Excusez-moi pour le retard T.T. Ce sera un long chapitre et j'espère ne pas vous décevoir. Il y aura un peu de violence et les âmes sensibles sont priées de se cacher les yeux quand ça deviendra « chaud » x)
Merci à Lollie Lovegood, Rosabella01, EcstatiK, JasperloveLune, LiliBeli, Elfia, Estelle Uzumaki et fan de twa pour avoir reviewé le deuxième chapitre, et évidemment à tous les autres qui m'encouragent ^^
Le soutien donne le courage d'écrire, n'oubliez pas cela ^^ Sexy Carlisle entre en scène, yay !
Le Prix des Sentiments,
Chapitre III
On nous conduisit dans la même cour que j'avais aperçue à mon arrivée à la prison, des mois et des mois plus tôt. Aucune religieuse ne vint saluer notre départ, et dès lors je m'affolai. Etait-ce réellement un privilège de quitter cet endroit ? Victoria avait-elle spécialement demandé qu'on m'envoyât en exil ? Tout ça pour me blesser ?
On nous poussa vers des charrettes, comme si nous étions de vulgaires bestiaux destinés à la boucherie. Les charrois étaient déjà pleines de filles qui pleuraient et gémissaient leur douleur d'être séparées de leurs amies. Par je ne sais quel miracle, je me retrouvai collée contre Esmée. Sa peau était glacée et elle affichait un air hébété. Je la plaignis alors encore plus que moi. De nous deux, c'est elle qui méritait de rester sur le sol français pour se reconstruire. Qu'on fît de moi une esclave à la somme du gouvernement outre-mer m'importait peu si ce sacrifice pouvait l'épargner elle. Hélas nous étions condamnées au même destin.
Les portes des Madelonnettes s'ouvrirent devant mes yeux ébahis. C'est réellement à ce moment que je me rendis compte de ce qui m'attendait. Je ne sais ce quelle mouche me piqua. Je me levai du banc sur lequel nous étions entassées, bousculant plusieurs filles au passage, et fixai ce portail, encore et encore, jusqu'à ce qu'il se dérobât à ma vue.
(***)
La nuit ne tarda pas à tomber. Le trajet m'avait semblé durer une éternité et c'est le dos moulu et couverte de bleus que je me laissai tomber dans la fraîcheur de l'herbe. Les cavaliers armés qui nous escortaient avaient pris la décision de nous faire coucher pour la nuit dans un champ en friche et cette décision me convenait. Je n'avais jamais goûté au bonheur de la nature et trouver du plaisir dans une situation pareille me semblait étrange. Après nous avoir regroupées sous un arbre, on nous distribua du pain noir et de l'eau achetés dans un village proche. Après avoir voyagé plusieurs heures dans l'inconfort, me retrouver à nouveau serrée contre ces filles m'incommodait. Je croquai à contrecœur dans le mauvais pain et me tournai vers Esmée.
Elle n'avait encore touché à rien et semblait plus pâle que jamais. Elle fixait son bol d'un œil trouble, comme si elle était préoccupée par quelque chose. Je mis doucement une main sur son épaule et tentai de la rassurer :
« Je t'en prie, mange. Si tu ne prends pas de forces tu ne survivras pas au voyage de demain.
-Je me sens un peu fatiguée… »
J'avais pris l'habitude de tutoyer mes compagnes et c'est naturellement que dans l'urgence la situation je ne m'appliquai pas à manier le langage. Inquiète, je plaçai une main sur son front. Elle n'avait pas de température mais sa figure livide indiquait bien que quelque chose n'allait pas. Je pestai contre ma propre ignorance des maladies et regrettai l'absence d'Alice, qui aurait certainement pu me conseiller. Des larmes perlèrent à mes yeux en repensant à mon amie. Je jurai alors de lui envoyer une missive aussi tôt que nous serions arrivées à destination.
