Chapitre 3

.

Merlin quitta Camelot comme convenu à la tombée de la nuit et, enroulé dans un grand manteau noir emprunté à la lingerie, il se faufila entre les arbres, bien décidé à trouver Morgana, à accomplir sa mission... et à vaincre la frousse qui lui grignotait sournoisement le ventre en cet instant précis.

Il marcha pendant un très long moment droit devant lui, sachant que le royaume de Cenred était vers l'Est. La lune, à moitié cachée par des nuages paresseux, l'accompagna jusqu'à ce que le jeune homme arrive à une falaise en à-pic. En bas, un large lac s'étendait en face de lui, aussi lisse qu'une vitre et, au pied de la falaise, de minuscules lumières dansaient entre les rochers.

— Les Druides ! Quelle chance ! fit Merlin en s'aplatissant aussitôt sur les rochers. Mais que font-ils ici ?

Plissant les yeux, il essaya de savoir combien ils étaient, mais c'était bien trop loin aussi décida-t-il de les rejoindre.

Il lui fallut cependant plusieurs heures pour descendre la falaise et se fut quelques glissades et chutes plus tard qu'il parvint en bas, sur la plage. Seulement, pendant qu'il jouait les bouquetins, la procession avait mis les bouts et Merlin était épuisé et endolori.

— Il va faire jour dans quelques minutes... fit le jeune sorcier en regardant l'horizon qui rougissait déjà. Je suis brisé... Dormons un peu.

Il regarda autour de lui et avisa une encoignure dans la roche, juste assez large pour qu'il s'y roule en boule et soit protégé du vent et des embruns. Il se couvrit de sa lourde cape en laine et entreprit de faire un somme après s'être assuré que la marée ne montait pas jusqu'à sa cachette.

.

À quelques miles de là, cependant, le groupe que Merlin avait pris pour les Druides qu'il cherchait, s'était arrêté pour se restaurer. S'ils étaient bien des créatures dotées de pouvoirs magiques, ils n'en étaient pas pour autant des Druides mais des Sorciers, un clan précisément, en plein voyage vers le nord.

— Il s'est arrêté pour dormir...
— Je sais, Lefur.
— Qui est-il ?

Le dénommé Lefur tourna la tête vers une femme qui se baissa près du feu. Elle portait de longs cheveux bruns attachés sur sa nuque avec un vieux morceau de ficelle, et son ample tunique dissimulait mal un bon début de grossesse.

— Ania, tu devrais te reposer... fit Lefur en l'invitant à s'asseoir près de lui, sur une fourrure. Tu n'aurais déjà jamais dû venir avec nous...
— Et rester à Lutina, seule ? Sans façons.

La femme ne semblait pas avoir sa langue dans sa poche. Elle s'assit un peu laborieusement près de Lefur et reposa sa question.

— Qui est-il ?
— Un sorcier, fit un homme de l'autre côté du feu. Un jeune sorcier... mais très puissant.
— Le connaît-on ? demanda Lefur.
— Non. Nous allons attendre ici qu'il se rapproche de nous, fit l'homme. Lefur, Nikas, vous irez à sa rencontre. Essayez de ne pas l'effrayer, c'est l'un des nôtres.
— Entendu, maître.
— Je veux vous accompagner, fit Ania en fronçant les sourcils.
— Sûrement pas ! répondit Lefur. Va dormir plutôt, femme !

Ania sembla surprise de l'éclat de Lefur et elle replia ses jambes quand il se leva pour quitter le cercle de lumière du feu. Nikas soupira alors.

— Ania, tu connais ton frère... Tu sais qu'il a raison...
— Oui, dit la jeune femme en baissant le nez. Mais je ne pouvais pas rester à Lutina... Pas après ce qu'il s'est passé...

Elle posa ses mains sur son ventre et un silence pesant s'installa sur le feu de camp, seulement troublé par le crépitement des flammes. Finalement, la jeune femme se releva et alla s'enrouler dans sa couverture, non loin de celle de son grand frère Lefur.

.

La matinée était bien avancée quand Merlin se réveilla. Courbaturé, il se sortit laborieusement de son petit nid et déplia sa grande carcasse au soleil éclatant. C'était la fin de l'été et les orages d'automne et le froid n'allaient plus tarder à descendre du nord, bouclant les habitants de Camelot dans leurs maisons. Il allait falloir lui faire vite pour rentrer à Camelot avant le froid, mais au pire, il pourrait toujours utiliser sa magie pour se déplacer plus vite.

