Merci pour toutes vos reviews. Pour tout vous dire, quand j'écris cette histoire j'ai tendance à me laisser un peu porter par le moment, donc moi-même je ne sais pas trop comment tout cela va s'achever même si j'en imagine les grandes lignes.

CHAPITRE 3:

P.O.V. ROSE:

J'aimais les regards. J'aimais l'attention qu'on me portait alors que j'entrais dans une pièce. J'aimais qu'on me jalouse et que les hommes me suivent des yeux en me désirant. La beauté, ma beauté avait structuré toute ma vie, elle avait fait de moi la femme d'aujourd'hui... Il m'était arrivé de la détester, souvent. Mais au final, elle m'avait offert une facilité dans certains moments de ma vie et à présent c'était sur elle que se reposait tout mon avenir professionnel. Si on demandait autour de moi ma première qualité, la plupart des gens parlerait de ma beauté. Il était évident que personne ne mentionnerait mon effroyable caractère et ma langue de vipère qui en avait fait mordre la poussière à plus d'un. Enfant j'avais rapidement appris que le proverbe « La plume peut être plus dangereuse que le glaive » était entièrement véridique, pour moi, il s'agissait même d'une règle de vie. Tant que je serais armée de ma verve, personne ne pourrait jamais m'abattre.

Pourtant si on demandait à ma petite sœur, Bella, ma première qualité, elle ne parlerait même pas de mon physique, elle vous dirait que je suis douce, maternelle, protectrice, courageuse et brillante. Bella me dirait que je suis magnifique et je savais que ce terme pour elle qualifiait ce que j'avais au fond de moi et non mon apparence extérieure.

Si on demandait à mon jumeau, Jasper, ma première qualité, il répondrait sûrement avec un ton sérieux que je suis une battante, plus têtue qu'une mule, rajouterait-il. Mon jumeau ne parlerait pas de mon physique, pour la simple raison que lui connaissait les conséquences d'un tel atout : notre père biologique avait été envoyé en prison à cause de ma beauté.

Si on demandait à mon petit frère, Benji, ma première qualité, il répondrait que je suis maligne ; la preuve, je venais toujours le tirer de ses problèmes, après tout il avait une incroyable facilité à se mettre dans la merde. Ouais, lui, son avis était très « objectif ».

Tout cela, c'était la raison pour laquelle ces trois personnes étaient pour moi les plus importantes au monde, ils étaient les seuls à regarder au-delà de ma beauté, les seuls à la dédaigner et à m'aimer plus encore pour ce que je suis sans elle.

Et cet amour était si profond que je savais que sans lui je n'aurais pas survécu à mon passé.

Je retins un soupir, il ne fallait pas laisser ma lassitude paraître dans ce métier, je laissais ma maquilleuse finir. Ce matin en venant au studio pour le shooting d'une nouvelle série de maillots de bain, j'avais eu la surprise de revoir Alice Cullen, c'était elle la styliste en chef de ce projet pour la marque commanditaire. Elle était tout aussi dynamique et surexcitée que quelques semaines auparavant pour la soirée. Je me doutais que cette situation pouvait se présenter lorsque j'avais compris qui elle était, mais à vrai dire, je ne savais si je prenais cela bien ou non ; après tout, d'un point de vue personnel, je ne voulais pas d'elle autour de moi, elle faisait partie du camp ennemi. Pourtant, d'un point de vue plus professionnel et objectif, je devais avouer que j'appréciais beaucoup son travail et j'avais espéré travailler avec une telle artiste ; en plus elle était sympathique, le genre de personne avec qui je me serais très bien entendue dans d'autres circonstances, peut-être même une amie.

La séance fut longue, le photographe n'était jamais satisfait et nous étions trois mannequins à se succéder. Alice tenta de parler un peu avec moi, mais entre la surcharge de travail et mon ton glacial, elle ne persista pas trop.

En rentrant dans mon immense loft du centre ville, je me sentais diminuée et seule. Je n'eus qu'une idée en tête : me laver, me changer et aller chez ma petite sœur. Bella m'ouvrit la porte, m'offrant ce sourire chaleureux qui était sa marque de fabrique. Toute fatigue était envolée. La table était déjà mise à l'extérieur au milieu du kiosque de bois que Jacob et Benji avaient fabriqué pour Bella. La température était idéale pour un dîner sous le soleil couchant. Le jardin de Bella était spacieux et dense en arbres, il y avait même un petit bassin, Bella y avait planté des fleurs ici et là, des chrysanthèmes, des bois de senteurs et des pensées jaunes et violettes ; elle avait fait cela avec l'aide de Morgane, une ancienne jardinière devenue aveugle après un accident de voiture lorsqu'elle avait quarante ans, cela remontait à une quinzaine d'années, je crois. Elle et son mari tenaient une pépinière non loin de la maison, Morgane avait été une marraine désignée par l'hôpital pour aider ma petite sœur à se faire à sa cécité et pour lui apprendre les trucs pratiques pour y faire face plus facilement, elle nous avait beaucoup aidés dans cette situation.