« J'ai si froid… »
Nous étions à présent au printemps et l'air était encore un peu froid. J'étendis mon châle rapiécé sur le sol pour la garantir de la fraîcheur de l'herbe et me serrai contre elle. Depuis mon arrivée elle avait toujours pris soin de moi. Que les rôles s'inversassent me sembla étrange mais je ne pipai mot. Pouvoir rendre à Esmée ce qu'elle avait fait pour moi était tout à fait normal. Après avoir prié pour que le voyage se déroulât sans encombre, je m'endormis.
Ce sont des cris qui me réveillèrent. Hébétée, je me dressai sur mon séant et regardai autour de moi. Etait-ce déjà l'heure de partir ? Je regardai la petite silhouette recroquevillée d'Esmée, que l'agitation n'avait pas réveillée, me demandant comme j'allais m'y prendre pour la tirer lentement du sommeil. De nouveaux cris attirèrent mon attention. Je plissai les yeux. J'aperçus alors deux personnes dans la pénombre. Je reconnus immédiatement la silhouette Jessica, une autre prisonnière avec qui je fabriquais régulièrement de la charpie pour l'infirmerie. Elle était escortée par un des cavaliers qui n'hésitait pas à lui donner des coups de crosse pour la faire avancer plus vite.
J'interrogeai les autres filles du regard.
« 'Paraît qu'elle a essayé de s'enfuir. »
Jessica poussa un autre cri qui me glaça d'horreur. Le cavalier avait choisi de frapper ses jambes et le coup lui avait probablement brisé un os.
« Faut tout de même être bien sotte pour vouloir mener une vie de misérable en France alors qu'on nous donne l'opportunité de foutre le camp. »
La prisonnière qui avait prononcé cette phrase cracha sur le sol pour marquer son mépris. Un hurlement strident retentit dans l'air, suivit d'un craquement sinistre. Le visage de Jessica était couvert de sang et affreusement tuméfié. La couleur vive et l'odeur de fer me donnèrent une telle nausée que je dus couvrir ma bouche et mon nez pour ne pas rejeter mon repas. Le garde lui avait assurément brisé le nez et la pauvre condamnée se débattait comme un poisson sorti de l'eau. Je n'étais pas la seule à me trouver mal. D'autres prisonnières s'indignaient ou sanglotaient d'épouvante.
« Celles qui cherchent à se dérober à la loi subiront le même sort et finiront le voyage les fers aux pieds. Les ordres de Sa Majesté sont de vous conduire à Brest pour votre embarquement. Que celle-là vous serve d'exemple ! »
Il empoigna les cheveux de Jessica pour la forcer à nous regarder, puis il la laissa choir et s'éloigna. Cette nuit-là je ne dormis pas, hantée par des visages ensanglantés et des craquements d'os. C'était la première fois que j'étais témoin d'une scène pareille. Même Victoria, malgré sa cruauté, ne battait pas les servantes. Je me serrai encore plus fort contre Esmée, par crainte qu'il lui arrivât la même chose. Ma vie ne se résumait réellement qu'à une succession de malheurs qui me faisaient regretter les précédents. Le manoir de Victoria, Saint-Cyr, la prison. Si on suivait cette logique qui allait en crescendo, l'exil serait la pire des punitions.
Le lendemain je ne racontai pas la scène de la veille à Esmée, qui semblait déjà assez affaiblie. Jessica était tellement amochée qu'elle se supportait même pas le poids de son châle. Les prisonnières essayèrent de s'organiser pour lui laisser plus de la place, mais les positions trop incommodantes les forcèrent à abandonner leur projet. Le trajet fut ainsi ponctué de gémissements de douleur de larmes. Je ne trouvais même plus à me plaindre des courbatures, tellement me faire battre à mon tour m'effrayait.
