Souvenir II

Le second souvenir d'Aikka aurait bien pu être le vingt-cinquième ou le soixantième, car son enfance était des plus ... lisse. Les jours se suivaient et se ressemblaient.

Aikka s'appuya sur le rebord de la fenêtre en soupirant. Aujourd'hui, il n'avait vu que son précepteur, qui s'obstinait à vouloir lui enseigner l'histoire ancienne de son peuple, les légendes du folklore et les anciennes magies qui prenaient la poussière.

Le vieil homme refusait de lui parler des sujets qui suscitaient chez lui de l'intérêt : comme l'élevage des insectes pour la course ou la guerre, ou encore la nouvelle "tech-no-jo-lie" apportée par leurs voisins. Les grands diables rouges s'intéressaient beaucoup à lui, lui ébouriffaient les cheveux en plaisantant de leur voix graves.

"Celui-là deviendra un grand roi fidèle à notre Nation !"

Le père d'Aikka lui avait dit d'écouter et d'assimiler ce que les diables lui disaient. Pourtant, ses sourcils se fronçaient quand ils voulaient lui inculquer de nouvelles choses.

Le jardin du palais royal s'étendait loin devant ses yeux. Les arcades en rosier succédaient au points d'eau jonchés de nénuphars bleus. Tout respirait le calme , hormis l'épaisse fumée noire qui obscurcissait le ciel au dessus de la ville de Tankkou, qui s'étalait près des grilles du palais.

Il savait qu'il y avait beaucoup d'enfants de son âge dans cette ville, la nourrice le lui avait dit. Mais il n'avait pas le droit de leur parler ou d'aller les voir.

"Un bon prince doit fréquenter une société plus digne de lui."

La société digne de lui, selon son précepteur, c'était la noblesse et les représentants des différents temples de cultes de Nourasie. Avec leurs amples robes oranges, Aikka leur trouvait plutôt l'air de grosses citrouilles.

Les enfants des nobles, eux, le regardaient de loin sans pourtant manifester l'envie de venir discuter. Les jeunes garçons avaient l'air farouche de ceux qui reconnaissent un rival quand ils en voient un, et les fillettes elles ne l'intéressaient pas. Elles étaient ignorantes de la magie comme des arts du combat.

Car Aikka, s'il n'avait pas l'autorisation de s'exercer dans ces disciplines, le faisait néanmoins. Les vieux parchemins de son maître disaient que c'était une tradition pour les princes héritiers de développer et d'affûter leurs qualités sans s'encombrer de professeurs.

Aikka releva les yeux. Ce devait déjà être la fin de la pause octroyée par son maître, le soleil étant à son zénith. Il retourna en trainant les pieds à la salle d'étude, où le précepteur l'attendait, un air sévère sur son visage à moitié caché par un parchemin ancien.