Chapitre 2 : Le Tome

Un livre fabriqué à partir de vies humaines, dévoilant une vérité inimaginable… Point de départ d'un cauchemar sans fin…

Le manoir dont avait hérité Lavi était autrefois une ancienne demeure aristocratique. Ce qui expliquait son immense surface habitable avec notamment deux étages, de nombreuses pièces comprenant entre autres deux salons, une cuisine, une salle de travail, une bibliothèque, une cave, un grenier, une salle de bains et surtout plusieurs chambres. Le tout dans un dédale de couloirs où on pouvait facilement se perdre si on ne savait pas où aller.

La propriété disposait également de plusieurs hectares de terrain dont une partie était occupée par une vaste forêt. Le bois étant d'excellente qualité, Bookman avait à l'époque négocié avec des bûcherons locaux pour qu'ils en exploitent une partie en échange d'un petit revenu. Tout juste assez pour l'entretien du manoir mais insuffisant pour investir ailleurs. De plus, la demeure était isolée, éloignée de la ville et des autres habitations : le plus proche voisin était à plus de trois cent mètres et c'était un fermier dont on ne voyait que les champs.

L'intérieur était richement décoré. Avec le temps, les ancêtres de Lavi avait amassé une importante collection d'objets : livres anciens, masques africains, tapisseries de soie, statuettes laquées, vases en porcelaine, pièces de monnaie ou diverses armes variées telles des dagues vénitiennes, des cimeterres perses, des kriss malais, des épées courtoises, des étoiles du matin ou des glaives antiques. L'entretien était assuré par deux personnes payées par Bookman qui se rendaient une fois par mois dans le manoir. Elles se contentaient d'épousseter la collection et de nettoyer les plus importantes pièces comme le salon principal ou la bibliothèque.

Lors de son enfance, Lavi passait toutes ses fêtes de Thanksgiving et de Noël dans cette résidence. A l'occasion, on sortait les décorations, on préparait un festin, un bon feu de cheminée brûlait et la réunion familiale se déroulait dans une ambiance agréable et chaleureuse. Cependant, depuis le décès de ses parents, il n'y avait plus remis les pieds. Trop de souvenirs douloureux. Trop dur pour lui. Son grand-père avait accepté sa décision et ils n'avaient plus jamais célébré Thanksgiving et Noël dans le manoir.

La demeure avait été construite pour que sept à neuf personnes y vivent. Elle était donc bien trop grande pour un jeune étudiant en histoire qui se sentait perplexe face à cette immensité.

-Oui, c'est bon, je l'ai reçu, dit le roux, un téléphone sans fil à la main. Je te remercie d'avoir envoyé mes affaires. Comment je trouve le coin ? Très différent de la Californie. Si tu veux mon avis, je pense que Providence ne vaut pas Los Angeles, enfin il faut admettre que ce n'est pas comparable. Oh, là où je suis, c'est tranquille. Pas beaucoup d'activités mais j'ai rencontré des gens sympas. Quand je reviens ? Alors là, je n'en sais rien ! Il faut que je m'occupe de l'enterrement, je dois régler des problèmes avec le notaire et trouver un acquéreur pour le manoir car je n'ai pas les moyens de l'entretenir. Ça risque de me prendre plusieurs mois mais dès que j'en ai fini, je retourne en Californie. Oui, ne t'inquiète pas, ça me manque déjà nos soirées jeux vidéos. Hé, tu peux toujours me contacter par téléphone ou sur Internet, j'ai le réseau ici ! Ok, salue les autres de ma part. Bye.

Sur ces paroles, Lavi raccrocha avant de se laisser tomber sur le canapé. Il s'accorda quelques secondes de repos et de réflexion.

Jamais il n'avait songé revenir dans le manoir familial. Sans la présence de ses parents et désormais celle de son grand-père, c'était une coquille vide, sans âme et sans joie. A cause du silence pesant qui lui semblait presque morbide, Lavi aurait à peine hésité de le qualifier de « tombeau vivant ».

Les notes de Bookman vinrent à son esprit. Ses amis de Californie souhaitaient un retour rapide du roux parmi eux mais ce dernier n'avait pas osé leur dire qu'il escomptait pousser la police à rouvrir l'enquête sur le meurtre de son grand-père. Il avait jeté un coup d'œil rapide sur les documents mais apparemment, il s'agissait d'une sorte de légende archaïque évoquant des esprits anciens et un déluge engloutissant le monde.