Nous ne fîmes pas de halte dans la journée. Je crois même que nos escortes prenaient un malin plaisir à nous affamer et à nous contraindre à écouter les gémissements de douleur de Jessica. La nuit tombée, personne n'osait faire un mouvement. Les cavaliers choisirent encore une fois de ne pas nous nourrir. Personne ne s'y opposât, par crainte de représailles. Je repensai alors à Esmée, qui ne pourrait pas supporter cette constante faim. Pour ma part la scène de la veille était restée tellement fraîche dans ma mémoire que j'étais persuadée de ne plus jamais connaître le besoin de me sustenter.
Après avoir étendu mon châle comme la veille, je recommandai à Esmée de s'allonger confortablement en m'attendant.
« Non, je t'en prie, ne fais pas ça… je t'assure que je vais bien. »
Je la regardai. Son visage était plus pâle que jamais et la faiblesse de sa voix traduisait sa détresse.
« Ca ira, ne t'en fais pas et repose-toi. »
Je lui souris mais j'avais en réalité commencé à être moi-même inquiète. Je m'éloignai d'un pas chancelant en direction des gens d'arme qui buvaient et devisaient bruyamment. Les autres prisonnières me regardèrent avec curiosité, comme si j'étais une apparition divine. A mon approche, ils se turent. Le climat malsain me rappela étrangement la sinistre maison close. Les relents de tabac et d'alcool me retournèrent l'estomac –enfin s'il y avait quelque chose à retourner, après ce jeûne.
« On dirait que celle-là n'a pas bien compris les règles. Et qu'est-ce qu'elle veut, la demoiselle ? Un chapon rôti ? »
Ils rirent bruyamment et j'eus bêtement l'envie de pleurer.
« Sans doute qu'elle trouve que sa couche n'est pas assez moelleuse. Mais allons, ce n'est pas si mal. Je vais lui montrer ! »
Un homme dont l'uniforme était tâché et râpé se leva et m'empoigna le bras. Mon pouls s'accéléra. Il me fit tournoyer à la manière d'une poupée de chiffon, puis me lâcha brutalement. J'eus tout juste le temps de protéger mon visage avec mes avant-bras avant de heurter le sol. L'envie de pleurer s'arrêta net. La colère me fit bouillir les sangs. J'en avais assez qu'on profite de moi, de dépendre des autres, d'être constamment humiliée. Je me levai, essuyai mon visage, et le toisai d'un air assassin.
« Vous n'avez de gardes du Roi que le nom. »
Les rires s'arrêtèrent et les prisonnières cessèrent de respirer. Le temps se figea. Je continuai à les darder d'un air mauvais. L'adrénaline me donnait de la force. Si je devais finir battue comme Jessica, soit. Je ne leur donnerai pas le plaisir de me contorsionner et de gémir de douleur. Celui qui m'avait jetée par terre se leva, rouge de colère et le regard mauvais, s'apprêtant à m'asséner un coup au visage. Il fut interrompu par un garde petit et râblé dont le sourire me glaça le sang. Celui-ci fit un signe de tête à un de ses compagnons, qui saisit son mousquet. Cette fois, j'eus vraiment peur. Allait-on m'abattre comme ça, comme un animal, en pleine nature ? Et le chargement destiné à l'exil ? Prétendrait-on qu'une maladie m'avait tuée ?
L'homme en bleu pointa son arme vers les filles qui pleurèrent de terreur. C'est alors que deux autres gardes me sortirent de ma léthargie et m'entraînèrent vers le fond du bois. C'est là que je me rendis compte de ce qui allait se passer : pendant que ceux-là feraient ce qu'ils voudraient de moi, l'autre était chargé de surveiller les prisonnières. Je tremblai de tout mon corps et n'essayai même pas de me débattre. Si je montrais des signes de réticence, ils n'hésiteraient pas à faire du mal à une fille en guise d'exemple.
Ils me forcèrent à marcher pieds nus sur au moins deux lieus, faisant fi des ronces et des pierres qui me blessaient les pieds et les mollets. Enfin, au bout de ce qui me sembla des heures, nous nous arrêtâmes près d'une clairière. La lune était pleine et rendait la scène encore plus sinistre. J'étais entourée par des arbres et uniquement des arbres. Si je tentais de m'enfuir, ils prendraient plaisir à me traquer dans les bois, comme on cour le cerf, et me tueraient d'une balle en plein cœur.
