle-France, et nous cesserons de harceler vos armées et de mettre vos villages à feu et à sang... Du marchandage. Mais pour moi, elle représente plus une garantie qu'autre chose.

L'officier se figea. Il sentit son cœur faire un saut vertigineux dans sa poitrine.

- Vous allez perpétrer des pillages et des massacres dans les prochains jours. Et vous allez m'utiliser pour vous couvrir ! Me mettre un couteau sous la gorge alors que la Marine vous menacera à vue !

- Quelle excellente idée que voilà et qui mérite fort d'être approfondie ! Je ne vous serai jamais assez reconnaissant de me l'avoir soumise, capitaine.

John s'aperçut que sa main tremblait autour de son verre et que son poing s'était refermé. Le pirate ironisait. Et lui allait être la condition, non, l'instrument des exactions de ce bourreau sanguinaire. Il allait permettre l'exact opposé de ce en quoi consistait sa mission. Sa vie.

Il reprit une gorgée pour se donner contenance. S'insurger contre le pirate ou essayer de le faire changer d'avis ne servirait à rien sinon à le conforter dans ses convictions. Les pirates étaient tous les mêmes, entêtés et perfides, profitant des moindres faiblesses de leur adversaire, quand ils ne fonçaient pas tout simplement dans le tas comme des buffles écervelés. Il avala. Mince, ce goût encore. Il l'avait déjà senti, il le connaissait. Mais d'où ?

Il se sentit fébrile tout à coup. Et le pirate qui l'observait attentivement n'arrangeait rien.

Curieusement, l'attention était réciproque. Le militaire s'aperçut que plus les secondes s'écoulaient, moins il était en mesure de détacher son regard de lui. Le pirate était juste beaucoup trop captivant, c'était tout. D'où cela venait-il ? De son allure excentrique couplée à cette sorte de civilité irréprochable ? À son charisme ? Au fait de se retrouver en soudaine intimité avec lui ? Aux trois éventualités réunies peut-être ? John Watson n'était pas homme à se laisser facilement impressionner – le prolétaire farouche n'avait aucune place dans la hiérarchie militaire –, pourtant il devait admettre que le voir en chemise dans une position relativement détendue, que d'autres plus prudes que lui auraient qualifiée de lascive, avait quelque chose de perturbant.

Ce qui, s'il en croyait le petit sourire narquois du pirate, ne passa pas inaperçu.

Il vida son verre.

La note épicée, toujours.

- Mais pas de décision hâtive, ce serait extrêmement déraisonnable et très peu digne de moi, reprit finalement le pirate, brisant le silence entendu. Non, dans l'immédiat, nous avons d'autres préoccupations, un peu plus terre à terre, je dirais... Mais pas moins désagréables.

Watson eut soudain chaud. Très chaud.

Son pouls accélérait.

- Tenez, elles peuvent d'ailleurs se résumer à deux alternatives très simples à appréhender même pour votre esprit limité – non, ne vous offusquez pas, tous les hommes sont ainsi en ce bas monde.

John, malgré son trouble, nota la tournure familière que prenaient ses paroles. Quelque chose lui disait que cela n'augurait rien de bon.

Le pirate se leva souplement et s'avança vers lui, ses bottes faisant grincer le parquet en bois sous ses pas. Il se tenait toujours aussi droit, l'absence de couvre-chef et de manteau n'enlevant rien à la prestance naturelle qui avait littéralement hypnotisé Watson sur le pont. Ce dernier eut soudain envie de se jeter sur lui pour faire taire cette majesté, la lui arracher, la fouler aux pieds, la réduire en mille morceaux, parce qu'une telle aura était indigne d'un simple être humain. Qu'elle n'avait pas lieu d'être ''en ce bas monde'', comme le bandit disait.

Quand le pirate s'arrêta, ce fut pour planter indécemment son regard clair et ténébreux dans le sien. Son cœur accéléra davantage. Il était près. Trop près. Mince. Le pirate devait être conscient de cela, il avait vraisemblablement des notions des normes de bienséance. Oui, c'était cela. De la provocation. Ni plus ni moins.

- Voici donc vos options, poursuivit-il en prenant air détaché. Soit je dis à Greg de vous ramener tranquillement dans votre prison où vous pourrez vous-même vous occuper de ces vilaines pulsions qui sont en train de vous assaillir avec toute la mauvaise conscience nécessaire à ce genre de... débrouillardise ; soit vous laissez tout simplement libre cours à vos envies, ici, dans ma cabine.

Il ajouta en se penchant vers lui :

- Avec moi.

Les lèvres charnues n'avaient jamais paru si attrayantes.

La tête de John tournait, l'empêchant de réaliser l'étendue de ce que les paroles du pirate impliquaient. Les bouffées de chaleur continuaient de plus belle et il pouvait sentir son sang migrer progressivement au sud.

- Qu'est-ce que vous m'avez fait boire ? dit-il, portant une main à son front, sentant la panique le gagner peu à peu.

- Un petit remontant. Rien de bien méchant.

Et la lumière se fit. Ce goût. Ou plutôt, cet ingrédient. C'était il y avait dix ans auparavant. Lors d'une soirée de beuverie, dans une taverne, une prostituée l'avait glissé dans son breuvage pour le forcer à honorer ses charmes. Il s'était laissé avoir comme un jouvenceau et n'avait pas eu le choix ensuite.

Bon sang, il était toujours aussi cruche que lorsqu'il était jeune soldat.

Sherlock Holmes ne bougea pas, pourtant John eut l'impression qu'il n'était plus qu'à quelques centimètres de lui tant sa présence était écrasante.

- Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? Mon lit ou les cafards ?