Mai 2003, Harry
« Harry, sors de là. » La voix de Ron était lourde de menaces.
Un bras derrière la tête, les yeux rivés au plafond, Harry n'avait aucune intention d'obtempérer. Du bout de sa baguette, il faisait machinalement tourner le mobile musical dont il avait coupé le son; les balais volants et les vifs d'or suspendus, scintillants, suffisaient à le maintenir hors du temps et du monde. Étendu dans la pénombre, il se sentait vidé de toute substance, une coquille résiduelle ayant autrefois contenu un homme.
« Alohomora ! »
La porte ne s'ouvrit évidemment pas et l'échec du sortilège fut ponctué d'un coup de poing rageur sur le panneau de bois. Tiré un instant de sa rêverie, Harry haussa un sourcil. Ron pensait-il réellement qu'il laisserait son refuge à la merci d'un sort que des enfants d'onze ans pouvaient maîtriser ?
« Tu perds ton temps, va-t'en. » marmonna-t-il, à peine assez fort pour que son ami l'entende.
« Je ne partirai pas avant que tu sortes de là ! » répondit Ron fermement. « Harry, c'est ridicule, ce n'est pas en restant dans cette chambre que tu feras rev…
- Ferme-la, Ron ! Tait-toi, ou je te jure que…
- Tu me jures quoi ? Pour me lancer un sort, il faudra que tu sortes de là d'abord ! »
Harry soupira, se frotta les yeux. Il était las. Un coup de baguette plus tard, le mobile se remit à tourner, mais il ne le regardait plus. Un bruit sourd contre la porte lui fit deviner que Ron venait de s'y adosser.
« Écoute, Harry. Je sais que c'est dur, moi aussi j'ai du mal, mais tu ne peux pas te laisser mourir comme ça. »
Je n'ai aucune envie de discuter de ça avec toi.
« Tout le monde s'inquiète pour toi ! Même Robards se demande pourquoi tu ne viens plus aux cours et Merlin sait qu'il est le dernier à chouchouter les apprentis. »
Le chef des Aurors ne s'intéresse à moi que comme suspect potentiel. Il a tenté de me faire porter le chapeau du meurtre, tu as oublié ?
« C'est bientôt les examens, il faut que tu les passes ! Quand on aura nos diplômes, on pourra demander à voir le dossier, on pourra faire quelque chose ! »
Dégage, Ron. Fiche le camp. Laisse-moi tranquille.
Sans bruit, le mobile continuait à tourner. Harry, absorbé par son silence, cessa de prêter attention aux arguments et exhortations que son ami tentait de lui faire entendre à travers les murs. Lorsque Ron abandonna et se décida à quitter les lieux, il ne broncha pas; en réalité, il ne s'en aperçut même pas.
La chouette hulotte s'installa sur le rebord de la fenêtre à l'aube. Elle frappa une fois, puis deux; à sa patte se trouvait une lettre scellée aux armes du Ministère. Harry, peu réactif aux humeurs du volatile, ne dormait pourtant pas; affalé dans un divan devant la cheminée, il regardait mourir le feu qu'il avait préparé lorsqu'il avait décidé, vers minuit, de se servir un verre. L'alcool, oublié sur la table basse dans la dernière tasse propre sur laquelle il avait pu mettre la main, paraissait presque noir. Impossible de se rappeler ce dont il s'agissait, mais puisqu'il n'y trempait pas les lèvres en définitive, ça n'avait aucune importance.
L'oiseau attendit qu'il ne reste que des braises dans l'âtre pour passer par la cheminée. Avec un hululement indigné, il tendit la patte et mordit férocement les doigts d'Harry lorsqu'il tira la mauvaise ficelle, resserrant le rouleau de parchemin au lieu de le libérer. L'index en sang, le Gryffondor parvint enfin à récupérer sa missive, laissant avec indifférence la chouette éventrer le bras de son canapé et fienter sur le tapis en guise de vengeance avant de reprendre le chemin des airs.
Cher Mr Potter,
Nous sommes au regret de vous annoncer qu'en vertu de la réglementation estudiantine concernant l'absentéisme aux examens et épreuves ministérielles de la formation d'Auror (article 1034, alinéa E), la remise de votre diplôme sera retardée pour une durée indéterminée.
De plus, conformément au décret 328 soumettant l'admission en formation d'Auror à la présentation d'extrait de casier judiciaire vierge, votre candidature ne pourra être reconsidérée à l'automne prochain sans une procédure d'appel. Vous trouverez les formulaires adéquats dans le document ci-joint, lesquels devront impérativement nous parvenir avant le 12 juin de l'année 2003 afin d'être pris en compte dans votre dossier.
Vous espérant en bonne santé, nous vous prions d'agréer, cher Mr Potter, l'expression de nos sentiments les plus distingués.
Chef Auror Gawain Robards
Département de la Justice Magique
Ministère de la Magie
Harry mit longtemps avant de comprendre le message réel derrière les formalités douteuses et la langue de bois habituelles du ministère. Mais lorsque les mots eurent frayé leur chemin dans son cerveau endormi, il froissa rageusement le parchemin et l'expédia dans l'âtre sans plus de cérémonie. Le contenu alcoolisé de la tasse qui suivit fut suffisant pour brièvement faire renaître les flammes dans le foyer qui refroidissait.
Cher Harry,
Ron m'a dit que tu refusais toujours de lui parler et de sortir de chez toi, alors j'ai décidé de t'écrire cette lettre et j'espère que tu laisseras entrer Coq. Je m'inquiète beaucoup pour toi, tu sais. Je sais que ce que tu vis est difficile, Ginny était mon amie aussi ! Mais elle ne voudrait pas que tu te laisses sombrer, Harry, j'en suis persuadée. Ginny aimait la vie. Elle aurait détesté te voir dans cet état et pour être franche, je déteste ça aussi. Je suis certaine que Ron est d'accord.
Écoute, Ron vient de recevoir son diplôme d'Auror, as-tu reçu le tien aussi ? Neville et Luna veulent organiser une soirée pour fêter ça, ils aimeraient beaucoup que tu sois présent. On a tous besoin de se changer les idées. Toi aussi, Harry !
Viendras-tu ? S'il te plait, dis oui ! J'ai demandé à Coq de rester jusqu'à ce que tu répondes.
Amitiés, Hermione
