Commentaire: Buffy fréquente la mort de beaucoup trop près et cette manie commence à lui jouer des tours. Spike, de son côté, étudie le meilleur angle d'attaque et cherche la faille.
Pendant ce temps, de curieux groupuscules font leur apparition à Sunnydale.
II - LA LUNE
La morgue, vous connaissez? Moi, suffisamment pour savoir que c'est LA visite dont je me serais bien passée. Depuis la mort de Maman, j'évite soigneusement le secteur de l'hôpital. Il n'a pourtant plus de secret pour moi: une fois encore, je sais que je vais revivre l'enfer sur terre.
En passant devant l'entrée principale, je remarque une voiture de police. C'est inhabituel. Deux flics montent la garde. Ils sont appuyés contre la portière et bavardent en buvant un café à emporter. La radio est restée branchée sur la fréquence de la police du district. Des messages codés grésillent à mes oreilles. Ce soir, il y a de l'activité en ville. Un des flics dit: « On va devoir rester ici toute la nuit. Les fédéraux ne sont jamais pressés. » L'autre lui répond: « De toutes façons, le légiste n'arrivera que tôt dans la matinée. »
Ça me laisse du temps. Les mains dans les poches, je continue mon chemin. J'ai prévu de passer par derrière, côté jardin. Je respire à pleins poumons le calme de la vie nocturne. La lune irradie une lumière bleutée qui fait remonter en surface les odeurs douces de la terre. Elle m'offre son énergie profonde et ses paroles secrètes. Auprès d'elle, je me sens accomplie.
Et plus que tout, j'aime la nuit.
Je m'accroupis près d'un soupirail entrouvert à ras du sol et me glisse à l'intérieur. Momentanément, je disparais de la surface de la terre.
Je me retrouve dans l'obscurité blafarde d'une buanderie. Le décor est fantomatique. Des draps, du linge, des chemises de nuit s'entassent dans des grands sacs de toile. Par terre, sur ma gauche, un rai de lumière me signale la porte de sortie. Je me faufile. De l'autre côté, le néon du couloir bourdonne par intermittence une lumière crue. Sur la pointe des pieds, j'avance en rasant les murs.
Tout à coup, le grincement d'un chariot et des bruits de pas me figent sur place. Quelqu'un arrive au détour du couloir. Mon coeur frappe à cent à l'heure et je cherche désespérément autour de moi un endroit où me cacher. Une porte apparaît, je m'y précipite. Plongée dans l'obscurité, le carrelage froid des murs m'indique que je suis très probablement planquée dans les toilettes. Les roulettes métalliques accompagnées d'un pas traînant se rapprochent, passent à ma hauteur. Je retiens ma respiration, l'oeil collé à la fente de la porte. Le chariot remonte le couloir pour disparaître dans la buanderie. Je n'ai pas une minute à perdre. Je sors à toute vitesse. Me précipite à l'extrémité du couloir.
L'endroit m'est tristement familier.
Sur ma gauche, je reconnais la porte percée d'un hublot avec l'écriteau en dessous: Morgue.
En retenant mon souffle, je tente de rester concentrée pour ne pas me laisser envahir par les mauvais souvenirs qui me reviennent en tête. Ma main tremble légèrement quand je pousse la porte.
La climatisation fonctionne au maximum. Je serre ma veste en jean sur ma poitrine. Immobile, je laisse à mes yeux le temps de s'habituer à l'obscurité.
Un soupirail filtre les rayons de lune à travers la pièce. Au fond, une rangée de tiroirs sur deux étages me laisse penser que ceux qui s'y trouvent ne sont que des hôtes de passage en route pour leur dernière demeure. La morgue de Sunnydale se révèle une bien pitoyable adresse en réalité. Une main secourable a jugé utile de mettre les noms des locataires sur chaque boxe. Cela me facilite considérablement la tâche.
Le nom d'un énigmatique « Monsieur X » est mentionné sur l'un des tiroirs du bas. Je retiens ma respiration. Il va falloir ouvrir cette satanée boîte et troubler le repos éternel de ce pauvre type. Tendue, je m'attends à une vision épouvantable. J'ouvre le tiroir d'un coup. Une sueur froide me glace le dos. Le roulement du mécanisme étire devant moi une plaque en inox recouverte d'un drap blanc sous lequel on devine la forme d'un corps. Je me baisse dans la pénombre et m'accroupis à hauteur de la tête.
Une impression de déjà vu...
Ma main sur le drap blanc. Je le soulève lentement.
Maman...
... Je découvre le visage paisible d'un homme d'une vingtaine d'année. Ce n'est pas Steve Altman. Dans un souffle, je rabats rapidement le drap avec le sentiment dérangeant d'avoir surpris une scène intime, comme si le mort m'avait aperçu à ce moment même. Je m'écarte vivement, pas encore assez sûre de moi pour le remettre à sa place, et me remets en quête du nom probable de ma prochaine visite.
Je tombe sur « Monsieur Y », deuxième rangée.
Heureusement, je suis rendue à la fin de l'alphabet, Dieu merci. Cette fois-ci, je ne prends pas le temps de réfléchir, j'ouvre le tiroir à la volée.
Une odeur pestilentielle s'en échappe et me vrille les narines jusqu'au cerveau. J'ai juste le temps de mettre ma main sur la bouche pour ne pas vomir. C'est sûrement le bon cette fois. Et vu l'odeur, ma visite n'aura rien d'une partie de plaisir. Par endroit, le drap est marqué de tâches sombres. Je l'arrache d'un coup et allume ma lampe de poche.
C'est horrible à voir. Un étau me serre la tête si fort que je crois sentir ma cervelle exploser, mes oreilles bourdonnent, mes genoux tremblent. Mon estomac se tord en deux. J'ai envie de vomir mes tripes par terre.
En prenant sur moi, j'examine rapidement le corps.
Il est mort depuis quelques semaines sans aucun doute, vu son état de décomposition. Il est nu. Sa peau est grisâtre et boursouflée. Son corps est entièrement recouvert de signes ésotériques dessinés à l'encre noire qui s'enroulent autour de ses membres pour finir en spirale sur son buste. Il a une entaille profonde à la place du coeur. Un oeil ouvert est dessiné sur son front, à l'intérieur de ses paumes, sur ses pieds. Ces signes sont sans aucun doute la marque d'une activité démoniaque. Mais le plus atroce, ce sont les yeux ou plutôt ce qu'il en reste. Ses orbites vides happent mon esprit dans une torpeur noire et vertigineuse et tout autour paraît devenir glacial. A la place des lèvres, les dents serrées s'étirent en un rictus jusque sur les tempes. Il semble me sourire. Peut-être la mort a-t-elle encore décidé de se jouer de moi ce soir? Ce ne serait pas la première fois... ni la dernière.