S'asseyant sur une pierre, le jeune sorcier entreprit de manger quelque chose avant de repartir. Il ne fit pas de feu, la viande froide et le vin qu'il avait emportés du château suffiraient à le caler jusqu'au soir.

Il était en train de ronger une lamelle de viande séchée quand ses sens magiques perçurent l'approche de magiciens, deux hommes précisément.

— Quoi que vous me vouliez, je n'ai qu'un peu de viande et du vin, fit Merlin sans pour autant se retourner.

Lefur et Nikas se regardèrent, surpris. Il y avait encore une demi-douzaine de mètres entre eux et Merlin et, en chasseurs aguerris, ils n'avaient fait aucun bruit pouvant trahir leur présence...

Approchant, les deux hommes s'installèrent en face du voyageur qui leva les yeux sur eux.

— Vous n'êtes pas des Druides, dit-il en fronçant les sourcils.
— Ah non, pas nous, répondit Lefur avec un sourire.

Il portait une barbe rousse en broussaille et des cheveux de la même couleur attachés sur sa nuque. Sa vaste cape brune l'enveloppait du cou jusqu'aux chevilles et Merlin sentit la présence d'un poignard à sa ceinture et dans sa botte.

— Nous sommes des sorciers, fit alors Nikas, l'autre visiteur. Comme toi.

Merlin haussa un sourcil.

— Qu'est-ce qui vous fait dire que je suis un sorcier ? Nous sommes encore sur les terres de Camelot, il me semble...

Lefur et Nikas parurent surpris.

— Tu as l'air vachement méfiant... fit Lefur. Tu viens de Camelot ?
— Ouais. Je suis à la recherche de quelqu'un.
— Les Druides ? hasarda alors Nikas.

Merlin pencha la tête sur le côté. Il considéra cet homme blond, bâti comme une maison, aux épaules carrées et aux mains aussi larges que des battoirs à linge.

— Je ne vois pas pourquoi je raconterais ma mission à deux personnes que je ne connais pas... dit-il en rangeant ses affaires dans sa besace.

Il boucha le pichet de vin à l'aide d'une grosse balle de cuir et le rangea dans son sac en se relevant.

— Hey ! Mais attend ! s'exclama alors Lefur en bondissant sur ses jambes. Tu ne nous crois pas ?
— Je suis désolé, mais j'ai quelqu'un à retrouver pour le Prince de Camelot, répondit Merlin.

Il passa un gros rocher et les deux autres lui emboîtèrent le pas.

— On est des sorciers, nous aussi, viens, notre groupe est à une poignée de minutes de marche d'ici... On va à Cenred, et si tu cherches les Druides, ils sont là-bas, eux aussi...

Merlin fit volte-face.

— Soit ! fit-il. Je vous suis. Mais gare à vous si c'est un coup fourré.
— À la bonne heure !

Nikas décocha un large sourire et ils se mirent en route, Merlin sur les talons, en suivant le bord de l'eau, et ne tardèrent effectivement pas à tomber sur un groupe de gens en tenue de voyage, rassemblés autour d'un grand feu où rôtissait un énorme sanglier.

— Hé les voilà ! s'exclama une petite fille en se ruant sous une tente.

Elle en ressortit une seconde plus tard, suivie du plus impressionnant homme que Merlin eut vu depuis son départ d'Ealdor. C'était une véritable montagne sur jambes !

— Maître Enguerrand, voilà le jeune sorcier... fit Nikas en inclinant la tête.

La montagne sur jambes regarda alors Merlin qui, à côté de lui, paraissait encore plus grêle que d'habitude.

— Pourquoi est-ce que tu nous suis ? demanda alors Enguerrand.
— Je ne vous suis pas, fit Merlin sans se démonter, faisant preuve d'un rare courage. Je suis en mission pour le Prince de Camelot.
— Le Prince de Camelot ? Voyez-vous ça ! Ce cher Pendragon père a enfin reconnu l'existence de la magie ? fit Enguerrand avec un rire un peu gras.
— Non, répondit Merlin.
— Ah ?

Enguerrand se tut brusquement, surpris. Il dispersa soudain les siens et invita Merlin à entrer sous sa tente qui, vue de dedans, paraissait plus grande que de dehors.

— Assieds-toi, fit alors le chef en se laissant tomber sur une fourrure. Comment tu t'appelles ?
— Merlin.

