Crawly ouvrit les yeux pour les refermer aussitôt, aveuglé par le soleil au zénith. Sous ses paumes, l'herbe picotait agréablement. Il se tortilla un peu pour prendre la mesure de son nouveau corps. C'était si étrange. Il mit un moment à parvenir à ignorer le frottement de la tunique dont ils l'avaient vêtu. Mais une infinité d'autres sensations chassèrent celle-là. Il sentit la brise tiède caresser sa peau. Il respira l'odeur de la terre et de la prairie. Il écouta le bruissement des feuilles et le pépiement des oiseaux. Un insecte bourdonna à son oreille. La chaleur l'enveloppait tout entier comme un cocon confortable.

Lentement, il souleva les paupières. Le bleu du ciel, intense, était traversé de nuages légers qui s'effilochaient. Crawly tourna la tête et regarda autour de lui. Tout avait l'air si neuf. A peine éclos. Eclatant. C'était presque aussi beau que le Jardin d'Eden. Les couleurs étaient peut-être un peu moins vives les formes un peu moins parfaites. Tant mieux. On se lasse vite de la perfection.

Il ne se leva pas. Pas encore. Il resta immobile. Et, soudain, il se mit à rire comme un fou, à gorge déployée, un peu surpris d'abord par le son de sa propre voix. Il rit sans pouvoir s'arrêter, jusqu'à l'érailler.

Le ciel vira à l'orange puis au rose tendre. Les étoiles apparurent une à une. Le démon frissonna et se décida enfin à se mettre debout. Il prit appui sur un pied, puis sur le second, hésitant et maladroit. Il n'avait pas toujours été un serpent, mais aucune de ses formes précédentes, angélique ou démoniaque, n'était comparable à celle-ci. Chaque mouvement s'accompagnait d'une sensation d'effort. Le jeu des muscles. L'équilibre à trouver. Il était tellement concentré qu'il s'aperçut qu'il en avait oublié de respirer. Ca n'avait pas d'importance. Ils le lui avaient dit. L'air, la nourriture, l'eau… rien de tout cela ne lui était indispensable. Ce corps n'était qu'un camouflage. Il demeurait un démon.

Il inspira résolument.


Il pleuvait dru. Quelle sensation singulière que celle de ces larges gouttes s'écrasant sur la peau humaine qu'il habitait désormais. Aziraphale s'y sentait à l'étroit. Toute sa puissance angélique, confinée dans les limites de ce corps… Et pas vraiment le genre de corps pour lequel il aurait opté s'il avait eu le choix. Solide, mais un peu trop lourd à déplacer. Il se demanda s'il s'y habituerait un jour.

Il s'abrita sous un arbre. Il tremblait. La tunique dont ils l'avaient pourvu était une maigre protection contre le froid humide qui l'envahissait jusqu'aux os. Il n'avait jamais eu froid et il serra les dents pour les empêcher de claquer.

Son regard balaya les environs. Tout semblait si gris. Oh, c'était bien la Création du Seigneur, et en cela elle était admirable, mais elle n'avait pas l'incontestable perfection qui faisait du Jardin d'Eden une œuvre d'art.

Comment il lui paraissait loin, le moment où il gardait le chemin de l'Arbre de Vie ! Il n'aurait jamais pensé le regretter. C'était un travail ennuyeux et, la plupart du temps, solitaire. Mais là, au moins, un collègue passait de temps en temps avec qui il pouvait parler. Qui sait combien de temps allait s'écouler avant qu'il voie un autre ange à nouveau ? Même si, pour être honnête, la conversation la plus intéressante qu'il avait eue durant sa garde avait été celle avec le serpent.

Il contracta les mâchoires un peu plus fort en se rappelant le prix qu'il avait payé cette discussion. Voilà à quoi ça l'avait mené. Exilé, seul, coincé dans ce stupide corps. Et frigorifié. Tout ça à cause de ce démon qui avait sûrement eu droit aux honneurs à son retour en Enfer. Il devait encore probablement s'y tordre de rire en repensant à l'imbécillité de l'ange qui l'avait laissé s'échapper.