Peu importe, j'ai appris ce que je voulais savoir.
Je donne un coup de pied hargneux dans le tiroir.
« Bye-bye Monsieur Y, pas fâchée de ne plus jamais vous revoir. »
Lentement, je reprends mes esprits, mais la nausée est tenace. J'ai froid, j'ai envie de rentrer chez moi.
Le coup que je prends sur la tête achève de m'enfoncer ma nausée dans le crâne. Le contact du sol est froid, tout autant que celui de l'individu au-dessus de moi qui me serre le cou.
Le masque vampirique et les yeux jaunes me renseignent rapidement sur la nature de mon agresseur. Un coup d'oeil au tiroir vide de Monsieur X m'indique que j'aurais mieux fait de surveiller mes arrières.
Et surtout, j'aurais dû remarquer les traces de morsures sur son cou. Il m'agrippe nerveusement tout en lorgnant ma carotide. C'est un novice: sa faim doit être dévorante. Il est jeune et la lutte pour planter ses crocs dans ma chair affole ses sens.
D'un coup de rein, je le renverse sur le dos. J'attrape mon pieu en bois au fond de ma poche et le dresse au-dessus de ma tête. De ses mains frémissantes, il tente de m'attraper pendant que je le chevauche. Seulement habillé de sa nudité il paraît fragile mais je connais l'innocence perverse que cachent ces monstres. Je le serre entre mes cuisses: mon étreinte sera fatale pour lui. Dans un dernier réflexe d'humanité, il protège son visage de ses bras, laissant son coeur sans défense.
Je le pieute sans état d'âme.
Il tombe en poussière.
La première nuit de sa non-vie a mal commencé.
...
En rentrant, j'ai envie de me retourner comme si la vision de Altman me rappelait.
A la maison, tout est plongé dans l'obscurité, les filles sont déjà couchées. Comme un automate, je monte l'escalier qui mène jusqu'à ma chambre à l'étage. Je m'effondre sur mon lit, le coeur au bord des lèvres. Il va falloir que je parvienne à trouver le sommeil.
Souvent, j'ai peur de dormir...
Une ballade au crépuscule suit le fil narcoleptique de mes pensées.
« Un, deux, trois... »
Je marche, indolente, sur un chemin qui serpente à travers bois. Le soleil est doux sur ma peau. Mes cheveux embaument des odeurs de l'été. Là-bas vers l'horizon, les collines sont douces et tutoient le feu du ciel.
« Quatre, cinq, six... »
Un peu plus loin, la bordure du chemin suggère le repos à l'ombre des cerisiers, une opportunité de me tenir à l'abri de la chaleur de cette fin de journée. L'air est velouté.
« Sept, huit neuf... »
Mes bras sont chargés d'un grand panier en osier d'où s'échappent les fleurs des champs que j'ai ramassées.
Je me sens légère, j'ai l'impression que mes pas volent au-dessus du sol. Par avance, l'ombre des arbres paraît si accueillante, le goût des cerises si sucré.
Oh, m'allonger enfin... oublier ma violence forcée.
La lisière du bois offre calme et silence à l'abri de ses feuillages. Au détour du chemin, un recoin plus sombre me propose un lit de verdure. En fermant les yeux, je m'étends au pied d'un grand chêne mort, le sourire aux lèvres. Le bouquet de fleurs coupées se mêle à la couverture d'herbe et de terre. A son contact , ma peau frissonne. Le tapis de fleurs et d'herbe folle est un prélude à l'enfouissement qui me gagne et m'entraîne vers le sommeil. Les paumes à plat, la tête dans les nuages, je sens la vie qui grouille au-dessous de moi. Le ciel, la terre, la terre, le ciel, principes contraires et pourtant intimement liés. Le temps s'accélère pendant que filent les nuages.
La lune, le soleil et les étoiles... le jour, la nuit, la nuit, le jour. Quand je rouvre les yeux, la nuit est tombée sur la terre et un froid intense a envahi le bois. La brume recouvre les broussailles d'une vapeur épaisse, cotonneuse et blanche. Le grand chêne mort plonge ses branches sinistres dans l'obscurité. Sa ramure noueuse se plante dans le ciel.
« Dix, onze, douze... »
Les cerises ont le goût du sang.
Une torpeur sourde paralyse mes membres et se répand dans tout mon corps. J'ai peur, oh m****, cette foutue comptine va me tuer.
Steve Altman avec son sourire décharné est au-dessus de moi. Son regard effroyable me fait tressaillir. Je n'ai rien ressenti quand le poids de son corps est venu s'accrocher au mien. Son étreinte m'enracine à la terre. Il prend une longue inspiration dans un râle morbide et se penche vers moi comme s'il essayait de happer mon esprit pour m'entraîner encore plus loin, vers d'obscures profondeurs. Un brouillard glacial m'engloutit. Je voudrais crier mais ma bouche se remplit de terre, mes poumons se bloquent.
Je suis réveillée par mon propre cri.
Mes draps sont froids, ma sueur est glacée. Cette fois, j'ai vraiment vu la mort en face.
Une nuit blanche, encore une, vient de s'écouler. Une nuit blanche à contempler le plafond et le vide, à travers le flou de mes larmes.
Dehors, par la fenêtre de la chambre, les premières lueurs de l'aube commencent à dégager les contours des toits. J'entends des pas menus devant ma porte. Les filles sont réveillées. Moi, recroquevillée contre mon oreiller, les genoux repliés contre la poitrine, je promène des yeux hagards sur les murs de ma chambre, en me balançant d'avant en arrière.
Souvent, j'ai peur de dormir...
...
Le fond de mon verre de Bourbon paraît inépuisable. L'ennui, c'est que l'immortalité m'a fait développer une résistance insoupçonnée à ce genre de remède. L'alcool me réchauffe les tripes à défaut d'avoir encore une saveur.