« Tu penses peut-être être plus maligne avec tes grands idéaux de noblesse et de royauté… »
Je levai le visage. La pénombre m'empêchait de distinguer les traits de mon interlocuteur mais la lune me permettait d'apercevoir sa silhouette et sa mâchoire carrée.
Il saisit une poignée de mes cheveux et me força à tourner la tête vers son compagnon.
« Regarde la forme de son visage et ses yeux ! Cette petite catin est de la Haute ! »
L'ami de mon tortionnaire s'approcha de moi et examiner mes traits.
« Mais c'est vrai ma parole… »
C'est alors qu'une pression sur mon épaule m'arracha une petite plainte. Les ongles crasseux de celui qui m'avait tenu les cheveux s'enfoncèrent dans ma chair.
« A genoux ! A genoux, tout de suite ! »
J'obéis. Je n'avais nullement envie d'attirer leur colère sur moi et la terreur me tordait les boyaux.
« Pour te retrouver dans une situation pareille, Mademoiselle la Catin de la Haute a dû faire de très vilaines choses… pourquoi tu ne nous montrerais pas ? »
Je secouai frénétiquement la tête.
« Non, non, je n'ai rien fait ! Rien ! »
Pourquoi devait-on toujours m'accuser, me faire du mal, me donner des ordres ?
« Eh bien remercie donc le Roi de cette injustice ! Faut-il être bête pour être encore royaliste quand on sait ce dont ceux d'en-haut sont capables pour la galerie ! »
D'un geste étrangement tendre, il me caressa le menton pour me faire lever la tête.
« Quel est ton nom ? »
-Isabella…
-Quelle Isabella ? »
Je n'avais pas envie de donner le nom de cette parente traîtresse et accréditer mes origines « de la Haute » n'était pas dans mes priorités. Mais avais-je vraiment le choix ? Et puis, qu'avais-je à perdre ?
« Isabella de Boisjourdan. »
Leurs rires claquèrent sèchement dans l'air. Et moi, je demeurais à genoux, me mordant les lèvres pour ne pas pleurer.
« Eh bien, de Boisjourdan, sache que pour le Roi tu n'es rien de plus qu'une petite catin, du bétail, destiné à peupler les terres qu'il a salement acquises. Ta maman t'avait sûrement promise à un beau mariage, mais tu es destinée à devenir le jouet d'un colon, c'est comme ça. »
Il rapprocha dangereusement son visage du mien.
« Mais ce serait dommage de laisser un abominable sauvage abuser de toi sans avoir au préalable profité de corps vierge… ce serait bête. Remercie-nous, tu ne partiras pas ignorante pour les îles car nous te donnerons un petit avant-goût de ce à quoi tu serviras. »
Il colla ses lèvres contre les miennes et le goût de l'alcool pénétra ma bouche. Il en profita pour me mordre vicieusement la lèvre inférieure. Le goût de ferraille me donna la nausée.
« Le Roi ne te destine pas à un bel avenir. Cette vieille vicieuse vous a menti, à tes amis et à toi. A peine débarquées on vous enverra dans le convent le plus proche et une horde d'individus en rut viendra vous choisir une à une pour vous faire subir les pires outrages… mais cela uniquement si vous survivez au voyage. Les catins et les voleuses voyagent dans la cale avec les animaux.
-Maintenant que tu sais tout ça…. »
Chacun de leurs mots m'assommait. Tout à coup, la scène me sembla irréelle et je me sentis loin, bien loin de là où je me trouvais, comme si j'assistais à cette scène en simple spectatrice. Je n'étais plus Isabella Marie, je n'étais plus prisonnière, j'étais juste Bella et je courrais librement vers la liberté avec Alice est Esmée. Je fixai la lune et la lumière argentée se décomposa en plusieurs couleurs, virant du jaune au noir comme un kaléidoscope déréglé.
