4.

Au bord de la piscine ronde du Manoir, Ayvanère lança un coussin sur la tête de son mari.

- Arrête de hurler « Kwendel », tu as suffisamment répété qu'il te suffisait de songer à lui pour le faire venir !

- Justement, il n'aboule pas ! Il doit devenir sourd avec l'âge.

- Aldie, il ne vieillit pas !

- Kwendel ! hurla encore Aldéran.

- Saute dans la piscine, noie-toi et tais-toi ! lança Ayvanère sous son parasol solaire.

- Merci, mon amour, ironisa Aldéran en plongeant dans l'eau pour quelques longueurs, avant de ressortir.

Il se rinça sous une des douches, se sécha et revint sur la chaise-longue près de sa femme.

- A quoi songes-tu soudain ? fit-elle, plus sérieuse.

- Si Kwendel ne me répond pas, il est peut-être occupé…

Ayvanère se redressa.

- Albior ?

- Je l'espère, je le pense…

- Tu ne peux pas t'en assurer, surnaturellement parlant ?

- Non, là où Albior a été envoyé, mon énergie est bloquée. Je ne perçois rien, et lui-même doit être bien trop faible que pour émettre quoi que ce soit.

Il eut un sourire d'excuse pour son épouse, baissa la tête.

- J'ai à m'occuper de RadCity avant de songer à aller en aide à notre fils… Pardonne-moi.

- Je connais autant que toi les contraintes du boulot, je comprends, assura-t-elle. Et si Kwendel est avec lui, il ne doit pas risquer grand-chose.

- « si »… J'ai tellement peur, Ayvi, avoua Aldéran en venant s'agenouiller près de son transat et de poser sa joue contre son ventre, appréciant qu'elle fourrage dans sa crinière rousse alourdie et assombrie par l'eau de la piscine en un geste tendre et rassurant.

- Tu sauveras le cadet de nos fils le moment venu. Nous avons tous les deux jurés de « protéger et de servir », entre autres serments sur le drapeau de l'Union, tu as une galactopole et plusieurs centaines de millions d'âmes à sauver avant celle de notre petit cœur.

- Je ne l'abandonnerai pas.

- Je sais, Aldie. Tu n'as jamais laissé tomber personne !

- Merci, ma mie. Mais ça fait beaucoup de lièvres à courir à la fois, j'espère pouvoir tenir la distance… Et un autre va s'ajouter pas plus tard que ce soir…

- Ton père…


- Je ne pouvais douter de lui, vu ce qu'il a déjà dit et fait… Mais je n'imaginais pas à quel point d'abnégation il pouvait accepter d'aller pour ceux qu'il aime. Mais là, il est si jeune, Aldéran !

- Et en sacrifiant sa vie pour moi, que fera-t-il d'autre à l'avenir ?

Des éclairs passèrent dans la prunelle marron du père du grand rouquin balafré.

- « à l'avenir » ? ! Mais à cause de toi, il se pourrait qu'il n'en ait aucun ! siffla-t-il. Aldéran, tu es une calamité pour ceux qui gravitent autour de toi !

- Je ramènerai Albior.

- Mais, je l'espère bien ! aboya encore son père. Ce gosse n'avait aucune idée des conséquences…

Aldéran pensait le contraire, mais il se garda bien de protester.

- J'aurais préféré que ton retour se passe dans d'autres conditions, papa.

- Et toi, je peux savoir ce qui te passe par la caboche ? hormis les pires délires qui soient ? Tu as transgressé tous tes principes, tu as été parjure à tous tes serments !

- Tu arrives un peu tard pour ça, on me l'a déjà dit, et je ne le sais que trop ! Et je ne peux plus m'arrêter, j'en arrive à la dernière phase et il est hors de question que je renonce !

- Ca, je l'avais parfaitement compris !

Le pirate à la chevelure de neige eut une sorte de reniflement un peu méprisant.

- Maintenant que tu t'es abaissé, même plus bas, au niveau de tes ennemis, comment penses-tu t'en sortir ? aboya-t-il en empoignant son fils par le bras pour le sortir de la chambre d'hôpital d'Albior afin d'avoir la discussion dans le salon d'attente et ne pas perturber le coma du jeune garçon par des propos qu'il aurait pu capter !

- M'en tirer ne fait pas partie de mes options immédiates. Je veux juste remplir ma mission. Le reste n'a effectivement plus aucune importance. J'aurai juste à récupérer Albior et à le ramener ici. Ensuite, comme je n'aurai plus aucun avenir professionnel ou la confiance de qui que ce soit, je n'aurai plus qu'à ronger mon frein dans mon fauteuil préféré, en coin de feu… Là, je t'autorise à me faire toutes les scènes possibles. Mais, là encore, non, ne te mêle pas de mes affaires, ne m'arrête pas, car je t'écarterai sans état d'âme, à coups de gravity saber si nécessaire ! Dégage ! Tu n'as pas été là pour tes enfants, n'essaie pas d'être présent pour tes petits-enfants ! Retourne à l'Arcadia, au Dock Orbital, ça vaudra mieux pour tout le monde !

- Je n'ignore pas qui sont tes ennemis, je compte bien m'en mêler avant que tu ne sois perdu.

- Je le suis déjà… Tu ne peux plus rien, papa. Je l'ai décidé, il n'y a pas à revenir là-dessus. Et, je te le répète : viens pas jouer les troubles-fête car je n'hésiterai pas à te tirer dessus si tu es sur mon chemin !

- Je sais. En ce cas, tout est clair entre nous !

Et chacun des deux hommes avait clairement compris que l'un comme l'autre étaient prêts à s'affronter, à s'arrêter mutuellement, à s'entretuer même !

Mais ce qu'Albator avait lu dans les prunelles bleu marine de son cadet roux l'avait à la fois confirmé dans ses angoisses… et rassuré !

« Tu es terrible, tu as été et tu seras encore monstrueux, Aldéran, mais, oui, tu as une mission à remplir… Je suis tellement triste pour toi, mon enfant ! Toi, Aldie, le plus terrible, le plus tourmenté, et le plus cher de mes petits… Et, grâce à toi, je sais que même si j'ai perdu tous les êtres et amis du passé – il ne reste que Bob – je dois vivre pour ceux que j'ai mis dans ce monde, ma famille, vous ceux qui m'êtes les plus chers… Et, effectivement, si je dois te tirer dessus pour t'arrêter, je le ferai – ta guerre n'est pas la mienne, tu es mon fils et c'est toi que je protégerai, le reste m'indiffère ! ».

En un réflexe enfin devenu familier, Aldéran enfouit son visage dans l'épaule de son père et apprécia qu'il le serre contre lui et lui murmure des mots rassurants.

« A présent, je peux me perdre à jamais, je suis au bout de cette dernière guerre ! ».