Jasper et Benji étaient déjà là, à croire qu'ils n'attendaient plus que moi, alors que nous n'avions même pas prévu de nous voir aujourd'hui, mon assiette déjà mise sur la table.

Ce soir là, Bella dût sentir mon découragement car elle réussit même à me persuader de dormir avec elle. C'était bon parfois de savoir que j'avais un point de chute autre que mon loft si luxueux et pourtant si vide et froid. La maison de Bella n'était pas grande, Bella avait bien moins de moyens que moi, mais chez nous l'argent n'était pas un sujet qui était tabou, Bella ne voulait pas de mon fric et sa maison lui convenait parfaitement. Sa maison me convenait aussi très bien, elle me paraissait bien plus merveilleuse que chez moi, pour la simple raison qu'elle reflétait très bien ma petite sœur, elle était pareille, chaleureuse, simple et elle m'offrait à chaque fois le refuge que je souhaitais.

J'étais très proche de mon jumeau, mais Jasper restait un mec et quelqu'un d'assez distant et froid face à certaines circonstances. Bella était ma sœur, un vrai journal intime sur pattes pour moi et surtout ma meilleure moitié. Notre osmose pouvait paraître étrange pour beaucoup, après tout Bella et moi étions ce qu'on pouvait qualifier de diamétralement opposées, que ce soit par notre physique que par notre caractère : elle, petite et brune, moi, grande et blonde ; elle, gentille et compatissante, moi, froide et indifférente, pourtant nous ne pouvions être plus complémentaires.

Le deuxième jour du shooting, Alice revint à la charge. Après les Bruni et les Swan je découvrais que les Cullen pouvaient être tout aussi bornés. Elle ne me lâcha pas d'une semelle, blablatant de tout et de rien et ne semblant même pas rebutée par mon côté revêche.

⁃ Ma mère aimerait vous inviter à dîner tous les quatre, un soir de la semaine prochaine quand cela vous arrange le mieux, lança-t-elle au milieu de son monologue.

Je m'assurais de rester impassible. Et fis comme si de rien n'était, elle répéta même son invitation, croyant que je n'avais pas entendu, ne pas vouloir entendre serait plus proche de la vérité. Pourtant je repensais à ce que Jasper m'avait dit. Pour lui c'était une bonne chose : un fort choc pour faire réagir Bella. Je n'aimais pas toujours la manière de faire de mon jumeau mais j'étais assez maligne pour admettre qu'il pouvait avoir raison sur ce coup là ; peut-être que Bella avait besoin d'être brusquée un peu pour libérer tout ce qu'elle avait enfouit en elle.

⁃ Le mercredi soir cela conviendrait ? Demandais-je abruptement.

Elle hoqueta, surprise par ma soudainement prise de parole.

⁃ Mer.. mercredi c'est parfait, couina-t-elle.

Je parlais de cette soirée à Jasper et Benji mais aucun ne se désigna pour le dire à Bella. Et au final, elle vint à cette soirée sans savoir où elle mettait les pieds.

P.O.V. BELLA:

Ils me prenaient pour une naïve ? Une idiote ? Mes frères et sœurs se vantaient souvent que j'étais facile à lire et même qu'ils me connaissaient comme s'ils m'avaient faite. Ils oubliaient que la réciproque était tout aussi valable. Ils avaient tellement été évasifs sur ce dîner chez des connaissances que je savais déjà que les Swan seraient là. Alors lorsque la voix joyeuse de la jeune Cullen m'accueillit à notre arrivée, je ne montrais aucune surprise.

Ganja me fit monter une marche à l'entrée, puis il y eu un couloir, je décomptais par automatisme cinq pas, puis deux autres marches descendant sur un parquet résonnant un peu comme au conservatoire. J'entendis du mouvement, sûrement les autres convives se levant pour nous saluer.

⁃ Bonjour Bella.

⁃ Charlie.

⁃ Je suis content que vous ayez accepté de venir tous les quatre, entama-t-il le dialogue au milieu d'un silence qui commençait à se faire long.

⁃ Tenez, elles viennent du jardin de Bella, offrit Benji un bouquet de fleurs à Mme Cullen, vous avez une très belle maison, Esmée.

⁃ - Merci, c'est joli. Venez vous asseoir.

⁃ - Ganja, Sage, ordonnais-je.

Je ne le vis pas faire, mais je savais que mon compagnon était allé se mettre dans un coin hors du passage et s'y coucher calmement pour attendre. Jasper prit ma main et me guida pour m'asseoir sur un canapé. Esmée, en bonne maîtresse de maison, se dépêcha de nous proposer un apéritif et de nous le servir.

Carlisle, Emmett et Alice étaient de nature extravertie et n'eurent aucune difficulté à mettre la conversation en route, même si personnellement je n'y participais pas vraiment. Benji, par le sujet du football, ne fut pas difficile à être entraîné par Emmett, ni Rose par la mode avec Alice et Esmée, et Jasper par la médecine et le droit, il semblait très curieux de ce qu'avaient à partager Carlisle et Edward. Je me retrouvai avec Charlie, semblait-il.

⁃ Je ne croyais pas que tu viendrais, admit-il.