« Prépare-toi à crier. »
Et c'est ce que je fis.
(***)
Je marche dans l'herbe. Les brindilles rêches et la fraîcheur apaisent ma peau et je ne sens même plus la douleur des petites blessures sur la plante de mes pieds. Je laisse du sang sur mon passage et je ne m'en rends à peine compte. J'entends un brouhaha autour de moi. On les laisse parler, comme pour me briser davantage. Mais je ne sens rien. Je ne suis plus qu'une masse indolore. Un bourdonnement persiste dans mes oreilles et mes membres ankylosés refusent d'avancer encore. C'est tant mieux car je ne supporte plus l'odeur de ferraille et le liquide brûlant qui coule entre mes jambes à chacun de mes mouvements. Je crois que j'ai mal au ventre. Je m'affale comme une poupée disloquée. Je ne cherche même pas Esmée. Elle ne doit plus s'approcher de moi. Je ne suis plus la même depuis ce qu'ils m'ont fait. Je porte le mal en moi et je suis indigne de sa compagnie. Le brouhaha est interrompu. Je veux qu'on me laisse. Je ferme les yeux.
(***)
« Bella… Bella ? »
En entendant mon surnom, mes yeux s'ouvrirent violemment. C'était comme ça que m'appelait ma mère, du temps que j'étais encore enfant. Ces souvenirs remontaient à tellement longtemps que je crus un instant que j'étais morte. Je me mis à rire bêtement. Non, j'étais toujours au même endroit, allongée sur l'herbe comme une mendiante et les jambes couvertes de sang. Je crois bien que ma pureté, cette fameuse « vertu » tant chérie par Victoria était la seule chose qui me restait. Joli tableau.
« Oh, mon dieu, j'ai eu si peur… si peur… »
Un tourbillon de boucles caramel m'enveloppa. Des gouttes d'eau coulèrent sur mon cou. C'était Esmée et elle pleurait. Me yeux me picotèrent un peu et je lui rendis son étreinte.
« Ca va, ça va… ils… promets-moi juste de ne pas faire la même erreur que moi… le Roi… va nous vendre…et… »
Ma vision se brouilla et je fus incapable de former des mots incohérents. Pour moi c'était fini, mais qu'ils ne prennent pas sa dignité à elle… cette pauvre Esmée…. J'osais à peine lui divulguer les informations qu'on m'avait révélées la veille. Je levai les yeux. Il faisait encore nuit ou peut-être était-il le matin ?
« Ils ont eu ton corps mais ils n'auront pas ton âme… »
Je me contentai de hocher la tête entre deux sanglots. Eh bien combien de temps profiteraient-ils encore de mon corps ?
On nous fit signe de remonter dans la charrette. J'ignorai tant bien que mal les regards dédaigneux des autres prisonnières. Cette fois je les détestais pour de bon. Nous fîmes halte à proximité d'un village et on nous distribua du pain. Je regardai avec dégoût certaines femmes effleurer les mains des gardes de leurs lèvres en recevant cette denrée. Elles étaient capables de n'importe qu'elle faveur pour bénéficier de privilèges. Je serrai mon bol. Qu'elles subissent le même sort que moi pour regarder si cela en valait la chandelle !
« Mange Bella, s'il te plaît. »
La figure pâle d'Esmée me ramena à la réalité. Elle paraissait encore plus faible et les événements des derniers jours l'avaient considérablement affaiblie. J'en fus honteuse de ne pas m'en être aperçue. Malgré la faiblesse, elle trouvait encore le moyen de penser à moi plutôt qu'à elle. Les larmes coulèrent sur mes joues. Je cassai la miche en deux tant bien que mal.
« Tu es tellement pâle… je t'en prie, prends-en. Tu en as besoin plus que moi ! »
Elle me sourit et fut prise d'une violente quinte de toux. Je la serrai contre moi. Pourquoi le sort s'acharnait-il sur nous ? Plus aucun homme ne voudrait de moi et à présent ma précieuse amie tombait malade. Je fis discrètement un chapelet pendant le reste du voyage.