« Tu n'est pas accompagné ce soir Spike? »
Willy le patron est posté de l'autre côté du bar. Sa tête de fouine inspire la pitié. Il faut dire que sa carrure de gringalet, perdue dans une chemise hawaïenne beaucoup trop grande pour lui, contribue à le rendre inoffensif. Comment lui expliquer que toutes celles avec qui il a pu me voir ici ne comptent pas, ne comptent plus?
« Si! ai-je répondu en levant mon verre d'un air désabusé, ce soir je sors avec mon vieux pote Daniel. Jack Daniel! » Je vide le fond de mon verre cul sec.
« Et la jolie blonde? Celle avec qui tu es venu l'autre jour? Un beau brin de fille si tu veux mon avis, avec du caractère... »
Il veut parler de Buffy, bien sûr.
Difficile de ne pas la remarquer.
« C'est clair... »
Je ne suis pas persuadé que son incursion dans mon univers obscur lui ait beaucoup plu. Le bar de Willy est glauque. La partie de poker dans l'arrière salle avec les gros affreux que j'ai l'habitude de fréquenter n'est pas une sortie très recommandable pour une jeune femme comme il faut. Même si ce soir-là, elle à réussi à se laisser aller, je crois que l'enjeu de la partie a achevé de la dégoûter. Le chaton représente une friandise de choix pour un démon avide de chair tendre et délicate. Planter ses crocs dans la vie qui palpite, sentir une torpeur lente envahir les membres de sa proie, puis le goût de son sang au fond de sa gorge est une sensation extrêmement grisante. Pour un humain, c'est un concept un peu... difficile à avaler.
Je dépose mon verre sur le comptoir tout en lançant un regard autour de la salle.
« La même chose. Sinon, rien de neuf?
- Il y a une agitation inhabituelle en ce moment. Je ressens une impression vraiment bizarre et je suis pas le seul... C'est dans l'air.
- Explique-toi.
- L'autre jour, un fou furieux est venu beugler que la fin du monde était proche. Je l'ai foutu dehors. J'aime pas les fanatiques. »
Moi non plus.
Du menton, il me désigne un petit groupe qui se tient à l'écart.
« Va voir par là-bas. Ils viennent régulièrement depuis quelques temps, ils sont nouveaux en ville.
- Finalement, donne-moi plutôt la bouteille. » J'allonge un billet de dix. Je me lève mais le patron me rattrape par la manche.
« Eh! Reste sur tes gardes. »
Willy a toujours des bons tuyaux.
Les démons en question sont hirsutes et un peu rustres. Du genre tout en force et rien dans la cervelle. La bière coule à flot et la conversation est animée. Mieux vaut y aller doucement.
« Salut, les gars. Envie de distraction? » Un rire général, tordu et malveillant, accueille mon offre.
« T'as quoi à proposer? » Le démon recouvert de croûtes qui vient de me parler a l'air d'être le cerveau de la bande. Façon de parler. Si on devait faire affaire ensemble je resterais doublement sur mes gardes. Au ras de son encolure, brille discrètement une amulette. Je m'assois nonchalamment sur une chaise vacante et allume une clope. La décontraction la plus efficace se trouve dans une bouffée de nicotine.
« Poker. » Ai-je lancé avec désinvolture en posant ma bouteille de Bourbon sur la table. Un coup d'oeil circulaire m'attire des regards entendus et des sourires grinçants.
« Alors? Qui est le dealer? »
J'ai plus rien à miser. Va falloir jouer serré. Mais ce soir, quiconque voudra bouffer du vampire me trouvera prêt à en découdre.
...
La boutique se cache tout au bout de l'avenue commerçante dans un renfoncement discret et sa vitrine new-age à défaut d'être attractive draine autant de curieux que d'apprentis sorciers. Je pousse la porte de la Boîte à Magie.
« Salut, Buffy! » me lance distraitement Tara.
Anya occupée avec un client près d'un étalage me fait un signe de bienvenue pendant que Giles, lunettes sur le nez, s'occupe de la comptabilité en silence. Une lumière dorée se glisse entre les stores, se reflète sur le rideau de perles vertes. Les étagères de bois chargées d'objets hétéroclites sentent bon la cire. La vieille caisse enregistreuse trône sur le comptoir.
« Alors, on a bien reçu le sachet d'ortie? La passiflore, les clous de girofle, le millepertuis... » Willow est en train de vérifier le contenu d'un paquet. Assise en face d'elle, Tara émarge un bon de commande:
« Ils n'ont pas oublié la sauge cette fois?
- Non, soupire Willow, mais la qualité, ça n'a pas l'air d'être ça. » Elle soulève un sachet en plastique et observe d'un air connaisseur les herbes magiques. « En plus, elle a une drôle d'odeur. » dit-elle en respirant l'intérieur du sachet. « Je me demande avec quoi ils la font pousser. »
J'éclate de rire. « Heureusement que nous savons tous que c'est de la sauge que tu reçois par la poste!
- Pourquoi? » Willow affiche un air incrédule. « Tu penses à quoi d'autre Buffy?
- A rien d'autre que des herbes magiques, je t'assure! » dis-je en reprenant mon sérieux. Je prends une chaise et m'installe en face d'elles à la table de travail.
Willow se replonge dans son carton, en sort des fioles et des sachets surprenants. « Plume de cygne, larme de faon, écume de mer... » Elle échange un sourire complice avec Tara.
Anya, qui a raccompagné son client jusqu'à la porte, vient nous rejoindre.
« Avec l'éclipse de lune de la semaine prochaine, ils veulent tous des ingrédients pour des sorts de protection. » Elle s'assoit et complète le cercle. « On va bientôt manquer d'algues brunes. Willow, tu as vérifié la commande?
- Tout y est.
- Même les Manuels de potions élémentaires? Demande Giles à l'autre bout de la pièce.
- Oui! »
La clochette de la porte annonce l'arrivée d'un autre client. « Et les calendriers lunaires?
- Aussi. »
Anya se lève frémissante, en frottant ses mains l'une contre l'autre. « Les affaires reprennent! » Elle jubile en allant à la rencontre de son nouveau client.
Je ris sous cape. « Ça, c'est l'effet tiroir-caisse! »
Tara et Willow sont franchement hilares. Les entendre rire me fait un bien fou après la nuit horrifique que je viens de passer. Avec le temps, j'ai appris à gérer mes cauchemars prémonitoires. C'est le métier qui veut ça. On ne s'y fait jamais.
