La veille de mon départ, alors que je rentre à la lumière du crépuscule de chez Ruby où cette dernière m'a invitée à venir souper, l'une des personnes qui me hait le plus dans tout le village, me barre soudainement la route quand je termine de traverser la place, comme apparu de nulle part.

Ou plus probablement, me suit-il depuis le début sans que je ne m'en sois aperçu.

« Où cours-tu comme ça Sorcière ? » Souffle-t-il, un éclat indéfinissable aux fond de ses yeux noirs.

Tiquant à l'insulte, je fais mine de le repousser tandis que je crache à mon tour, employant volontairement l'usage du tutoiement pour ce faire :

« Je n'ai pas à te répondre, que je sache ! »

Mais Blaine Miller, bûcheron de son état et ivrogne à ses heures perdues, ne l'entend visiblement pas de cette oreille alors qu'il m'empoigne violemment le bras gauche, pour me ramener à lui d'un mouvement brusque.

Mon Dieu, comment Emma a pu grandir avec un père tel que lui ?

Encore qu'à l'époque où elle a été confié à son foyer, il y avait encore sa femme Alice, qui bien que soumise à lui, était bien plus avenante que sa brute de mari.

« Que tu crois ma jolie ! Réplique le vieil homme dans un rictus mauvais. A présent, plus personne ne te viendra en aide ! »

Je fronce les sourcils sans comprendre, tout en cherchant à me dégager de sa poigne qui commence sérieusement à me faire mal.

La dernière fois qu'il est venu m'importuner, j'étendais du linge à l'arrière de la maison. Entre quelques vociférations, il a tenté de me faire avouer l'endroit où Emma avait trouvé refuge, après qu'il ait chassé de la maison. Une semaine auparavant, une violente dispute avait éclaté entre eux, ayant conduit mon amie à lui jeter sa grossesse au visage.

Et bien qu'il n'ai pas mâché ses mots concernant d'éventuelles menaces, à aucun moment je n'ai pourtant eu besoin d'aide pour l'envoyer paître... Sauf qu'à cette époque, Granny était encore en vie.

Aussi était-il parti plus furibond qu'à l'arrivée, mais bredouille de la moindre information.

Tel que je le connais, il aurait été capable d'aller la chercher pour la ramener de force, bien que d'après les soupçons que m'avaient confié Emma avant que ma grand-mère ne lui organise sa fuite, c'est lui-même qui avait dénoncé le père d'Henri pour toucher une récompense.

Neal lui avait caché un passé de bandit, qui l'avait finalement rattrapé sans qu'il n'ai jamais su pour sa paternité.

« Lâche-moi, j'ordonne présentement, gardant mon calme tant bien que mal pour ne pas céder à la peur.

- Pas tant que tu ne m'auras pas supplier... »

De son regard fou, ou du sous-entendu de ses paroles, je ne saurai dire ce qui me glace le plus.

J'ai beau n'être à ses yeux, qu'une femme jamais épousée en plus d'être une sorcière, je ne suis toutefois plus une enfant apeurée, ni une pucelle effarouchée. Je sais reconnaître l'éclat de lubricité malsaine, qui fait briller les pupilles des salauds dans son genre parce qu'au final, ils sont tous les mêmes.

Ils me vendraient pour un quignon de pain, mais me renverseraient sans mal pour rien.

Alors, sans réfléchir plus encore, j'envoie violemment claquer ma main sur sa joue mal rasée, y mettant toute la force dont je suis capable de faire preuve.

Surpris par ma réaction, Miller en recule de quelques pas, me lâchant dans le même temps et portant une main à sa bouche. Peut-être lui ai-je fendu la lèvre, mais je ne m'appesantis pas davantage et tourne les talons pour m'enfuir, rejoignant la sécurité de la chaumière de Granny sous ses imprécations venimeuses hurlées dans mon dos.

J'arrive à ma modeste demeure à peine quelques minutes plus tard, essoufflée d'avoir tant couru, et le cœur au bord des lèvres de ce qui aurait pu m'arriver.

« Je les hais tous, je marmonne rageusement entre deux goulées d'air inspirées, alors que je me laisse tomber contre le battant de la porte que je viens de fermer. Qu'ils aillent tous au Diable. »

Parce qu'aussi pourri soit-il, le bûcheron a raison sur un point : Depuis la mort de ma grand-mère, je suis plus seule que jamais.

Refoulant mes larmes, je me relève souplement et après avoir tiré le verrou d'un geste brusque, vais directement près du feu auquel je rajoute une bûche, avant de m'allonger habillée sur le lit qui me paraît soudainement grand sans les présences réconfortantes de Ruby et Granny à mes côtés.

De longues heures plus tard, la chaleur bienfaitrice du foyer parvient enfin à calmer mes nerfs et mes angoisses, la nervosité laissant place à une fatigue somnolente qui clôt mes paupières lourdes sur un sommeil agité.