Lavi était déçu. Il désirait tellement connaître la vérité sur l'assassinat de son grand-père qu'il avait mis beaucoup d'espoir dans cette chemise et les trois feuillets. Pour finalement pas grand-chose.

Dépité, le roux voulut se changer les idées en se cherchant un livre à la bibliothèque.

Avec ses trophées exposés sur les murs ou sous les vitrines, la bibliothèque était l'endroit préféré de Lavi. C'était une grande pièce avec une riche collection de livres, éclairée par une lumière tamisée qui incitait au calme et au travail. De nombreuses étagères s'alignaient les unes à côté des autres.

C'était le lieu du meurtre. Lorsqu'il avait repris possession du manoir, le premier soin de Lavi fut d'examiner les alentours mais comme la police, il n'avait rien trouvé. Comme l'avait dit l'inspecteur Legrasse, il n'y avait aucune trace de lutte et tout semblait se trouver à sa place.

Après s'être choisi un traité sur les philosophes grecs, le roux revint au salon et se laissa de nouveau tomber sur le canapé. C'est alors que ses yeux furent attirés par un objet auquel il n'avait pas prêté attention jusqu'à présent.

Il s'agissait d'une énorme peluche grandeur nature en forme de panda. Lors d'un après-midi avec ses amis dans une fête foraine, Lavi l'avait gagné au tir à la carabine. Une fois en possession de l'objet, le jeune homme décréta que l'occasion était trop bonne pour taquiner son grand-père qui était déjà à Rhode Island. Quelques jours plus tard, ce dernier reçut donc un immense paquet contenant le panda accompagné d'une lettre moqueuse qui affirmait un « air de famille » entre la peluche et lui et qu'il lui offrait un compagnon pour combler sa solitude. Comprenant l'allusion au surnom que lui donnait son petit-fils, Bookman avait moyennement apprécié la plaisanterie. Le soir même, il lui téléphonait : « C'est qui que tu traites de vieux panda, petit insolent ?! Refais ça et je reviens te filer une bonne correction ! ». Il en profita toutefois, une fois calmé, pour prendre de ses nouvelles et le remercier pour les gâteaux que Lavi avait également envoyés avec la peluche.

L'étudiant en histoire esquissa un sourire en apercevant l'objet. Il récupéra le panda, se rassit sur le canapé avant de chercher à se débarrasser de la couche de poussière qui le couvrait. Il remarqua ensuite quelque chose d'étrange. Les coutures du dos de la peluche semblaient plus relâchées par rapport au reste, comme si on les avait défaites puis recousues à la main. Bookman n'était pas le genre à perdre du temps à réaliser ce type d'ouvrage. Et pourtant, seul lui était en moyen de le faire et il semblait même s'y être appliqué.

Intrigué, Lavi chercha des ciseaux puis découpa les coutures du dos. Le rembourrage du panda s'en échappa immédiatement comme si elle avait été trop pleine. Retirant le surplus, il plongea son regard à l'intérieur de la peluche.

Son intuition avait été la bonne : un objet sombre non identifiable à première vue, avait été dissimulé dans la ouate blanche de la peluche. Le cœur battant avec l'espoir d'avoir enfin des réponses, Lavi s'en empara.

Entre ses mains, reposait un livre au curieux aspect. Il paraissait ancien et la couverture en cuir avait été finement ouvragée avec un soin particulier. Cependant, il inspirait une certaine appréhension. La reliure ne semblait pas avoir subi les altérations du temps et sa couleur cramoisie évoquait inexorablement le sang. Une suggestion renforcée par ses ornementations sculptées avec un souci du détail remarquable : Lavi avait d'abord cru qu'elles étaient en ivoire… avant de se rendre compte qu'elles avaient été réalisées à partir d'os humains !

En tant qu'étudiant en histoire, il savait qu'autrefois comme en Préhistoire, on fabriquait des outils à partir d'os mais ce livre avec son apparence morbide et ses décorations macabres le mettait mal à l'aise.

En voulant le feuilleter, il laissa tomber un papier plié en quatre qui avait été préalablement glissé entre les premières pages. En le dépliant, le jeune homme reconnut instantanément la fine écriture de son grand-père :

Lavi,

Si tu trouves ce livre, c'est que j'aurais échoué. Tu dois absolument détruire ce Tome. Je t'en supplie, ne cherche pas à savoir. Pardonne-moi de te laisser seul en ce monde. Malgré ton incurable bêtise, j'étais fier de toi.