Dissimulé dans un feuillage dense, Crawly épiait de loin la femme et ses deux enfants. Elle plumait une volaille pendant qu'ils jouaient à se poursuivre à tour de rôle. Quand il avait trouvé Adam et Eve, peu après son arrivée sur Terre un an plus tôt, il avait été étonné de les voir en compagnie de deux jeunes garçons. Après être revenu du Jardin, il n'était pourtant pas resté longtemps En Bas. Mais aux Enfers, le temps n'existait pas. Manifestement, dans l'intervalle, plusieurs années terrestres s'étaient écoulées. Il avait ressenti un vague malaise en remarquant à quel point Eve avait déjà l'air vieillie et usée. « Tu enfanteras dans la douleur. C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain. » Tu parles d'un ramassis de conneries. Quel rancunier, le Vieux ! Il songea avec amertume que ce n'était pas exactement une découverte.

Le démon restait sur ses gardes. Avant d'entrer en contact avec les humains, il voulait prendre encore un peu de temps pour les observer. Il ne s'en lassait pas. Ils inventaient chaque jour un nouvel objet, une technique astucieuse. C'était un spectacle passionnant. Il comprenait de mieux en mieux comment ils raisonnaient, ce à quoi ils aspiraient, et il pourrait bientôt commencer à remplir sa mission. Il trouvait l'aîné des deux garçons, Caïn, tout à fait prometteur.

Crawly se détendit en constatant l'absence d'Adam, probablement encore au champ ou en train de ramasser du bois. Quelques jours plus tôt, l'homme avait failli le surprendre et, dans un réflexe, le démon paniqué avait instinctivement repris sa forme reptilienne pour se dissimuler entre des rochers. Il avait ensuite mis des heures avant de parvenir à se retransformer et il avait craint d'avoir définitivement oublié comment faire. Certes, être un serpent lui manquait parfois mais ce nouveau corps, qu'il avait choisi pour sa finesse et sa souplesse – même si elles n'égalaient pas celles de son ancienne forme - était loin d'être désagréable à porter une fois qu'on s'y était habitué. Et il allait lui offrir tellement plus de possibilités pour tromper ses proies. Il regrettait juste d'avoir conservé ses yeux de reptile, mais malgré tous ses efforts, ses pouvoirs n'avaient pu remédier à ce problème.

Une chose était sûre : il avait maintenant toutes les raisons du monde de changer son nom. Il y réfléchit tout en continuant à regarder distraitement les enfants.

Il pesta quand une impression déconcertante et familière à la fois lui fit perdre le nom tout à fait plaisant qu'il avait sur le bout de la langue. Il se glaça lorsqu'il identifia la sensation. Il y avait un ange dans les parages. Il aurait dû se douter que la concurrence n'allait pas lui laisser le champ libre bien longtemps. Crawly se fit violence pour endiguer les écailles qui avaient déjà commencé à remplacer sa peau. Pas cette fois. Sans un bruit, il s'éloigna entre les arbres, en espérant que l'Ennemi ne l'avait pas repéré.

Mais l'aura angélique ne s'amenuisait pas. L'autre le suivait. Le démon accéléra le pas, cherchant des yeux un endroit où se cacher. Hors de question de risquer une désincarnation et d'être renvoyé En Bas. Tout à coup, il mit le doigt sur ce qui le tarabustait depuis plusieurs minutes. Cette aura ne lui était pas inconnue. Il ralentit, puis s'arrêta.

Décidément, il était en veine, ces temps-ci. De tous les anges du ciel, il avait fallu qu'ils l'envoient, lui. Le seul à ne pas l'avoir toisé d'un regard méprisant et dégoûté avant d'essayer de le tuer. Dans les souvenirs délavés que sa Chute lui avait laissés, les anges étaient ennuyeux et pétris de certitudes. Mais celui-ci – le démon ne revenait pas sur son nom, le lui avait-il dit ? – ferait une compagnie tout à fait acceptable.

Crawly fit volte-face et attendit. Il tâcha de se composer une expression nonchalante. De faire taire la soif sourde et jamais assouvie de trouver, enfin, quelqu'un qui puisse le comprendre.


Aziraphale n'avait mis que deux jours à trouver l'endroit où les humains s'étaient établis. Il avait d'abord aperçu Adam, qui mettait à profit les dernières lueurs du jour pour s'affairer à bêcher un petit lopin de terre. Puis, l'ange s'était approché discrètement du pauvre campement, quelques centaines de mètres plus loin. Leur vie aurait été tellement plus facile s'ils avaient respecté Ses interdits. Au moins n'avaient-ils pas été dévorés par une bête sauvage, et la pensée que son épée y était sans doute pour quelque chose lui mit un peu de baume au cœur. A la vue des deux enfants, il se demanda combien d'années terrestres l'Ennemi avait d'avance sur lui et s'il avait déjà commencé à les corrompre.