Le jeune sorcier s'assit sur une autre fourrure et Enguerrand posa une bouilloire sur les braises d'un feu entre eux. Il jeta dans l'eau fumante des feuilles et des fruits séchés et Merlin fronça les sourcils quand l'homme prononça une phrase à mi-voix. Quand les yeux du chef s'illuminèrent de doré, Merlin hocha la tête.

— Ok, fit-il. Je vous crois, vous êtes des sorciers.
— T'inquiète petit, je comprends maintenant pourquoi tu es si méfiant... Alors comme ça il y a un sorcier au service d'un Pendragon ?
— Je suis au service du Prince Arthur depuis quatre ans, répondit Merlin. Je suis son valet de pied... et son homme à tout faire.
— Je vois. Et... il sait ce que tu es ?
— Non. Un jour peut-être. Mais dites-moi, que faites-vous ici ? Vous avez longé le royaume d'Uther, c'est risqué...
— Nous remontons dans le nord du pays avant l'hiver, nous rejoignons les nôtres pour y passer la saison froide, répondit Enguerrand.

Il servit alors dans deux timbales le thé aux fruits bouillant et Merlin en prit une et huma l'odeur du liquide.

— Et toi, tu vas où comme ça ? demanda alors le chef. Il s'est passé pas mal de trucs à Camelot ces dernières semaines, hein...
— Ça... La vie à la forteresse est devenue impossible.
— On dit qu'Uther est malade ? fit Enguerrand.
— Je vois que les nouvelles vont vite... Mais oui, il semblerait avoir souffert du séjour forcé au cachot qu'il a subi...

Le chef haussa un sourcil et Merlin se mit à raconter tout ce qu'il s'était passé lors du coup d'état manqué de Morgause, de la disparition de Morgana avec le corps de sa sœur, de la perte d'esprit d'Uther et du travail monstrueux s'étant abattu sur Arthur et, par voie de conséquence, sur Merlin lui-même.

— Et tu dis que tu es en mission ? Pour le Prince Arthur ?

Merlin but un peu de tisane et hocha la tête.

— Il m'a envoyé chercher Morgana et Morgause, si tant est que celle-ci soit encore vivante, et de tenter de convaincre Morgana de rentrer à Camelot, pour le bien de Uther, mais peu importe ce que je dirais, je la connais bien, elle ne reviendra jamais, Uther l'a trop fait souffrir.
— Il se dit qu'elle serait sa fille... C'est vrai ?

Merlin hocha à nouveau la tête.

— Morgana est la fille que la duchesse Vivienne de Cornwall a eue avec Uther, pendant une des longues croisades de Gorlois... Et présentement, Uther croit Morgana partie en voyage et si je suis ici c'est pour la ramener et empêcher Uther de partir à sa rencontre, la croyant sur le chemin du retour.

Enguerrand resta silencieux. Depuis deux mois, on en avait entendu des rumeurs, toutes plus bizarres les unes que les autres, sur le Royaume de Camelot, mais la vérité était tout aussi étrange...

— Hum... Et comment compte-tu t'y prendre pour retrouver Morgana ? Si Morgause est toujours vivante, elle te tuera dès qu'elle te verra.
— Je sais, c'est pourquoi je cherche les Druides. Mais en fait, maintenant que j'y pense, je crois que je vais me servir de mes propres pouvoirs pour pister Morgana. J'ai un flacon du parfum qu'elle portait tout le temps. Je sais qu'après deux mois d'errance, elle ne doit plus être trop fraîche, mais une odeur reste longtemps dans les airs, même si nous ne pouvons la sentir.

Enguerrand hocha la tête.

— Je t'aiderais bien dans tes recherches, mais je dois conduire les miens au nord avant l'hiver et rester une journée arrêté peu compromettre notre arrivée...

On gratta soudain à la tente et une tête aux mèches brunes en serpentins lui tombant sur le visage apparut.

— Chef... le repas est prêt à être servit.

Merlin regarda la jeune femme. Avec ses cheveux sombres torsadés, elle lui rappelait Gwen bien qu'Ania eut un teint de porcelaine à la place de celui, mat, de l'amie du jeune sorcier.

— Merci Ania. Viens Merlin, tu vas partager notre repas puis tu pourras reprendre tes recherches.
— Je vous remercie, fit Merlin en inclinant la tête.

Ania s'écarta de la tente et Enguerrand déplia son corps massif en dehors de l'abri. Merlin le suivit et l'odeur du sanglier rôti lui creusa le ventre.