Facétieux

Le roi Constant aimait à rire et sa cour avait des airs de fête. Chaque jour était prétexte à des spectacles et à des réjouissances auxquelles toute la noblesse du pays était conviée. Les fiers barons, flattés, amenaient à leurs bras leurs épouses dont les parures et les joyaux rivalisaient d'éclat. L'air était empli des rires de jeunes filles poursuivies par des écuyers audacieux. Les domestiques allaient et venaient sans relâche d'un pas pressé, portant des paons rôtis qui trônaient sur des plats d'or, et l'on entendait parfois les cris étranges d'animaux venus de l'autre bout du monde.

La réputation joyeuse de cette cour s'étendait à travers tout le pays, et même au-delà : on parlait partout des fastueux banquets qui y étaient donnés en l'honneur de belles dames et de preux chevaliers les ménestrels les plus réputés venaient y chanter leurs odes, et les acrobates rivalisaient d'adresse pour ébahir la noblesse assemblée.

Mais ni les funambules, ni les cracheurs de feu n'avaient autant de succès que l'Enchanteur de la cour.

Salazar l'Enchanteur savait jouer de son charme. Il se faisait attendre, ignorait les invitations répétées, arguait d'un mal de tête ou d'une bouderie.

─ Va-t-il nous venir ? Va-t-il nous rejoindre ? demandait une baronne inquiète.

─ Hélas, ma dame, il s'y refuse, répondait un page désolé.

─ Quel malheur ! se lamentait une autre. Qu'allons-nous faire ?

─ Serait-il au plus mal ? s'alarmait la baronne.

Puis, enfin, alors que l'on désespérait de sa venue, un grondement de tonnerre effrayait soudain toute l'assemblée, et Salazar apparaissait dans un nuage de fumée brillante.

─ Pardonnez-moi, gentes dames et beaux seigneurs ! s'exclamait-il avec une révérence théâtrale. Me voici, puisque tel est votre plaisir !

Les applaudissements retentissaient. Ses yeux noirs étincelaient tandis qu'il souriait aux plus jolies dames de la cour. Il s'avançait ensuite vers la table royale pour adresser à la reine un salut extravagant, et la pâle et timide créature qu'était la souveraine finissait par sourire. D'un bond, Salazar était près d'elle et, d'un claquement de doigts, il faisait apparaître une rose d'un rouge éclatant pour lui en faire don. Le roi Constant riait à gorge déployée et acclamait son Enchanteur, tandis que la foule réclamait : « Encore, encore ! Faites-nous d'autres tours ! ».

Alors Salazar faisait son plaisantin apparaissant et disparaissant à sa guise d'un bout à l'autre de la grande salle, il faisait disparaître les nappes, éteignait les torches pour répandre une pluie d'étoiles ou conjurer un vol de colombes, soutirait à une dame sa ceinture, à une autre les rubans de ses cheveux, et les rendaient changés en or pour apaiser leurs maris jaloux. Il subtilisait le sceptre du roi et soudain, sous sa main, le sceptre se muait en un grand serpent noir et terrifiant. On reculait devant la menace de ses sifflements le petit prince, garçon farouche aux cheveux aussi pâles que ceux de sa mère, disparaissait sous la table pour s'en cacher. Mais Salazar, imperturbable, rappelait à lui le sinistre reptile, le faisait ronronner sous sa main comme un chat, avant de le transformer à nouveau en sceptre d'or.

Il s'inclinait enfin sous les ovations extatiques : non, vraiment, parmi toute la cour du roi il n'y avait personne d'aussi plaisant que Salazar l'Enchanteur.

Quand le spectacle était achevé, Salazar avait tout juste le temps de s'asseoir à table et d'attraper une aile de volaille avant d'être assailli par tous les gamins du château. Petits pages, palefreniers ou bien gâte-sauces, ils sautaient tous à son cou, cherchaient des friandises dans les vastes poches de ses robes et réclamaient des étincelles comme Salazar savait si bien les faire. Et lui riait, ravi de ce petit public, et ne leur refusait jamais rien.

Une fois libéré, Salazar se laissait aller sur le haut dossier de sa chaise et, derrière sa coupe de vin, observait attentivement la cour assemblée. Il adressait un hochement de tête à Lucida la Noire, qui comme lui savait faire apparaître des objets du néant, changer leur forme à sa guise, et faire pleuvoir des crapauds sur ses ennemis. Lucida lui répondait aimablement mais leur échange n'allait pas plus loin, car le roi Constant jetait bien des regards enflammés vers la belle sorcière aux lèvres rouges, aux pommettes hautes et à la chevelure aussi sombre que son nom.

Salazar, cependant, avait bien d'autres cibles. Et peu d'entre elles résistaient à ses charmes.

Un jour, au cours d'un banquet, Salazar vit arriver un jeune chevalier en armure. Il avait une tignasse blonde indomptable, une carrure impressionnante pour un garçon si jeune, et avec cela un air gauche de campagnard à peine sorti de l'œuf. Une comtesse taquine lui lança un baiser qui le fit rougir jusqu'au front.

─ Approchez chevalier, approchez ! lança le roi.

Le garçon s'avança d'un pas vif et alla mettre un genou en terre devant la table royale.

─ Eh bien, qui êtes-vous donc ? demanda le roi Constant d'un ton paternel.

─ Chevalier Godric du Griffon, arrivé de France il y a trois jours pour vous servir, Majesté.

─ Ah, mais bien sûr ! s'exclama le roi. Votre père m'avait informé de votre venue. Soyez le bienvenu, chevalier.

Le jeune Godric se releva, rouge et tremblant d'émotion. Salazar eut envie de s'en faire un ami.