Chapitre 3 Voyage dans le Derbyshire
Rosings Park, Kent, Avril 1798
Le jeune garçon était planté devant le tableau. Il le regardait sans mot dire depuis un long moment. Ce fut là que sa mère le retrouva peu de temps après alors qu'elle le cherchait.
- William ?
Le jeune garçon sursauta et se tourna vers sa mère.
- Mère, pourquoi ressemble-t-elle tellement à la jeune femme de l'un des tableaux qui se trouve dans la galerie de Pemberley ?
- C'est simple. Il s'agit de sa mère.
William la regarda avec surprise.
- Mais je croyais que les Bennet étaient de petite noblesse et inconnus dans la bonne société ! C'est, du moins, ce que dit tante Catherine.
- Mr Bennet est le fils du duc de Wrexingham. Son frère est marié à votre marraine.
- Est-ce qu'il a des enfants ?
- Oui, cinq. Il a épousé ma cousine, miss Fanny Gardiner, la fille du maître de Honeysuckle. Vous connaissez son petit-fils, n'est-ce pas ?
- Oui, Mère. Rob est l'un de mes amis. Mais je sais peu de choses sur les membres de sa famille qui ne vivent pas dans le Hertfordshire.
- Mr Bennet est un homme très intelligent qui s'occupe très bien du Haras de Longbourn. Il a fait en sorte que son domaine soit très prospère pour offrir des dots convenables à ses trois filles. Il a aussi un fils de votre âge. N'avez-vous pas un camarade, à Eton, qui se nomme Tommy Bennet ?
- Tommy ? Oui. Lui aussi ressemble à ce portrait. Cela me paraissait bizarre.
- Pas tant que ça. Après tout, vous ressemblez à votre père. Et votre sœur me ressemble.
- Oui, approuva le jeune garçon. Tommy parle souvent de ses sœurs. Il dit que l'aînée est un ange et la seconde une nymphe des bois. Il est très fier d'elles et les adorent.
- Ce qui est normal, n'est-ce pas ? D'ailleurs, la petite Lizzie ressemble à son frère, sa tante et sa grand-mère.
- Tommy l'appelle Lilybelle.
- C'est vrai. Ils sont très proches. Bien qu'elle soit encore très jeune.
- Si ce sont des membres de la famille, pourquoi n'ont-ils jamais été invités à Pemberley ?
- Il y a une longue distance entre Longbourn et Pemberley. Ils vivent dans le Hertfordshire.
- C'est moins loin que notre maison avec Rosings Park.
- C'est vrai, vous avez raison. Mais je crois que Mr Bennet n'aime pas beaucoup voyager. Cependant, je pourrais les inviter pour les vacances. S'il ne peut pas venir, peut être permettra-t-il à ses enfants de venir. C'est une bonne idée, William. Après tout, comme vous le dites, ils font partie de la famille. On ne peut pas les négliger.
Le visage de William s'éclaira.
- Ce serait bien, dit-il.
- Et bien, je le ferais. Maintenant, venez. Le thé va être servi.
Le jeune garçon fit la grimace. Il n'aimait guère être vu en société. Les mères de famille lui jetaient toujours des regards spéculatifs. Il était assez grand pour en comprendre le sens. En tant qu'héritier de Pemberley, il était un parti avantageux et ces dames commençaient à penser à lui comme un future gendre éventuel. Ce qui l'amusait, c'est que ces faits rendaient sa tante Catherine folle de rage. Elle avait elle-même décidé que son neveu épouserait sa fille. L'opposition de sa sœur et de son beau-frère à ce projet ne suffisait pas à l'y faire renoncer. Elle était persuadée qu'elle finirait par obtenir gain de cause. William aurait pu s'en inquiéter mais sa mère lui avait promis qu'il n'avait rien à craindre et que cela ne se concrétiserait jamais. Il en était soulagé car sa cousine n'était guère attrayante, à ses yeux. Si elle se montrait gaie et joyeuse en présence de son frère, de son père et de ses cousins, il n'en était pas de même avec sa mère.