Pas de signature mais c'était d'ailleurs inutile puisqu'il connaissait l'auteur de ces mots. Mots qui furent accueillis avec émotion… et inquiétude. Qu'est-ce que le vieux Panda avait cherché à dire ? Allait-il respecter sa dernière volonté ? Cependant, cela signifiait également renoncer à découvrir la vérité…

Comme s'il espérait trouver une réponse pour le guider, il ouvrit le livre, le fameux Tome. Ses pages dans un excellent état de conservation étaient écrites dans un alphabet archaïque. Cela ressemblait à une écriture sémitique.

Lavi hésitait. Ce mot et ce livre laissaient bel et bien supposer un mystère derrière la mort de Bookman mais constituaient des preuves maigres pour rouvrir l'enquête. Les détruire équivalait à perdre sa dernière piste si ténue soit-elle. D'autre part, en dépit de son apprentissage avec son grand-père, traduire le texte lui demanderait beaucoup d'efforts et de temps. Or, bien que son parent ne lui ait abandonné aucune dette ou créance significative, il avait laissé plusieurs affaires en suspens avec le notaire, l'inventaire du manoir à terminer ou l'acheteur à chercher. Des besognes qu'il devait régler seul puisqu'il était l'unique héritier de Bookman.

Il aurait pu stopper, tout laisser tomber et l'affaire en serait resté là. Il savait par expérience qu'il aurait dû suivre le conseil de son grand-père, un homme dont les avertissements ne furent jamais inutiles et qu'il aurait dû s'arrêter là. Mais son insatiable curiosité et le désir de connaître la fin de l'histoire étaient plus forts que tout. Non, il ne pouvait pas renoncer !

S'il voulait traduire le livre, il savait que la bibliothèque du manoir, bien que très fournie, n'était pas suffisante. En revanche, il avait encore en sa possession le double de la clef de la bibliothèque universitaire qui serait incontestablement plus complète. Et il éviterait les questions embarrassantes sur la provenance et surtout l'aspect unique du livre. L'administration n'ayant toujours pas trouvé de remplaçant pour son grand-père, il pouvait effectuer ses recherches tranquillement à condition d'être prudent. Son projet en tête, il fourra le Tome dans son sac.

A ce moment-là, il avait eu l'impression d'entendre craquer le plancher du couloir comme si une personne marchait dessus… mais il mit cela sur le compte de son imagination. Quand on vivait dans une maison trop grande pour soi, on croyait toujours percevoir des bruits non réels.

OoOoO

-Alors ? Quelles sont les nouvelles ?

-Eh bien… Je crois que les choses avancent plus vite que prévu.

-C'est une bonne chose, non ?

-Bien sûr. Mais cela signifie également le surveiller de plus près. Et commencer nos préparatifs.

OoOoO

-Tu es sûr que tu ne veux pas venir ? demanda Allen pendant que Lavi récupérait ses affaires dans son casier. On ne se voit qu'à midi et je pensais que ce serait plus sympa si on se voyait en dehors des cours. Je t'assure que tu ne le regretteras pas : ce café offre un large choix de délicieuses pâtisseries et son service est excellent. Le tout à petits prix. Et c'est à deux pas d'ici. Pour une fois qu'on termine tous les trois de bonne heure…

-Tu ne penses qu'à la nourriture Allen ! reprocha gentiment Lenalee.

-Il faut bien manger pour vivre !

-Mais non vivre pour manger !

La journée avait été agréable. Lavi avait de nouveau déjeuné avec Allen et Lenalee, cette fois sans l'irruption de l'irascible Kanda, et le trio s'entendait de mieux en mieux. A les voir, on aurait presque dit des amis inséparables depuis l'enfance.

-Non, vraiment Allen, Lenalee, je suis désolé mais là, ça ne va pas être possible. Comme je viens d'arriver en cours d'année, j'aimerais vérifier si je ne suis pas en retard par rapport aux autres. Je crois qu'il y a certains points que je n'ai pas abordés dans mon ancienne université comme l'organisation des civilisations du Croissant fertile.