Mais brusquement, je repense aux orbites vides et à la bouillie de chairs noire et putride d'hier soir. Mon rire s'est figé. La nausée est revenue d'un coup. Des démons morts, j'en vois presque tous les jours, mais pas des hommes.
« Buffy, tu es toute blanche. » Willow est penchée vers moi, l'air inquiet, un bras autour de mon cou.
« Je vais bien, rassure-toi. » Je soulève les épaules. « Juste un peu secouée, c'est tout.
- Comment ça s'est passé hier soir?
- C'était... » Mon regard se trouble. J'ai la bouche amère. Willow me fixe avec attention. Elle a compris. Elle comprend toujours tout. Je me ressaisis. « ... c'était très instructif.
- T'as vu quoi, alors? » Sa voix est devenue grave.
« Un macchabée en état de décomposition. C'était pas joli-joli à voir.
- Remarqué quelque chose de particulier? »
Il faut que je m'arrache au souvenir de ces orbites vides, de ce rictus décharné. Je leur raconte tout: les lignes d'écriture peintes sur le corps tout entier et qui se réunissent à l'emplacement du nombril de la victime, la plaie sur la poitrine, le signe comme un cercle dans chaque main ainsi que sur le front et qui ressemble à un oeil ouvert.
« Ça avait l'air d'un alphabet bizarre, une écriture ancienne... géométrique. »
Tara réagit tout de suite. « Et sur ses pieds? Tu n'as rien remarqué sur ses pieds?
- Buffy, je sais que c'est dur, mais il faut que tu nous en dises plus. »
Mon regard s'embue et j'articule avec difficulté: « Oui, sur ses pieds aussi... »
Willow s'est redressée d'un bond ce qui n'est pas sans éveiller l'intérêt de Giles qui a suivi toute la conversation à l'écart. « On a un début de piste. On peut commencer les recherches. » Elle se dirige sans hésitation vers un rayonnage où s'alignent livres et vieux grimoires. Les voilà tous les trois en train de farfouiller dans les traités d'astronomie et d'alchimie ou dans d'étranges lexiques d'alphabet runique, exactement de quoi ravir l'ancien bibliothécaire et combler la curiosité de Willow.
J'ai passé la minute suivante à réfléchir à toute cette histoire. Je dois me reprendre. Ne pas me laisser glisser. Où ai-je vraiment envie d'être à l'instant présent?
« Je crois que j'ai besoin d'un peu d'action. Je vais patrouiller avec Spike ce soir.
- Tu patrouilles beaucoup, en ce moment. » Remarque distraitement Willow.
Dans un mouvement affairé, Anya est revenue vers le comptoir avec son client. Je regarde pensivement la caisse enregistreuse.
Que signifie cette mascarade? Pourquoi avoir liquidé ainsi ce pauvre diable?
Des éclats de voix se font alors entendre dans l'entrée. Il me faut quelques secondes pour m'arracher à mes pensées et découvrir que Dawn, son sac de cours sur l'épaule, fait une entrée fracassante dans la boutique accompagnée d'Alex.
« Je ne suis plus une gamine! »
Anya les fusille du regard. Sous l'effet de la surprise, Giles lève des yeux ronds au-dessus de son lexique de langues anciennes, Willow et Tara oublient un instant leurs livres.
« Je suis encore capable de rentrer seule à la maison après l'école!
- Tu t'es jetée dans la gueule du loup, rappelle-toi.
- Parce que toi, tu n'es jamais sorti entre copains les soirs d'Halloween? » Alex a l'air désemparé. A son âge, nous pourchassions déjà les vampires, et toujours sans autorisation parentale.
Dawn dévale les quelques marches qui nous séparent et me fixe avec colère.
« Tu crois que je ne peux pas me garder toute seule? »
Je lance un regard désespéré à Giles espérant le voir prendre les choses en main. Il capte de suite ma détresse et vole à mon secours.
« Nous pensons que tu ne te rends pas toujours compte des risques, déclare-t-il posément.
- Ça ne doit pas se reproduire. » Ai-je ajouté en la fixant durement.
Je n'ai pas du tout apprécié son escapade nocturne avec Janice et leurs petits-amis vampires. Je me revois encore retourner tout Sunnydale avec Spike à la recherche de ma soeur et de sa copine, Giles seul dans le bois et cerné par une douzaine de vampires à deux doigts de se faire massacrer. Cette petite plaisanterie aurait pu très mal tourner pour tout le monde.
Tara s'approche de moi en portant une pile de livres et me dit avec sa douceur habituelle:
« Ne t'inquiète pas. On ne va pas tarder à rentrer, de toutes façons.
- Et moi, je jetterai un coup d'oeil sur ses devoirs. » Willow s'approche
de Dawn et pose chaleureusement sa main sur son bras. « Tu vas voir, les maths, c'est très amusant! Un jour tu comprendras que la connaissance est la meilleure arme des femmes. »
Resté en retrait près d'un rayonnage, Giles drape Willow d'un regard préoccupé. Même s'il prend de plus en plus de recul, mon ancien observateur veille encore sur nous. Il sait pertinemment que Willow, qui a assidûment fréquenté les bibliothèques, finit toujours par découvrir ce qu'elle cherche, même ce qui est introuvable. Il y a quelques temps, dans le savoir des livres de magie, elle a même dégoté une formule contre-nature pour ressusciter les morts.
...
J'aime bien les fins de journées à Sunnydale. Elles se terminent dans le calme propre aux petites villes. C'est le moment tant attendu, celui où la lumière du soleil disparaît enfin à l'horizon, où la fraîcheur du soir commence à courir les rues. Le jour baisse. La nuit augmente, gagne le ciel, déborde sur les collines et envahit les cimetières.
C'est l'heure des monstres.
J'enfile mon long manteau de cuir noir et sors de ma crypte. L'obscurité qui autrefois m'habillait comme une seconde peau me paraît désormais terne et sans attrait. Ces derniers temps, je ne supporte plus sa langueur glacée, la solitude et le silence qu'elle m'impose. Depuis que la Tueuse s'est relevée de parmi les morts, je suis attiré vers elle par un charme irrésistible, comme un papillon de nuit est captivé par la lumière. Avec grâce et naturel son parfum virevoltant s'est posé sur moi. Il vient me chercher. Il sent le soleil, l'amour et le paradis perdu.
Je sais qu'elle est là.