Avec sa mère, elle se montrait timide et peu bavarde. William était certain qu'elle ne l'aimait pas du tout. Ce qui, avec une mère comme la sienne, n'avait rien de surprenant. Lady Catherine ne permettait à personne de la contredire ou de décider les choses à sa place. Elle avait essayé de négliger volontairement l'éducation de sa fille sous de faux prétextes. Mais en réalité, tout le monde savait qu'elle craignait que sa fille possède un talent dont il était dépourvu. Ce qui serait extrêmement humiliant pour une femme aussi orgueilleuse qui se vantait sans cesse de ses propres capacités. La vérité, c'est qu'elle avait refusé d'apprendre ce qui était nécessaire à une jeune fille accomplie par paresse, mais surtout par manque de talent. Mais c'était une chose qu'elle refuserait toujours d'admettre. Elle essayait de la garder prisonnière dans la maison en prétendant que rester trop longtemps dehors étant mauvais pour sa santé. Ce qui était absurde. Mais heureusement, sir Lewis était intervenu et ne permettrait pas à sa femme de maltraiter leur fille.
Elle essayait d'inciter son neveu à passer du temps avec sa cousine mais Fitzwilliam n'était pas disposé à laisser cette mégère lui gâcher ses vacances. Il faisait en sorte qu'Anne partage les jeux de tous les enfants sans lui accorder un intérêt particulier. Lady Catherine s'en était aperçue et cela la rendait folle de rage. Mais cela ne suffisait pas à la faire renoncer à ses ambitions. Elle avait décidé qu'Anne épouserait Fitzwilliam et rien ne devait faire obstacle à son projet.
Malheureusement pour elle, lady Catherine devait découvrir qu'elle n'avait pas voix au chapitre à ce sujet et que son mari ne la laisserait pas faire ce qu'elle voulait. Elle ne se rendait même pas compte qu'elle se rendait complètement ridicule. Même dans la bonne société, elle était l'objet de moqueries. En était-elle consciente ? Si c'était le cas, elle n'allait sans doute pas en parler. Découvrir le peu de cas qu'on faisait d'elle devait être terriblement humiliant pour une femme aussi orgueilleuse qu'elle. Et le pire, c'est qu'elle ne pourrait rien y changer. Elle était obligée de supporter le fait qu'elle était totalement insignifiante. Même son mari ne se laissait pas imposer son autorité par elle. Il ne lui permettait pas non plus de maltraiter leur fille. Son demi-frère, Edward, était très protecteur à son égard et il n'aimait guère sa belle-mère, même s'il devait être poli avec elle.
Lady Catherine enrageait en voyant que personne ne semblait vouloir la prendre au sérieux. Son mari lui imposait son autorité sans tenir compte de son avis, son beau-fils la méprisait, son beau-frère se montrait froid à son égard, sa fille ne lui témoignait aucune affection, préférant nettement la compagnie de son père et de son frère à la sienne. Même les serviteurs ne semblaient pas éprouver beaucoup de respect pour elle, même s'ils agissaient tous conformément à leur position. Non, il n'y avait personne qui voulait la prendre au sérieux. Mais ils ne payaient rien pour attendre. Elle attendrait son heure pour agir et obtenir son dû.
Longbourn, Hertfordshire, Juin 1798
Elisabeth Bennet, appelée familièrement Lilybelle par sa famille et ses amis, s'était précipitée hors de la maison. Elle était impatiente de partir. Dans moins d'une heure, toute la famille Bennet allait partir en direction du Derbyshire afin d'assister au mariage de l'oncle Edward Gardiner, frère de sa mère, avec miss Madeline Brooke, seconde fille de Réginald Brooke, recteur de Lambton, sœur de la comtesse de Wallingford et nièce du vicomte d'Harcourt.
Lilybelle avait rencontrée deux fois sa future tante et elle l'aimait beaucoup. C'était une jeune femme très gentille et aimable qui semblait toute disposée à aimer ses futures nièces, ainsi que leurs frères.
De joyeux aboiements interrompirent les pensées de la petite fille. Un beau dalmatien se précipita vers elle en remuant la queue.
- Viens, Néro. Nous allons faire un grand voyage. Papa a dit que tu pourras venir avec nous.
Le chien aboya en réponse. Une voix masculine se fit entendre.