-Si ce n'est que ça, remarqua Lenalee, je peux demander à Kanda de te prêter ses cours.

-Lenalee, tu crois vraiment que Bakanda ferait ça ? fit Allen en levant vers elle des yeux désabusés. Je ne sais même pas comment il réussit à passer ses examens alors qu'il sèche les cours !

-Allons Allen, tu es déjà au courant ! dit Lenalee en poussant un soupir. Tu fais juste semblant de ne rien savoir. Il est très populaire auprès des filles de l'université et…

-Ah oui, j'avais oublié ! Comme la majorité des filles le trouvent « beau comme un dieu » comme le disent certaines, elles sont prêtes à leur donner une copie de leurs cours sans qu'il n'ait rien à demander. Elles ne sont franchement pas difficiles à contenter !

A ce moment, Lavi se tourna vers lui, une lueur malicieuse dans le regard.

-Ah, Moyashi-chan joue les jaloux ! taquina le roux. Comme c'est mignon ! Mais ne t'inquiète pas Moyashi-chan, je suis sûr que toi aussi tu ne laisses pas les filles indifférentes.

-C'est Allen ! Et je ne suis pas jaloux ! protesta son camarade dont les joues étaient légèrement empourprées.

-Allons calmez-vous les garçons, rit Lenalee. Mais sinon Lavi, tu ne veux vraiment pas nous accompagner ? Si c'est un problème avec les cours, je peux m'arranger avec Kanda et…

-Non, c'est bon. Ta proposition est gentille Lenalee mais je pense que ce sera juste l'affaire d'une soirée.

-Dommage. J'aurais essayé.

-Allez, ce n'est que partie remise ! La prochaine fois, je promets de vous accompagner.

-Mais Lenalee et moi y comptions bien Lavi ! s'exclama Allen. La prochaine fois, il faut absolument que tu viennes à ce café !

Après s'être dit au revoir, ils se séparèrent, Lavi d'un côté, Allen et Lenalee de l'autre.

OoOoO

Pour sa seconde visite dans la bibliothèque universitaire, Lavi redoubla de vigilance. Il vérifia à plusieurs reprises que personne ne le suivait et s'assura que les alentours étaient déserts. Cette fois, s'il se faisait prendre, il n'aurait plus aucune excuse.

Tout se déroula comme prévu. Il parvint sans encombre à se glisser à l'intérieur de la bibliothèque. Poussant un soupir, Lavi ferma la porte à clef derrière lui et sortit une torche. Il lui était impossible d'allumer les lampes sans trahir sa présence. Lentement, il s'orientait dans ce labyrinthe de chaises, tables et étagères.

En quinze minutes, il finit par atteindre la section qui l'intéressait. Posant son sac par terre, il sortit le grimoire cramoisi et se mit au travail.

Au bout de trois longues heures d'acharnements et d'efforts nécessitant plusieurs vérifications dans divers ouvrages, Lavi était parvenu à traduire certains passages. Une infime partie… au contenu effroyable :

A toi qui pose tes yeux sur ce Tome de Sang, né dans la souffrance des tortures et des sacrifices humains, sache que le monde où tu vis n'est qu'illusion et manipulation, jouet d'anciennes forces qui dépassent ta compréhension, ces forces chassées par le Déluge…

Ça devait être une blague de mauvais goût. Ce n'était pas possible ! Pourtant… le ton solennel de l'écriture avait l'air sérieux. Et son grand-père… Il devait suffisamment y croire pour avoir pris le soin de dissimuler ce bouquin et pour lui avoir imploré de le détruire.

Déluge… Pris soudain d'un doute à ce mot, il fouilla dans son sac pour en retirer la chemise contenant les notes de Bookman. Il voulut à nouveau les déchiffrer mais au même moment, l'éclairage de sa torche faiblit avant de mourir brusquement.

Lavi poussa un juron mais jetant un coup d'œil à la fenêtre, il rangea à la hâte ses affaires et s'empressa de sortir. Dehors, la nuit commençait à tomber.

Personne dans le couloir… Le roux referma la porte à clef derrière mais il ne fit même pas trois pas quand une voix moqueuse s'éleva :

-Tiens… Regarde Jasdero, on dirait que nous ne sommes pas les seuls dans le coin.

-Hihihi, ah oui Devit. Mais que fait-on de lui maintenant ?