J'ai ressenti sa présence avec une intuition évidente. Dans l'obscurité que dissipent les rayons de lune, je pars en quête de sa douce lumière. Je l'aperçois de dos au détour d'un bosquet. L'ombre dessine amoureusement sa silhouette tendre, harmonieuse, caressante. Buffy est assise sur une tombe, au pied d'un ange de pierre, et triture pensivement le sol avec un pieu en bois.
« C'est étrange. Tu es toujours là quand je vais mal, dit-t-elle sans se retourner.
- Il va bien falloir que tu finisses par t'en apercevoir, Summers.
- M'apercevoir de quoi? Dit-elle en haussant les épaules. Que tu as de grandes dents? » Légèrement amusé, je me place devant elle et la regarde bien en face.
« Mais c'est pour mieux te croquer mon enfant! » Je la dévisage fièrement. Elle baisse les paupières.
Qu'est-ce qu'elle croit à la fin? Que c'est dans ma nature de bête de m'approcher aussi près des belles, de leur offrir des mots doux? Alors que je pourrais la boire jusqu'à la lie, lui arracher sa jolie tête blonde et me curer voluptueusement les dents avec ses os de Tueuse? Alors que je pourrais la renverser à terre en la faisant mourir de peur et de plaisir à la fois, me repaître de ses cris de terreur et de jouissance mélangés? Au lieu de ça, je suis suspendu à ses lèvres, et quand je suis avec elle, tout disparaît alentours, il n'y a qu'elle.
Plus rien qu'elle.
« Qu'est-ce qui ne va pas? »
Elle contemple le vide. J'aime son regard mélancolique. Elle est tellement belle quand elle est triste.
« Je ne dors plus. Et quand j'y arrive, les choses sont pires à mon réveil. Depuis mon retour, j'ai l'impression de faire semblant de vivre. » L'ombre de ses cils caresse sa joue.
Je me demande à quoi ressemblent les cauchemars qui peuplent ses nuits.
Si de son côté, elle pouvait imaginer une seconde ce qui hante mes journées sans sommeil, elle me pulvériserait sur place. Pourtant, quand nous avons combattu ensemble l'autre soir au Bronze, j'ai clairement senti la brutalité de son désir. Ardent. Féroce.
Tu es loin d'être aussi paisible qu'une simple fleur des champs, Amour. Tu es aussi violente qu'un soleil de minuit. Tu brilles tellement fort que tes rayons embrasent mes rêves.
Mon coeur mort vibre d'une chaleur indescriptible quand je suis près de toi.
« Je ne veux pas que tu souffres. »
Quand tu es revenue d'outre-tombe, j'ai compris que tu perdais pied. J'ai été le seul à le voir. Désormais, nous sommes pareils. La mort est ce que nous lie l'un à l'autre. Un papillon de nuit s'abat dans un froissement d'aile sur la tombe.
« La vie est tellement éphémère, Buffy. Tu vas te battre. Tu vas survivre. »
Elle se redresse devant la statue et elle se superpose à l'effigie de pierre. De derrière ses épaules s'échappent les ailes grises. Elle est morte. Elle est vivante. Elle est mort-vivante.
Comme je l'ai dit.
Nous sommes pareils désormais.
...
Bien que le hasard s'amuse constamment à nous remettre face à face, au départ rien ne m'obligeait vraiment à faire équipe avec lui. Au fil du temps, il est devenu un allier de poids. Après tout, nous sommes de vieilles connaissances.
Depuis mon retour, je sens que quelque chose ne tourne pas rond chez lui. En ce moment précis, par exemple, je me demande pourquoi Spike persiste, la tête inclinée sur le côté, à porter une attention singulière à ce qui pourrait encore résonner au fond de moi. Curieusement, le silence qui s'est installé entre nous n'est pas une rupture mais un échange sans parole. Avec moi, il a abandonné son fameux sourire carnassier depuis bien longtemps. J'ai beau savoir qu'il est avant tout un prédateur, je comprends sa nature profonde. Je suis passée par les mêmes sentiers que lui.
« Je te ramène chez toi? » Finit-il par me demander l'air désinvolte en enfonçant ses mains dans ses poches.
« Pourquoi? Je ne voudrais surtout pas que tu te fasses des idées. »
Je contrôle le ton de ma voix. Aucun sentiment, aucune marque d'intérêt ne doit troubler la surface.
« Alors comme ça, t'as pas envie de compagnie?
- De compagnie? Non! Non. La patrouille est terminée, je rentre, c'est tout.
- Tu n'étais pas venue me chercher pour patrouiller peut-être? » Il ravale un sourire, fier d'avoir deviné mes intentions.
Depuis le temps que je combats les vampires, j'ai l'expérience des monstres. Tout devrait me faire peur en lui, sa noirceur, son impulsivité, sa violence arrogante. Pourtant, je me sens étrangement proche de sa lassitude secrète. Quelque chose qui a peut-être à voir avec la cicatrice de son sourcil, ou avec les blessures de mon âme cabossée. Comme lui en son temps, je tiens également le rôle stérile de l'exécutrice. Et pour le bien de tous, en plus. Qu'en est-il pour moi en fin de compte?
Immobile devant ma porte éclairée, je le regarde s'éloigner. Son manteau s'efface progressivement dans l'ombre au rythme cadencé de ses pas, noir sur fond noir.
Quand je rentre, je trouve les trois filles vautrées sur le canapé. La télévision ronronne dans le salon. Dawn et Willow sont en train de se disputer des cookies au chocolat et Tara savoure un thé aux fruits rouges.
« Salut, les filles, ça bosse dur à ce que je vois.
- Viens t'asseoir avec nous. » me lance Dawn et elle se serre pour me faire une place. Elle tapote le canapé.
« Et alors tu me disais, Dawn? » Demande Willow. « Ton Mike, il est joli garçon?
- Il a des yeux à tomber! » Je m'assois avec elles. C'est bon de ne plus penser à rien.
Sur Disney Channel, on passe Les Trois Petits Cochons. C'est délicieusement régressif. Je prends un cookie. La saveur suave et sucrée du chocolat fond sur mon palais et me procure un bien-être immédiat. Ça me fait toujours cet effet-là. Je pose ma tête sur l'épaule de Dawn. Willow se cale dans les bras de Tara.
La télé annone des histoires pour les gamines sages. Sur une mélodie entêtante, des petits cochons en costumes marins chantent en jouant de la flûte.