Comme un écho à ses pensées, il perçut une aura démoniaque à proximité. Il était temps de se mettre au travail. Lorsqu'il chercha à la rejoindre, l'aura s'éloigna. Il la suivit, bien décidé à voir à quoi ressemblait celui contre lequel il devrait désormais lutter.

Une silhouette paraissait l'attendre, adossée à un arbre. Il fit quelques pas circonspects mais déterminés dans sa direction, regrettant de ne pas avoir pris le temps de se munir d'une arme. Mais l'autre semblait dans le même cas, et il n'avait pas l'air bien costaud. Il dégageait une impression bizarrement familière. Lorsqu'Aziraphale fut assez près du démon, il éprouva un choc en reconnaissant ses yeux.

Maudit serpent ! Tout était de sa faute, et il avait encore l'impudence d'afficher un sourire ravi. L'ange serra les poings. Il allait lui faire ravaler son arrogance.

Il n'eut aucune peine à faire mordre la poussière au démon qui n'avait même pas eu le temps de réagir. L'ange se massa les phalanges tandis que l'autre, à terre, stupéfait, portait la main à son nez avant de fixer, incrédule, le sang qui la maculait. Aziraphale nota avec satisfaction que son sourire avait disparu.

Il n'était pourtant pas particulièrement fier de lui. Il s'était laissé guider par son ressentiment personnel. Une attitude absolument pas professionnelle. Mais, il n'y avait pas à dire, ça défoulait.


Crawly se releva précipitamment et dévisagea son adversaire. D'un geste, il remit les os de son nez à leur place et arrêta le saignement. Il ne put se retenir de demander, en se reprochant le ton pitoyable de sa voix :

"Pourquoi ?"

"Considère que c'est un avertissement. La prochaine fois que je te reprends à rôder autour des humains en fomentant un de tes sales coups, je te renverrai de la fange d'où tu viens."

"Ecoute, ce n'est qu'un boulot, on n'est pas obligés de…"

"Ne te fatigue pas. Je ne vais pas commettre une seconde fois l'erreur de t'écouter et risquer encore pire qu'être condamné à vivre sur cette planète."

Mais comment avait-il pu méjuger à ce point cet ange borné et prétentieux ? Il était aussi obtus que tous les autres.

"Condamné ? Ange ssstupide ! Sssi tu regardais autour de toi, tu comprendrais la chance que tu as. La vie ici est mille fois plus intéresssante que…"

"Tu gaspilles ta salive, démon."

Crawly hésita mais le regard froid de l'ange le convainquit que ça ne servait à rien de perdre son temps. Il voulait la jouer comme ça ? Soit. Mais ce serait avec ses règles, qui ne mentionnaient certainement pas un face-à-face à la loyale. Il se coula dans la pénombre qui commençait à envahir le bois, la bouche emplie du goût métallique de son propre sang.


Aziraphale ne regagna les abords du campement que quand il fut certain que le démon était loin. Adam était rentré et avait allumé un feu, dont les braises voltigeaient dans l'obscurité. Il était occupé à rôtir la volaille préparée par Eve, et ce délicieux fumet fit venir l'eau à la bouche de l'ange. Il n'avait pas besoin de manger, mais ce serait peut-être une expérience intéressante à tenter, à l'occasion.

Pour l'heure, caché à quelques pas, il prêtait surtout attention à la mère et à ses deux enfants. Ceux-ci, assis face à elle, buvaient littéralement ses paroles. Elle enchaînait les histoires, leur racontant pourquoi le soleil et la lune se succédaient dans le ciel, comment la graine minuscule devenait un arbre gigantesque, pourquoi l'oiseau pouvait voler et le serpent n'avait pas de pattes… Toutes ces histoires étaient fausses et fantaisistes. Ridicules, en un sens. Pourtant, l'ange ne pouvait s'empêcher d'être captivé. C'était comme si l'Homme, pour trouver sa place dans la Création divine et s'en approprier le sens, devait la mettre en récits. C'était tout bonnement fascinant.

Assis dans le noir, les yeux fixés sur la lueur dansante du feu, Aziraphale dut reconnaître, à son corps défendant, que le démon n'avait peut-être pas tout à fait tort. Il n'était pas impossible qu'il finisse par aimer deux ou trois choses sur cette planète.