-Hum… Il me semble que normalement, c'est interdit d'entrer dans la bibliothèque.

-Mais c'est vrai ça !

Deux adolescents qui semblaient du même âge se tenaient nonchalamment près d'une fenêtre, le dos contre le mur. L'un avait de courts cheveux bruns ébouriffés, l'autre de longs cheveux blonds. Ils portaient du maquillage noir bien prononcé autour des yeux, des T-shirts trop grands, des pantalons moulants savamment déchirés et des manteaux avec un haut de fourrure. Ils ressemblaient un peu à Tyki, songeait Lavi, avec leur peau mate et leur regard aux reflets dorés. Mais si le membre du conseil d'administration évoquait un gentleman avec ses manières distinguées, ceux-là passaient plus pour des drag-queen débrailleés.

-S'il paie pour notre silence Jasdero, dit le brun d'un ton narquois, on pourra peut-être le laisser tranquille.

-Oui pourquoi pas ? Mais attends, s'interrogea le blond, c'est pas le nouveau par hasard ?

-Oh, mais alors il ne doit pas connaître nos habitudes.

-Y a qu'à lui expliquer !

-Qu'est-ce vous me voulez ? demanda Lavi d'une voix ferme.

Le duo commença à se rapprocher de lui d'une façon inquiétante.

-Hé mais quelle agressivité ! Il ne devrait pas nous parler ainsi, hein Jasdero ?

-Et si on commençait à lui expliquer Devit ?

Le dénommé Devit se planta devant Lavi et plongea ses yeux dans les siens tout en saisissant d'une main son menton pour mieux l'observer :

-Joli minois le nouveau ! Ce serait dommage de l'abîmer, tu ne trouves pas ? Alors tu ne veux pas ouvrir ton sac pour voir s'il y a quelque chose d'intéressant à nous refiler ?

Il y avait dans sa voix des accents de persuasion qui forçaient à l'écouter mais le roux, énervé par ses menaces et sa familiarité, ne se laissa pas faire et repoussa son bras :

-Fichez-moi la paix et allez voir ailleurs vous deux !

-Jasdero !

Le blond qui était resté derrière Lavi tenta aussitôt de s'emparer de ses bras pour l'immobiliser mais ce dernier répliqua immédiatement en lui administrant un coup de poing au visage. Devit s'élança à son tout pour être contré par un coup de pied bien appliqué. Constatant la résistance de l'étudiant aux cheveux flamboyants, le duo était furieux :

-Ce petit morveux !

-Ça, tu vas le payer !

Les deux adolescents se jetèrent sur Lavi mais il réussit à esquiver. Posant son sac par terre pour être plus libre de ses mouvements, il évalua la situation et ses adversaires tout en marmonnant pour lui-même :

-Eh bien finalement, les leçons du vieux Panda vont me servir à quelque chose.

En plus des langues, Bookman lui avait également appris les arts martiaux. Il estimait en effet que son petit-fils devait être capable de se défendre seul dès le plus jeune âge, ce qui expliquait que celui-ci avait acquis un bon niveau, surtout quand on savait que le vieil homme ne lui faisait aucun cadeau dessus.

La lutte fut intense mais brève. Même à deux, Devit et Jasdero ne parvenait pas à prendre l'avantage sur le roux qui parait ou évitait toutes leurs attaques. Au moment où ce dernier voulut se débarrasser de Jasdero, un déclic se fit entendre et une menace retentit :

-Lâche mon frère rouquin et ne bouge plus, si tu ne veux pas finir troué comme une passoire !

Dans la main du brun, il y avait un revolver doré. Une édition spéciale, songeait l'étudiant en histoire qui fut obligé d'obéir à Devit. Dommage qu'elle se trouvait dans les mains de quelqu'un qui semblait incapable d'apprécier sa vraie valeur.

-Bien. Jasdero, ouvre son sac et vide-le.

Le blond fit ce qui était demandé. Toutes les affaires de Lavi tombèrent sur le sol en vrac : trousses, stylos, cahiers, feuilles, téléphone portable, portefeuille. Dans le petit tas constitué, se trouvaient également le Tome, la chemise et la torche, en partie dissimulés par le reste du bazar.

Au moment où Jasdero allait fouiller, une voix ironique intervint :

-Dites donc les jumeaux dégénérés ! Vous vous rabaissez encore à racketter un abruti d'étudiant sans défense ?