« Qui a peur du grand méchant loup?
C'est pas nous,
C'est pas nous...
Qui a peur du grand méchant loup... »
C'est pas moi,
C'est pas moi.
...
New York City 1977
Le ciel terne et bas dégobille dans les caniveaux sa bile pesante et grasse. Les fins de journées sont tristes à New York. Les couleurs des rues ont disparu et le décor coule le long des lignes verticales des immeubles. Tout est au mieux pour les créatures de l'ombre qui viennent se fixer ici: le jour diminue à mesure que la pluie augmente. Juste au-dessous du ciel noir et ténébreux, les buildings se plongent indéfiniment jusqu'aux trottoirs crasseux des avenues, étirant leur ombre menaçante dans les rues pluvieuses d'automne.
Les pieds dans la flotte, je bas le pavé frôlé par des dizaines de silhouettes grises, pendant que les taxis d'un jaune délavé dérapent dans un bruit d'éclaboussures continu. Immobile un instant dans la foule pour me repérer, je remonte mon col tout en observant les hommes s'agiter autour de moi. Ils se démènent au rythme de leurs petites vies étriquées, ils courent dans le vacarme dicté par leurs rendez-vous. Les cols blancs pressés, l'attaché-case en main, bousculent le pas tranquille des promeneurs. Je croise des afro-américains en casquettes black panthers et Pataugas. des teenagers aux cheveux longs qui traînent leurs blue-jeans pattes d'éph' tout en portant un regard désoeuvré derrière leurs lunettes rondes. Plus loin, au bout du trottoir, la gueule du métro avale quotidiennement son comptant d'existences insignifiantes. Ainsi satisfaite et repue, la ville digère en son sein des milliers d'âmes pressées.
Souvent, je m'égare au pas d'une beauté pâle au regard charbonneux. Une excitation familière et lancinante monte en flèche au claquement régulier de ses talons aiguilles et ma faim devient incontrôlable. Je cours la rejoindre sur-le-champ dans la ruelle sans lumière où elle s'évade, là où mon désir grandit à mesure que je m'enfonce en elle.
La nuit tous les loups sont gris.
Le soir, les néons s'allument et les rues s'animent de rencontres croustillantes. La vie pulse dans les artères de la Cité. Les magasins et les restaurants se remplissent d'un flot régulier et continu. L'existence s'accélère jusqu'au vertige et si je nie l'évidence de cette réalité, c'est pour mieux dénoncer l'imposture de ma fausse nature.
Je suis pourtant à l'affût d'une chance nouvelle.
En arrivant ici, j'ai clairement compris que le monde avait changé. J'avais quitté l'Angleterre pour voir le Nouveau Monde. A force de traverser le temps et l'espace comme si je passais infiniment à l'étape suivante, la vielle Europe était devenue trop petite pour moi.
Éternellement jeune je pompais la vie des autres, collé comme une sangsue à leur frénétique besoin de vivre. J'étais spectateur sans jamais pénétrer les souffrances de l'existence comme si entre les hommes et moi se dressait une barrière invisible. Leur espèce fragile me paraissait insignifiante. Leur constitution défaillante, dénuée d'instinct, d'odorat et de force, leur condition de simples mortels les destinaient exclusivement à être des proies. Il y avait eux et nous. Nous, nous étions d'une autre trempe. Nous étions de la race des saigneurs.
Eux, ils étaient juste bons à bouffer.
Dans la foule, des visages invisibles défilent encore sans consistance matérielle. Je veux quelque chose de différent. C'est toujours cette chienne que je cherche. Plongée dans la pénombre surgit la longue silhouette d'une femme en manteau de cuir noir. La peau brune, cambrée et athlétique, elle guette mon approche à distance depuis un escalier de secours. Cette fille-là est un vrai fauve; elle connaît son territoire par coeur. Les individus de mon espèce, elle les repère d'instinct.
De l'autre côté de la rue, guidé par une impulsion destructrice, je lève la tête vers le toit de l'immeuble.
Tôt ou tard, j'aurais ta peau baby. Et ce sera bon.
Tellement bon.
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« Et nous, on mange quoi ce soir? J'ai un appétit d'ogre.
- Pizza. »
Dawn est folle de joie à l'idée du menu de ce soir. Elle adore manger n'importe quoi.
J'ai « invité » toute la bande à dîner à la maison. La vérité, c'est que je n'ai pas eu le courage de faire la cuisine pour tout le monde. Un vieux grimoire sous le bras, Giles est arrivé en premier, fort heureusement suivi de près par Alex et Anya qui n'ont pas oublié de venir... avec les pizzas.
Tara est venue m'aider à préparer le pop-corn dans la cuisine. La lumière tamisée révèle sa tenue de la journée, qui se compose modestement d'un haut baba-cool clair avec une jupe longue. Ses cheveux sont retenus dans un chignon flou. La timidité se devine dans chacun de ses actes, mais quand elle parle elle s'ouvre comme une fleur. Je respire ses ondes positives.
« Il t'a dit qu'il ne savait rien?
- Non, mais les nouvelles vont vite dans la Bouche de l'enfer.
- Tu crois qu'il pourrait apprendre quelque chose?
- Avec Spike, on n'est jamais sûr de rien. Il apparaît, il disparaît... Au gré de ses envies et jamais où on l'attend. »
L'espace d'une seconde, la douceur étrange de la nuit dernière flotte dans mon esprit. Est-ce que j'ai rêvé ou j'ai cru entendre un froissement d'aile?
La sonnerie du micro-onde me réveille de ma torpeur. Tara attrape le pop-corn et le verse dans un grand saladier. Dawn entre en sautillant dans la cuisine à ce moment-là, toute à sa joie de voir les scoobies réunis ce soir. Tara se rapproche de moi pour ne pas être entendue de ma soeur.
« Je serais plus tranquille si on savait qui sont les démons qui vous ont attaqués l'autre soir. On saurait au moins comment se protéger. Même avec la description que tu nous as faite, on n'a encore rien trouvé.
- Je peux vous aider si vous voulez. » Dawn paraît décidée à se mêler à la conversation.
J'attrape le saladier des mains de Tara et le tend à Dawn avec autorité.
« Tu peux amener ça dans le salon? » Je tombe sur l'expression butée et un rien furibarde de ma soeur.