A l'aube de la journée du lendemain, dûment prête avec mes souliers neufs aux pieds, et couverte de la cape de Ruby, avec pour seul bagage, un sac de toile dans lequel j'ai mis le peu d'affaires en ma possession - à savoir quelques vêtements, onguents, aiguilles de couture, bobines de fils et une petite bourse de pièces d'argent - je referme la porte du seul foyer que j'ai toujours connu, les yeux secs et les idées claires.

J'aurais bien amené un panier de provisions, mais ma sœur m'a fait promettre de ne rien en faire, tenant elle-même à me préparer quelque chose pour la route.

Toute à mes pensées alors que j'ai encore la main sur la poignée de la porte, je sursaute quand j'entend le bruit de plusieurs galops se rapprocher dans mon dos, une terreur glacée me traversant soudainement de part en part, alors que je me retourne.

Tout de noir vêtu, cinq cavaliers s'en vont rapidement à ma rencontre, plus particulièrement celui que je reconnais sans mal parmi eux.

A savoir, Keith, Shérif de Nottingham.

Un sourire carnassier aux lèvres, tandis que ses hommes pointent chacun un carreau d'arbalète sur mon cœur après qu'ils se soient stoppés à distance respectable, ce dernier descend de monture pour se placer à ma hauteur, une paire de fer semblant s'être matérialisée dans ses mains.

« Je n'ai rien fait, je lui affirme, reculant malgré moi contre la porte.

- Ce n'est pas ce qu'affirmait Blaine Miller, me contredit Keith, son sourire s'élargissant tandis qu'il m'accule contre le battant, plaçant une de ses mains à côté de mon visage. Il est venu nous trouver pour nous conter ta nature, et a voulu monnayer une récompense. Malheureusement pour lui, il n'a eut qu'une lame. Et tout aussi malheureusement pour toi, toutes les preuves t'incriminent : il t'a vendu comme sorcière, alors tu t'es débarrassée de lui.

- Non ! Je conteste vivement, la colère se disputant à la peur. C'est faux ! »

Aussi vif qu'un serpent, le shérif attrape mon visage en coupe de sa main libre, s'approchant ensuite de moi pour murmurer à mon oreille :

« Ça n'a pas d'importance Regina. Disons que les affaires ne vont pas fort pour moi, alors l'arrestation d'une sorcière et d'une meurtrière... Je te laisse imaginer ! »

Je revois le bûcheron me chercher querelle encore la veille, de même que son sourire mauvais alors qu'il a cru pouvoir disposer de moi à sa guise, avant que Keith ne vienne m'arrêter, sans savoir qu'il courrait tout autant à la mort que moi, trahi par l'homme de loi qui n'a jamais servi que ses propres intérêts.

Tout en sachant que ma parole n'aura aucun poids face à la sienne.

« Vous êtes méprisable ! Je lui crache au visage, tout en me dégageant de sa poigne. Je ne vous ai jamais causé aucun tort !

- Je te l'ai dit, me rappelle l'homme en crochetant mes poignets ensemble. Ça n'a aucune importance. »

Pour un peu, je lui aurai presque sauté à la gorge, mais il ne m'en laisse pas le temps, attrapant mon bras droit pour me tirer sans ménagements jusqu'à son cheval.

« Je peux marcher ! Je lui lance avec hargne, le cœur battant si fort qu'il m'en fait mal.

- Et me priver du plaisir de ta compagnie ? Réplique Keith sans me lâcher pour autant. Maintenant monte, ou je risquerais fortement de décider d'arrêter quelqu'un d'autre. »

La menace porte ses fruits dans la seconde, m'obligeant à un calme docile qui me donne envie de vomir, alors qu'il me retourne en me prenant par les épaules avant d'empoigner mes hanches pour m'aider à lui obéir, non sans laisser courir ses mains sur moi au passage.

Il n'a pas songé à me retirer mon sac ou bien s'en moque, aussi je le ramène contre ma poitrine malgré les fers, étant toutefois sûre de ne pas tomber puisque après avoir grimper à ma suite, il referme ses bras forts autour de moi pour se saisir des rênes.

« Comme ça, je suis sûr de ne pas te perdre. » Souffle-t-il à mon oreille, faisant ensuite avancer le cheval d'un geste sûr.

Coincée contre lui, je n'ai pas d'autres choix que de me tenir tranquille alors qu'ils repartent au village qui s'éveille juste, les quelques personnes présentes hors de chez elles ne manquant pas de me dévisager, sans surprise toutefois.

Puis je sens les poils de ma nuque se hérisser quand je croise le regard glacial de Gilles Gordon, meunier du village et mon grand-père maternel officieux, ce dernier se tenant parmi eux.

Oh non, Seigneur, non.