Près de la sortie, une mince silhouette difficilement discernable dans la pénombre ambiante s'avançait vers eux, tout en élevant un objet de longue taille qu'il tenait entre ses mains. A l'extérieur, le pâle éclairage d'un réverbère de la cour traversait une fenêtre du bâtiment pour laisser miroiter la lame effilée d'une arme blanche. Toutes les personnes présentes tournèrent la tête pour découvrir l'inconnu.

-Toi ! s'exclama Jasdero en reconnaissant l'intrus.

-Lâchez le Baka Usagi ou je vous découpe en tranches ! menaça le nouveau venu qui n'était autre que Kanda, pointant un katana en direction de ses adversaires.

-Merde ! jura Devit.

Jasdero s'apprêta à plonger sa main dans sa poche quand son frère le stoppa en saisissant son bras :

-Arrête. Ce n'est pas le moment.

-Mais…

La paire dévisageait Kanda, les yeux étincelants de fureur. C'était évident qu'ils voulaient en découdre avec le japonais mais pour une mystérieuse raison, ils se contenaient et ravalaient leur ire contre lui. Ce dernier les toisa avec un sourire narquois comme s'il devinait leurs pensées. Finalement, Devit donna un coup de poing rageur contre le mur et cracha son dépit :

-Je sais. Moi aussi j'aimerais tant lui faire bouffer son arrogance un de ses jours ! Mais pour le moment, il vaut mieux battre en retraite.

-Compris.

Tout en parlant, ils n'avaient pas quitté le capitaine de kendo des yeux.

-Ce n'est que partie remise Kanda ! Un de ces jours, tu paieras cet affront ! promit Devit d'une voix agressive.

-Tss…, siffla Jasdero. Si seulement Tyki pouvait le…

-Quoi ?! Vous connaissez monsieur Mikk ? s'écria Lavi, totalement surpris.

A voir leur attitude, il sembla que le jumeau blond avait commis une erreur en prononçant si familièrement le prénom du membre du conseil d'administration.

-Jasdero ! gronda Devit.

-Merde, désolé ça m'a échappé !

-Hé, vous pourriez m'expliquer ? s'énerva le roux qui ne semblait pas apprécier d'être ignoré ainsi.

-Ce serait la moindre des choses après tout ce que vous lui avez fait ! dit Kanda en haussant un sourcil.

Les jumeaux échangèrent un regard avant de le poser longuement sur le japonais, le visage crispé, les lèvres et les dents serrés. Le canon du revolver doré était baissé mais la main qui le tenait tremblait de nervosité. Après quelques secondes, Devit finit par se calmer et par le ranger dans sa poche. Il pivota en direction du roux et déclara :

-On fait partie de la même famille que Tyki mais il ne faut pas que ça se sache sinon, les autres crieraient au favoritisme et ça mettrait Tyki en position délicate au conseil d'administration. Tu gardes ça pour toi rouquin et on garde secrète ton incursion dans la bibliothèque. Satisfait ?

-Ok, accepta le roux, sans chercher à discuter.

De toute façon, ce n'était pas comme s'il avait vraiment le choix…

-Bon, on se casse. Avec lui dans les parages…

Les jumeaux reculèrent puis rebroussèrent chemin. En quelques instants, ils furent rapidement hors de vue. Lavi poussa un soupir avant de se tourner vers Kanda qui rangeait son katana avec un franc sourire :

-Merci, Yuu-chan !

-Je t'ai pourtant dit de ne pas m'appeler ainsi ! fit Kanda en se renfrognant. Et c'est quoi ce « Yuu-chan » ?!

-Pourquoi ? C'est plus mignon !

-Tch.

-J'avais peut-être l'air de plaisanter mais j'étais sérieux sur mes remerciements. Tu m'as sauvé, dit Lavi d'une voix sincère en fourrant la main dans sa tignasse flamboyante.

-C'est juste un hasard ! répliqua le kendoka d'un ton assassin. Après mon entraînement au kendo, je voulais rentrer quand j'ai entendu des bruits bizarres dans ce coin ! J'ai vu les jumeaux et je me suis dit que c'était une bonne occasion de leur régler leurs comptes ! Que mon intervention t'épargne n'est que pure coïncidence !

-Peu importe les circonstances, le résultat est le même. Bon, je n'ai plus qu'à refaire mon sac.