« Tu t'imagines que je ne sais pas de quoi vous parlez?
- Amène ce saladier...
- Tu n'as pas à m'écarter de ce qui se passe. Moi aussi je vis avec ça tous les jours. » Dawn grandit et ce n'est pas toujours facile pour elle. J'ai tendance à l'oublier. Je contemple ses beaux yeux clairs.
« Je suis inquiète, c'est tout. »
J'ai réuni les scoobies à la maison ce soir pour discuter des dernières nouvelles. Les bavardages vont bon train. Anya est enchantée d'évoquer ses préparatifs de mariage et parle chiffons avec Dawn et Tara. Alex, visiblement ennuyé par ces trucs de nana, préfère se réfugier dans ses anecdotes de boulot, coincé à l'autre bout du canapé. J'essaie vainement de me sentir concernée.
« Les clients nous disaient: pas de ciment, pas de brique, pas de bois...
- Ah...
- Ils voulaient tellement serrer le budget qu'on a fini par leur demander s'ils voulaient qu'on leur construise une maison en paille!
- Ah?
- Non, mais t'imagines... en paille! Pour rigoler, j'ai même demandé s'ils voulaient que je souffle dessus.
- Tiens, c'est curieux. Ça me rappelle quelque chose...
- En ce moment je n'ai que des clients complètement dingues! Vous imaginez un peu Giles? »
En quelques minutes, la table basse du salon est encombrée des boîtes vides et des restes de pizza.
Après avoir longuement hésité, Willow a jugé indispensable de nous parler à tous. La façon dont je la vois chuchoter à voix basse avec Giles depuis de longues minutes ne me dit rien qui vaille. La table disparaît maintenant sous des kilos de livres. Ils sont tous les deux penchés sur le vieux grimoire au volume plutôt impressionnant dont le contenu doit être assommant.
Plantée au milieu de la pièce, j'attends que le calme se fasse dans les rangs pour lancer le débat. Dawn est venue discrètement nous rejoindre. Je vois bien qu'elle cherche à se faire toute petite.
« Comme vous le savez tous, il y a eu des événements bizarres ces derniers jours. Nous devons trouver ce qui se trame.
- Plus vite on saura ce qui se passe, plus vite on pourra se protéger efficacement. » Surenchérit Tara en jetant un coup d'oeil à ma soeur.
Alex, le saladier sur les genoux, se goinfre de pop-corn, l'air perplexe.
« Tout d'abord, les monstres qui vous ont attaqués Spike et toi l'autre soir au Bronze, ensuite le macchabée barbouillé de peinture qui t'a valu une gentille petite visite à la morgue... » Il se tourne vers Anya, franchement rigolard. « C'est la pleine lune ou quoi? »
Elle lève les yeux au ciel.
« Aucun rapport. La pleine lune, c'est demain soir.
- A votre avis Giles, est-ce que ces événements sont liés?
- Rien ne permet concrètement encore de l'affirmer. Et malheureusement, je n'ai pas vu les inscriptions.
- J'ai pourtant le sentiment qu'ils le sont. Willow, quel est ton avis sur la question? »
Le regard de la petite sorcière rousse devient sérieux. Elle dévisage Giles avec appréhension.
« Alors voilà. Cette affaire ne nous disait rien qui vaille. Ce qui s'est passé, c'est tellement inhabituel... Avec Tara, on pense que ce n'est pas un démon isolé qui a fait le coup. Les peintures sur le corps et surtout... les yeux...
- C'est un sacrifice humain. » déclare Tara d'un bloc. « Et ce que nous ne savons pas encore, c'est pourquoi il faut sacrifier quelqu'un.
- Donc, pas de démon à tuer cette fois? Vous me décevez. J'avais justement envie d'un peu d'action. »
Il y a comme un blanc. Les filles se regardent embarrassées.
« C'est pas qu'un démon, Buffy. » La voix de Willow est inquiète.
Giles se racle la gorge. Puis il prend la parole avec cette sorte de détachement typiquement britannique comme si son annonce ne présentait aucune gravité. Ce qui, bien évidemment, provoque inévitablement l'effet inverse.
« C'est un rituel. C'est de la magie noire. Il faut regarder dans les livres interdits.
- Ceux que vous avez mis sous clefs à la boutique de magie?
- Je crains que nous n'ayons pas le choix. » dit-il en essuyant méticuleusement ses lunettes.
Willow retient son souffle et son regard va de l'un à l'autre. « Oh! J'ai... j'ai peur de ce que nous allons y trouver... »
L'inquiétude de la petite sorcière ne m'a pas échappé. Elle connaît les puissances occultes contenues dans ces livres et les dangers qui en découlent. Les connaissances qu'on y trouve peuvent la conduire sur des chemins encore inexplorés, où elle touche du doigt l'ivresse d'agir sur les choses et les êtres en ne rendant des comptes qu'à elle-même.
Aurait-elle peur de perdre le contrôle?
...
Le visage de la demi-portion s'illumine quand elle me voit dans l'encadrement de la porte. Les longues heures de deuil et de tristesse partagés avec la petite soeur de la Tueuse nous ont rapprochés ces derniers temps.
« Salut, globule! Je passe voir si tout va bien. »
Elle me lance un vrai sourire. Aux heures les plus sombres, j'ai juré à la Tueuse de la protéger quoiqu'il m'en coûte. « Tu as peut-être entendu parler des démons qui nous attendaient à la sortie du Bronze? »
C'est pas mon genre de m'inquiéter pour qui que ce soit, mais parfois ça me fait bizarre d'être passé dans le camps des gentils.
Elle affiche une expression ennuyée.
« Je n'entends parler que de ça. Et tu sais quoi? Même pas peur! Dis, Spike, je peux venir te voir demain soir?
- Seulement si ta grande soeur t'autorise à passer.
- J'ai hâte que tu me racontes une autre histoire. »
Je prend un air imperturbable et soulève un sourcil menaçant.
« Une histoire à faire dresser les cheveux sur la tête, c'est ça? » La demi-portion hoche énergiquement la tête. Elle aime les récits nocturnes, passablement édulcorés et racontables aux moins de dix-huit ans, bien évidemment, où je tiens invariablement le rôle de la grande brute sanguinaire.
Mais ce n'est jamais vraiment elle que je viens voir.
« Buffy est là?
- Il ne manquait plus que toi!