La maladie d'Esmée s'aggrava pendant les jours qui suivirent. Ses toux étaient plus fréquentes et elle avait même un peu de température. J'essayais de me souvenir des conseils d'Alice mais les gardes ne me laisseraient jamais aller quérir les herbes nécessaires. Je faisais du mieux que je pouvais pour protéger Esmée du mauvais vent et rajoutai discrètement ma part de pain à la sienne lorsque je le pouvais. Quelques fois, je me demandais pourquoi je faisais cela. N'était-elle pas destinée comme moi à être le jouet d'un homme ? Plusieurs fois, l'envie de me laisser mourir me prenait. Je repoussai cet abominable dessein en repensant à ce qu'avait dit mon amie.
« Ils ont eu ton corps mais ils n'auront pas ton âme… »
C'est cette devise qui me permit de survire.
Depuis ce jour, je ne réclamai plus à manger lorsque les gardes nous faisait jeûner. Je conservais de maigres morceaux de pain dans la cachette de mon jupon, qui servait habituellement à converser les aumônières mais dans la mesure où je n'avais rien… Ces petites portions, je les donnais aux filles blessées. J'en réservais également une bonne partie pour Esmée. Je n'étais pas vraiment sûre que les gardes cautionnassent ce système et c'est pourquoi je ne distribuai cette nourriture que le soir ou pendant les trajets. J'étais devenue une sorte de bonne samaritaine et même les filles cruelles que j'avais côtoyées ne trouvaient pas à me dénoncer. Cette situation inquiétait Esmée, qui, un soir, me conta son inquiétude :
« Bella, tu maigris à vue d'œil… pourquoi te sacrifier de la sorte pour moi ? »
Je tournai mon visage vers cette figure pâle et frémissante.
« Pour la même raison que tu te glissais tous les soirs dans mon lit pour me consoler, au risque d'être punie par la surveillante du dortoir. »
(***)
-Brest ! Brest !
Un vent de panique ébranla notre carriole et la charrette se transforma en cancanière. Toutes les prisonnières parlaient à la fois. Certaines hurlaient, d'autres s'agitaient ou restaient coites d'horreur. J'entendais au loin la mer se briser contre les écueils et cela m'inquiéta : était-ce normal que l'océan soit agité de la sorte, puisque nous étions dans un port ? J'essayai de me souvenir des cartes que nous avions étudiées à Saint-Cyr, en vain. J'avais beau avoir une bonne mémoire, cela remontait à longtemps et après les réformations de l'abbé Godet des Marais*, il nous avait été interdit d'apprendre les mathématiques, les sciences, la chimie.
Nous entrâmes dans le quai par groupes de cinq. Des gardes nous retinrent ensemble pendant qu'un autre vérifiait les départs et arrivées de bateaux à la commune. J'eus le temps d'observer avec étonnement mon entourage. Autour de nous étaient amarrés de grands bateaux, des jonques, dont la taille m'impressionna. Des mousses et des voyageurs nous regardaient avec curiosité. Je me sentis alors honteuse d'être vue comme une criminelle aux yeux de la société. J'humai l'air avec étonnement. C'était la première fois que je sentais l'odeur de la mer. L'endroit où nous stationnions était malheureusement isolé et je ne pus pas admirer l'immensité de l'océan.
« Nous avons de l'avance. Le départ du bâtiment pour les îles n'est prévu que dans trois jours. »
Les hommes nous regardèrent avec animosité, comme si cela était de notre faute. Ils ne toucheraient pas de prime tant qu'ils ne s'étaient pas débarrassés de nous. Je m'en réjouis dans mon for intérieur, en mémoire de tous ces mauvais traitements.
« Eh, ce n'est pas un problème. Puisque le navire est déjà là, la cale réservée aux prisonnières l'est également !