Lavi se baissa et ramassa ses affaires. Kanda le contempla un moment puis lâcha un soupir méprisant avant de l'imiter :

-Tu n'es pas obligé de m'aider, remarqua le roux. Mais c'est gentil de ta part.

-Lenalee ne me lâchera pas avec ça si elle apprend que je t'ai laissé ainsi.

-On n'en serait pas là si j'avais réussi à m'en sortir. J'aurais dû pouvoir me défendre seul.

-Tu ne pouvais rien face à une arme à feu, dit le brun d'une voix impassible. Mais au moins, tu sembles assez versé en arts martiaux.

-Tu as l'air de t'y connaître, constata le petit-fils de Bookman à la fois admiratif et impressionné.

-Je pratique aussi avec le kendo, répondit le japonais d'un ton neutre qui ne laissait en rien deviner ses sentiments.

-C'est mon grand-père qui m'a enseigné.

-C'était alors un bon instructeur.

-Merci.

Ils continuèrent tous les deux leur tâche. Lavi avait déjà rangé certains objets compromettants tels la torche et les documents codés mais il lui manquait le Tome. Quand il l'aperçut il tendit la main mais au même moment Kanda fit de même et sans le vouloir, le capitaine du club de kendo attrapa le poignet du roux.

Ce fut alors un étrange instant indescriptible. Leurs yeux se croisèrent et s'observèrent en une fraction de secondes, muets et indéchiffrables. Un échange, une rencontre… Peut-être une révélation… Lavi ne pouvait se détacher de ce magnifique bleu sombre si profond. Et Kanda ne paraissait pas indifférent à ce vert vif qui brillait d'un éclat pétillant.

Mais il rompit le charme en détournant très vite le regard :

-Allez, dépêche-toi Baka Usagi !

-Ah oui, oui ! s'empressa de dire l'intéressé.

Les joues du roux se colorèrent légèrement. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi mais il avait eu l'impression d'être mis à nu et il en éprouvait de la honte.

Lorsque tout fut en ordre, ils se relevèrent.

-Merci pour ton aide, salua Lavi en inclinant brièvement la tête. Bon, j'y vais. A bientôt Yuu !

-Attends !

Le roux crut que le japonais allait exploser de rage pour avoir osé une nouvelle fois l'appeler par son prénom mais il n'en fut rien. A la place, il reçut ses mystérieuses paroles :

-Tes yeux… ils renferment de la rancœur, n'est-ce pas ?

-Quoi ?! Mais qu'est-ce que tu racontes ? interrogea Lavi sans comprendre.

-Tu te mens à toi-même. Tes sourires et ton visage joyeux ne sont qu'un masque qui dissimule la noirceur de ton âme.

Totalement interloqué, le jeune Bookman encaissa silencieusement ces mots et dévisagea le kendoka d'un air quelque peu éperdu. Ce dernier avait une curieuse expression : un sourire carnassier dansait sur ses lèvres comme s'il s'amusait de la situation. Sourire qui disparut aussi subitement qu'il était apparu quand le brun haussa les épaules avec dédain comme s'il ne trouvait aucun intérêt à la chose et commença à se diriger vers la sortie pour rentrer chez lui.

-Bah, c'est pas mon problème ! Et la prochaine fois, si les jumeaux te cherchent, démerde-toi tout seul !

Toujours sous le choc des paroles de Kanda, Lavi mit plusieurs secondes avant de reprendre ses esprits. Ce ne fut que lorsque celui-ci franchit le seuil de la porte qu'il eut le réflexe de lancer une dernière réplique :

-Oh, bonne soirée Yuu !

Kanda avait déjà disparu de son champ de vision mais il perçut très nettement sa réponse :

-Ne m'appelle pas par mon prénom Baka Usagi !

OoOoO

-Il avance beaucoup plus vite que prévu mais heureusement tous les préparatifs sont déjà en place.

-Bien. J'avoue que je ne m'attendais pas à une telle vitesse de réaction mais il dépasse vraiment nos prévisions.

-Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

-Ai-je besoin de le dire ? Nous allons enfin pouvoir agir.

-Et le garçon ?

-Ne vous préoccupez pas de lui. Lui… il est à moi ! Et c'est moi et moi seul qui déciderai de son sort…


NDLA : Je remercie Alexis pour ses reviews longues et constructives que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.