- Plus que moi? »
Elle s'efface sur le côté. Je jette un regard sur ma gauche. Enlacés sur un fauteuil, Harris et Anya sont dans le salon, penchés sur un livre ouvert. Ils poursuivent une discussion très animée avec la rouquine. Je tente de réprimer un geste d'agacement. C'était seulement, Buffy que je voulais voir, pas toute la clique.
Pour couronner le tout, Giles est là aussi. Je sais par habitude qu'il ne baisse sa garde que quand je me tiens le plus loin possible de sa Tueuse. Il se pointe et se tient devant moi dans une attitude butée comme s'il faisait barrage de son corps. Il ne me laissera pas avancer davantage à moins que je ne dévoile la raison de ma visite.
« Il y a des bruits qui courent en ville. »
Les poings sur les hanches, l'ancien observateur soupire visiblement très énervé.
« Spike, combien tu veux pour ce renseignement? » Comme chaque fois la rencontre tourne rapidement à l'affrontement, je décide de calmer le jeu en répondant crânement.
« J'ai pas besoin de ton argent, Ruppert. L'autre soir, j'ai gagné avec une paire de dames. »
Buffy vient d'apparaître derrière lui. Je la regarde droit dans les yeux et coupe court par une remarque brusque.
« De toutes façons, ce n'est pas toi que je suis venu voir.
- Viens, Spike. » Me dit-elle en m'entraînant dans la cuisine. Elle s'appuie contre l'évier, dos à la fenêtre, légèrement tournée vers moi, pendant que je traîne à m'installer sur le plan de travail. Elle me considère longuement avant de dire d'un ton très calme:
« Un poker chez Willy, c'est ça? »
Je la dévisage silencieusement. Une douce clarté esquisse les lignes fugitives de ses lèvres, les formes imaginaires de son corps. La petite lumière dans ses yeux verts est indéchiffrable. Subjugué, je finis par dire:
« Il faut que je te parle, mais pas ici... »
Depuis la cuisine, parmi le bourdonnement des conversations, j'entends clairement Harris demander à Anya.
« Je rêve ou je viens de voir passer Evil Dead?
- Il est dans la cuisine avec Buffy. Ils sont probablement encore en train de se bouffer le nez.
- Tu crois qu'il sort les crocs?
- Possible. Mais elle ne va pas tarder à lui montrer ses griffes, à mon avis. » Ils oublient seulement que l'ouïe est un sens très développé chez les vampires. Mon entrée dans le salon avec Buffy suspend les commentaires, mais s'ils pensaient m'envoyer leurs putains de vannes en toute discrétion, c'est raté.
Sauf qu'apparemment, ce crétin d'Harris n'en a pas tout à fait fini avec moi.
« Alors tu t'es encore fait jeter? » Me déclare-t-il d'un air satisfait en me torpillant du regard, le bras plongé jusqu'au coude dans un saladier rempli de pop-corn. Pour toute réponse, je le gratifie d'un regard noir et dresse mon index dans sa direction.
« Ça suffit maintenant! » Tranche Buffy excédée. « Spike est de notre côté, il est venu donner des informations. » Elle se tourne vers moi, les bras croisés sur la poitrine. « Bon alors, qu'est-ce que tu as à nous dire? »
En public quand elle m'adresse la parole, son ton est toujours froid et distant. Presque condescendant. Pour elle, je suis pire qu'un animal. Bon sang! Je suis vraiment tordu pour m'imposer ça.
L'attention du groupe est cependant concentrée sur moi. Je prends donc tout mon temps pour annoncer la nouvelle avec un mépris clairement affiché.
« L'autre soir, au Bronze, c'était des guerriers du mystère. »
Giles commence fébrilement à farfouiller dans ses livres sous l'air interrogateur des autres. L'ambiance s'est rafraîchie d'un coup. On n'entend plus que le bruit des pages qui se tournent. La tension est palpable.
« Pourquoi tu n'as rien dit plus tôt?
- J'avais un doute... j'ai voulu vérifier.
- Vérifier quoi? » Buffy paraît soudain nerveuse.
« Ce sont des mercenaires... » Déclare Giles, les lunettes émergeant au-dessus de ses livres. « ...un groupe apparemment hiérarchisé et qui se vend au plus offrant.
- Dommage! L'argent de la caisse ne suffira jamais.
- Anya, c'est pas malin de dire ça, alors qu'on vient d'apprendre qu'on a peut-être une armée de démons à nos trousses!
- Attendez Giles, vous avez parlé de mercenaires? » Intervient la rouquine.
« Des mercenaires... Ça veut dire qu'il y aurait un commanditaire? »
C'est Buffy qui vient de mettre le doigt dessus. Ils se dévisagent tous, soudainement interdits.
J'en profite pour sortir mon argument-clé.
« Et puis surtout, j'ai trouvé ça. » Je sors de ma poche la vieille amulette en bronze doré. La bande au grand complet a les yeux fixés dessus. C'est Anya qui réagit la première. Son passé de démon de la vengeance contribue à nous donner des connaissances communes. Elle se jette sur moi.
« Où tu as eu ce médaillon? » Elle me l'arrache presque des mains. Elle peine à trouver ses mots, partagée entre la surprise et l'incompréhension.
« Ce n'est pas possible. Elle n'existe pas dans cette dimension.
- Ah?... tu crois ça!
- C'est une légende.
- Ce n'est pas qu'une légende.
- Non? Tu veux dire que... » Les autres nous écoutent, bouches bées, dévorés d'impatience, à deux doigts de l'explosion. Buffy nous interrompt.
« Mais vous allez nous dire ce que c'est à la fin? »
Anya paraît désemparée. Je mets fin à leur supplice.
« C'est la marque des dominés. »
Le groupe en entier est penché sur le vieux bijou, doré et patiné par le temps, qui se trouve dans ma main. Le bronze frappé dessine clairement un oméga.
Le crétin nous considère de son air stupide.
« La marque des... quoi? »
…
Commentaire de fin: Dans le prochain chapitre, Buffy a un rencard dans une crypte et vous allez en apprendre davantage sur l'existence de Spike à New York à la fin des années soixante-dix.
Et puis aussi, amis lecteurs: J'aimerais vraiment avoir votre avis sur ce que vous venez de lire. Une petite review me fera super plaisir! Ne vous sentez pas obligés de me brosser dans le sens du poil. Vous avez aussi le droit de dire ce que vous pensez.