- Êtes-vous sûre de n'avoir rien oublié, Lilybelle ? Vos carnets à dessin ? Vos crayons ? Vos livres ?
La petite fille se retourna et sourit à son frère aîné, Tommy.
- Non. Tout est rangé dans ma malle. J'ai vérifié deux fois avant que le valet ne la descende pour la mettre dans le coffre.
- Très bien. Maman va arriver avec Jane et Marie.
- Et Henry ?
- Il ne vient pas. C'est un trop long voyage pour lui. Il sera très bien avec Nanny.
- C'est dommage. Il ne verra pas le mariage.
- Il est trop petit pour comprendre ce qui se passe.
- J'espère qu'il ne sera pas trop triste que nous soyons partis.
- Nanny s'occupera bien de lui, ne vous inquiétez pas.
Jane sortit de la maison, tenant par la main la petite Marie. Elle sourit en voyant ses autres frères et sœurs. Les domestiques sortirent à leur tour, portant les malles qui furent solidement arrimées à l'arrière de la voiture. Parmi les serviteurs, seuls le valet et la femme de chambre devaient les accompagner. Mr Bennet et Tommy devaient chevaucher à côté de la voiture.
Lilybelle enviait son père, mais elle savait qu'elle était trop jeune pour faire le voyage à cheval. Ce serait long car elle détestait être enfermée, mais elle n'avait guère le choix.
Mr et Mme Bennet sortirent à leur tour de la maison et le moment de partir arriva. Un valet approcha avec les chevaux sellés de Tommy et de son père. Ils se mirent en selle pendant que Mme Bennet et ses filles montaient dans la voiture. Le cocher fit claquer son fouet et la voiture s'ébranla.
Le voyage devait durer trois jours. La petite Lilybelle savait que ce serait long et ennuyeux. Même si sa mère s'efforcerait sans doute de les distraire. Elle regrettait de ne pas savoir encore très bien lire. Elle aurait ainsi pu s'occuper pendant le voyage car elle adorait les livres.
Elle vit que Néro cherchait à amuser Marie et sourit. Sa petite sœur était trop sérieuse pour son âge. Mais le chien réussissait très bien à la faire rire.
La voiture s'arrêta à mi- chemin de Londres pour reposer les chevaux. Lilybelle en profita pour faire une promenade avec Néro. Elle était contente de pouvoir marcher un peu, même pour un court moment. Cependant, elle dut remonter en voiture qui ne s'arrêta de nouveau qu'à Londres pour le déjeuner.
Néro était aussi affamé que sa maîtresse et ils prirent leur temps pour manger. Enfin, après une courte promenade, ils reprirent la route jusqu'au soir.
Le second et le troisième jour furent éprouvants pour Lilybelle. Et ce ne fut que lorsque la voiture s'arrêta enfin devant le perron d'Honeysuckle, la maison de son grand-père paternel, qu'elle poussa un soupir de soulagement avant de laisser échapper un cri de joie et de se précipiter dans les bras du vieil homme.
Lilybelle et son grand-père étaient très friands l'un de l'autre.
Mme Gardiner, souriante, s'empressa de les inviter à entrer. Il y avait aussi oncle Robert, tante Lucy, leurs enfants, Rob et Vicky, un peu plus âgés qu'eux, le premier ayant quinze ans et la seconde dix ans.
Mais cela ne dérangeait nullement Lilybelle qui se sentait tout à fait capable de jouer avec eux chaque fois qu'elle avait l'occasion de les voir.
Elle était heureuse d'être enfin arrivée. Elle devait rester pendant deux semaines. Il y avait le mariage de l'oncle Edward, bien sûr, mais elle espérait profiter de ces vacances pour visiter un peu les alentours. Elle n'avait pas pu le faire plus tôt car elle était beaucoup trop jeune. Elle savait que son père ne voulait pas qu'elle s'éloigne trop de la maison, même en étant accompagnée de Néro, car elle ne connaissait pas la région. Et elle avait promis de ne pas aller trop loin. Elle espérait que Jane, Vicky, Tommy et Rob accepteraient de l'accompagner. Mais elle avait bien le temps d'y penser.
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