-Tu n'as pas tort.
-Trois jours sont vite passés. Laissons-les là où elles doivent être de toute façon et allons nous divertir. Voyager avec ces chiennes galeuses m'a donné envie de redécouvrir la peau d'une vraie femme. »
Je sentis mon front se couvrir de sueur. Non, ce ne pouvait pas être vrai ! Ils avaient l'intention de nous enfermer sans eaux ni nourriture pendant trois jours, en attendant le départ. Nous étions déjà si affaiblies que cela nous tuerait.
« Le Roi nous considère réellement comme des animaux… »
Des larmes coulèrent sur mes joues.
« En rang, en rang ! Suivez-nous jusque le bâtiment de La Sylphide ! »
Nous exécutâmes les ordres et nous dirigeâmes vers le navire en question. Il ne tarderait pas à devenir notre nouvelle prison puante et infecte. Même sa taille et ses nombreux cordages ne m'impressionnaient plus. Il me faisait l'effet d'un monstre prêt à nous happer.
« Ah… »
Un bruit mat se fit entendre. Une prisonnière venait de tomber. Cela ne m'étonna pas. Nous étions si faibles !
« Relève-toi ! Relève-toi ou je te troue les flancs ! »
Je regardai la scène avec horreur. Cette prisonnière, c'était Esmée. Pâle et tremblante, elle essaya de se redresser mais fut immédiatement secouée d'une quinte de toux terrifiante. Le garde mit sa menace à exécution. Je criai comme si j'avais moi-même reçu le coup.
« Non, arrêtez ! Ne voyez-vous pas qu'elle est malade ? Je vous en prie, laissez-là voir un médecin avant le départ ! »
Je m'agenouillai entre le garde et Esmée, priant pour qu'il ne lui fasse pas de mal. Je reconnus avec terreur l'homme râblé à la mâchoire carrée qui m'avait enlevé ma dignité. Je me mis alors bêtement à pleurer, mais gardai ma position. J'eus alors envie de mourir là, tout de suite.
« Je croyais t'avoir déjà fait la leçon. Mais peut-être as-tu encore envie que je t'apprenne le respect ? »
Il me saisit par le cou et m'étrangla presque. Je suffoquai et essayai d'ôter ses mains de mon corps. Ma vue se troublait déjà et des badauds s'amassaient autour de nous. A cette heure matinale, seuls les mousses étaient sur cette partie du quai et voir une jeune « criminelle » se faire maltraiter les amusa beaucoup.
« Tes amies vont aller bien sagement se mettre dans la cale et je vais t'enseigner deux ou trois choses… »
Je n'espérais plus que quelqu'un vienne me délivrer. Personne n'avait pris position de mon côté.
« Laissez-donc cette femme. Vous voyez bien qu'elle a agi de la sorte uniquement par compassion. Je ne connais pas les usages de la royauté dans votre patrie, mais je suis sûr que le Roi Louis XIV n'encourage pas ce genre de vices. »
Cette voix arriva juste à temps. La pression sur ma gorge cessa immédiatement et je me retrouvai sur le sol à tousser. L'homme qui avait prononcé ces paroles avait un accent anglais. J'avais été sauvée, et par un étranger. Il fallait croire que tous les français adoraient me faire souffrir.
« Et peut-on savoir de quoi vous vous mêlez ? Les pourritures huguenotes comme vous n'ont pas à se mêler des affaires du Roi.
-Si vous aimez tellement votre souverain, vous devriez savoir que je viens précisément de passer un accord diplomatique avec sa Majesté. Mais les histoires de traités et de commerce vous échappent probablement. Sachez que la frontière entre l'Angleterre et la France ne s'est pas définitivement fermée et que la plupart des dames de compagnie de Marie de Modène sont anglaises. La cousine de votre Roi n'apprécierait sans doute pas que les sujets de son mari soient traités de « pourritures huguenotes. »
La répartie de cet homme me laissa coite. Jamais, de toute ma vie, je n'avais entendu un homme défendre ses idéaux avec autant de tact. J'avais été déçue par les seules figures masculines que j'avais connues et cet homme bouleversait mes opinions.