Depuis que je suis en âge de comprendre, Granny m'a conté l'histoire de ma naissance sanglante. Gordon avait eu des projets de grandeur pour sa fille Cora, alors jeune et belle avant que je ne vienne la priver de son dernier souffle et anéantir l'avenir de la famille, surtout que jamais personne n'a su le nom de l'homme qui l'avait engrossée.

Aurais-je été un garçon, peut-être m'aurait-il laissé une chance de survivre, mais une bâtarde dont la mère est morte en couches ?

Aucune chance.

Du reste, seuls la protection et le savoir de ma tutrice l'ont empêché de me claquer la porte au nez, quand je venais acheter sa farine les jours de marché.

Si Gordon est présent, nul doute qu'il a déjà fait passer le mot et par extension, Ruby et David seront avertis. Les connaissant, une esclandre va éclater, et je refuse de les voir mourir par ma faute.

Une rage sourde prend alors naissance aux creux de mes entrailles, prenant définitivement le pas sur la peur. Keith n'est qu'un monstre, un chat qui se plaît à torturer la souris que je suis pour le seul plaisir de se savoir capable de le faire, préférant sans nul doute asseoir sa domination en m'humiliant publiquement, afin de me faire comprendre qu'il est seul maître du jeu.

Et tout ces gens qui apparaissent peu à peu à mesure que la rumeur enfle, qui me connaissent depuis que je suis née et m'ont vu grandir, tout autant qu'ils m'ont écrasé de leur haine et de leur mépris ne sont que trop satisfaits que la sorcière que je suis, soit enfin reconnue comme telle.

Il prend son temps pour quitter Gelding, nous menant au pas dans les rues sales alors que la brûlure des regards des autres villageois toujours plus nombreux, me fusillent et me transpercent.

« REGINA ! » Hurle alors la voix vibrante de terreur de Ruby dans mon dos, à la minute où nous empruntons le chemin qui mène à Nottingham.

Me mordant la lèvre alors que mon cœur éclate dans ma poitrine, je ne puis cependant pas me retourner vers elle qui, à mon grand soulagement, ne nous rejoins toutefois pas, certainement retenue par des bras secourables.

« Vous n'avez aucun honneur, j'affirme de suite à l'homme qui me tient toujours contre lui, serrant tant les poings que mes jointures en blanchissent.

- Je peux toujours faire demi-tour, me menace-t-il, se collant un peu plus à moi.

- Je peux toujours vous faire tomber, et partir avec votre monture, je réplique, consciente de jouer avec le feu.

- Tu ne ferais pas cent mètres, sans être rattrapée avec tes fers et ton bagage encombrant ! » Se gausse aussitôt l'homme, sûr de son fait.

Cette fois, je garde le silence mais n'en pense pas moins.

Nul doute qu'il a raison, mes mouvements sont franchement mal aisés et en pareille entourloupe, la rapidité et la précision sont primordiales. Quant à son énième menace sous-entendue, je ne doute pas non plus qu'il enverra ses hommes s'en prendre à Ruby.

Mes yeux commencent à s'embuer tandis qu'il lance maintenant son cheval au trot, mais je les ferme vivement, refoulant bien vite mes larmes.

Il est absolument hors de question que je pleure devant cet être infâme.

Aussi je me mord cette fois l'intérieur de la joue, bloquant mes souvenirs sur les derniers événements. Cette route, je devais la prendre avec David, après avoir correctement fait mes adieux aux gens que j'aime.

Pas comme une prisonnière, qui n'arrivera pas en un seul morceau à destination.

Parce que la raison et la manière dont Keith me tient contre lui, ne laisse planer aucun doute sur ses intentions concernant ma personne.

Ça n'a rien à voir avec la tendresse possessive d'un amant. Il ne me considère que comme une paire de cuisses chaudes tout juste bonne à trousser. Reste à savoir quand il compte me soumettre à son désir, et si il va partager avec ses hommes.

A cette pensée, une nouvelle vague de colère à l'état brut reprend possession de mon être. Je n'ai pas échappé aux griffes de Miller pour tomber dans les siennes, d'autant plus un homme sensé faire respecter la loi.

Or je ne suis pas une sorcière, je ne mérite nullement le sort qui m'attend, celui que Ruby doit être en train de s'imaginer à l'heure qu'il est.

Serrant les poings à m'en faire mal, je réalise soudainement que la chaîne maintenant mes fers ensemble est assez grande pour je puisse y glisser ma main, et la garder entre mes doigts repliés sans que ça ne gêne trop mes mouvements.

En gardant les mains soudées, j'ai peut-être une ouverture.

Mon sac est toujours là, mais il va bien falloir qu'il me l'enlève pour avoir pleinement liberté sur moi. Quoique au pire, je peux courir avec, le temps de m'éloigner suffisamment avant de l'enlever.

Nous continuons toujours sur le même rythme, ce dernier point me confortant dans mon idée première.

Il ne lui tarde pas d'arriver.