« A présent je vous demanderai de traiter les femmes sous votre responsabilité avec plus d'humanité. Si une personne a à rougir de ses actions, ce n'est pas moi. Vous ne faites pas honneur à vos origines en vous conduisant de la sorte et je crains de garder un souvenir fort décevant de la France. »
Le garde rougit jusqu'aux oreilles.
« Les baragouinages protestants ne me font ni chaud ni froid. »
L'anglais s'apprêtait sans doute à tourner les talons. La perspective de me retrouver à nouveau seule avec mes problèmes me terrifia. Esmée toussa à nouveau. Je tournai la tête vers elle, puis lançai un regard suppliant à mon sauveur. Une larme coula sur ma joue. Il me regarda à son tour et nous nous dévisagèrent pendant un moment. On m'avait toujours conté que les anglais étaient une belle race, mais j'avais toujours cru que ces histoires étaient des fantasmes de gourgandines. Or cet homme-là ressemblait à une véritable apparition divine comme on n'en voyait que dans les icônes de bible. Les traits de son visage pâle avaient une pureté saisissante. Ses yeux d'un bleu étrangement sombre m'évoquèrent la couleur de l'océan, que j'avais une fois aperçu en peinture. Pour couronner le tout, il ne portait pas de perruque comme le désirait la mode anglaise et ses cheveux blonds étaient noués par un lien de chanvre. Il était également habillé à la mode anglaise, ce qui lui donnait un effet exotique. J'eus l'impression que les papillons me volaient dans le ventre. Celui qui était venu sauver une misérable prisonnière était un stéréotype d'anglais raffiné doublé d'un apollon.
Il détourna progressivement le regard et s'éclaircit la gorge.
« Une des femmes est malade et il ne serait pas prudent l'enfermer avec le groupe entier.
-Et qu'en savez-vous ?, cracha le garde avec animosité.
-Il y a que j'ai reçu une formation en médecine ainsi qu'en alchimie. »
Le garde toisa mon sauveur avec mépris.
« Et croyez-vous que je puisse faire confiance à un sorcier dans votre espèce ? »
L'anglais sortit une aumônière de la poche de sa veste noire et la lança au garde, qui la rattrapa avec méfiance. A la surprise générale, il y trouva de l'or à l'état pur et non pas sous forme de pièces.
« Vous ignorez tout de l'alchimie. Si c'est de l'argent que vous voulez, prenez ceci et laissez-moi guérir votre prisonnière. »
Le garde hocha la tête et inspecta avidement les pépites jaunes.
« Prenez celle-là et ramenez-là dans trois jours, dans ce cas.
-J'aurai besoin d'une assistante, quelqu'un qui connaît le pays me sera utile. »
Il porta son regard sur moi. Je rougis. Je savais qu'il mentait. Comment une prisonnière pouvait-elle connaître Brest ? C'était ridicule. Il me tendit la main. Il m'aida à me relever et j'aidai à mon tour Esmée. Le garde toisa notre bon samaritain d'un air méfiant.
« Vot' nom ?
-Carlisle. Carlisle Cullen. »
Je n'avais jamais entendu ce nom auparavant. Je fus tout à coup un peu inquiète de suivre un médecin qui fabriquait de l'or à ses heures perdues, mais je savais une chose : Esmée serait peut-être sauvée.
*L'abbé Godet des Marais encouragea Mme de Maintenon à sévir et à transformer Saint Cyr en véritable couvent.
Ca devient hot ! Que va faire Carlisle de deux prisonnières ? Bella ne serait-elle peut-être pas un peu bouleversée par cet énigmatique british ? Et le délai de trois jours ? Esmée va-t-elle mourir ?
J'ai des examens importants la semaine prochaine et la suite attendra un peu. Désolée pour la gêne occasionnée.