⁃ Je ne le savais pas, ils n'ont pas dit où nous allions, quoique je sais assez réfléchir par moi-même pour m'en douter.

⁃ Je l'ignorais, je n'aurais pas demandé à ce qu'ils te forcent.

⁃ N'exagérons rien, le coupais-je pas besoin de s'appesantir.

⁃ Comment se passent tes cours ?

⁃ Bien. Et vous, les gemmes ?

⁃ Ils se portent bien je présume… Alors tu aimes le jardinage ?

C'était un sujet bateau mais il réussit tout de même à me faire converser avec lui, parlant de mes passe-temps, on partit dans un débat littéraire plus vivant que je ne songeais possible.

P.O.V. BENJAMIN :

Le dîner chez les Cullen avait été agréable, si ce n'est plus, je m'entendais très bien avec Emmett, ce qui était un exploit en soi. Cependant une chose m'inquiétait : Bella n'avait rien dit, aucun reproche, aucun commentaire sur ce qu'elle pensait de la soirée bon ou mauvais, et ça c'était mauvais signe, tel un ouragan qui couvait. J'avais tenté de mettre le sujet sur le tapis mais elle avait un talent incomparable en ce qui était d'éluder tout sujet qui ne lui plaisait pas.

P.O.V. BELLA :

Bon sang ! Comme c'était bon de laisser mon frère un peu mariner. Depuis la fameuse soirée qui faisait atteindre à mon frère des degrés élevés de nervosité, je déjeunais une à deux fois par semaine avec Charlie. On parlait beaucoup, mais un mur épais de protection m'empêchait d'aller sur des sujets qu'il aurait été plus sage d'aborder si on voulait arrêter de stagner sur des relations de bon voisinage.

Je sentais les rayons chauds de l'astre solaire sur ma peau sans pouvoir en voir la couleur. Je me souvenais, lorsque nous étions enfants, à l'orphelinat, Rose avait trouvé une collection de lunettes de soleil multicolores. Nous changions de lunettes et tout de suite tout autour de nous le lieu changeait d'univers, rose, bleu, vert, jaune ; à l'âge que nous avions alors, c'était magique et féerique. Et aujourd'hui, je ne pouvais même pas dire si le soleil était aussi lumineux que lors de ce merveilleux souvenir. De mon enfance, j'avais très peu de bons souvenirs, peut-être était-ce pour cela que je refusais de les partager avec un homme comme Charlie SWAN, un homme qui avait aimé son fils, qui l'avait bien élevé, avec de bons préceptes, de l'amour, du soutien… un soutien infaillible… peut-être que cette différence faisait que je ne le croyais pas capable de compréhension envers les enfants que nous étions Benji et moi. La famille est toujours présente lorsque l'on en a vraiment besoin, pourtant moi j'ai appris autre chose sur la famille : celle-ci est là quand on ne la mérite pas tout simplement. Chacun de nous quatre avait eu par le passé la faiblesse de baisser les bras et de tourner le dos aux trois autres, nous étions loin d'être infaillibles.

Rose, c'était à ses seize ans. Jasper, c'était à ses dix-huit ans. Benji, c'était à ses dix-neuf ans, à sa sortie de prison. Quant à moi, c'était il y a six ans en découvrant que je ne voyais plus rien autour de moi, enfermée dans une obscurité constante.

Chacun de nous avait voulu se séparer des autres, être seul et se prouver qu'on pouvait y arriver sans l'aide de personne, ou au contraire leur épargner le spectacle pathétique d'un proche qui plonge dans les conneries pour démontrer qu'il est réellement un perdant puisqu'il a arrêté de se battre. On s'en était tous sortis mais pas sans casse.

On me percuta et je tombai lamentablement à terre. Je sifflai de douleur en sentant mon coude s'écorcher. Il était rassurant d'avoir une routine, la mienne c'était celle-ci : je tombais en moyenne six fois par semaine, le plus souvent on me bousculait, dans une grande ville comme Seattle, il n'y a rien d'étonnant que les gens pressés ne fassent pas particulièrement attention à une aveugle marchant sur le trottoir. Cette fois-là, par chance, ce fut un peu différent, on me présenta des excuses appuyées.

⁃ Oh mon dieu ! Je suis désolé, est-ce que ça va ?

⁃ Oui, oui, ça va...

⁃ Attends Bella, laisse-moi t'aider !

Alors qu'il disait cela, il s'exécuta me prenant la main et le coude entre les siennes pour me lever avec une force toute masculine que je me savais incapable d'égaler. Une minute, il connaît mon prénom ?

Je ne le reconnus pas à sa voix pourtant très agréable, ce fut son odeur qui éclaircit mes souvenirs, parfois je me faisais l'impression d'être un chien renifleur.

⁃ Edward ? Vous êtes Edward, c'est ça ?

⁃ Oui, encore désolé, je suis ravi de voir que tu te rappelles de moi, on n'a pas vraiment parlé ensemble… Tu saignes, il faut soigner cela.

⁃ Ce n'est pas la peine, je le ferais en rentrant, c'est une égratignure.

⁃ - Bella, dit-il patiemment.

C'est moi ou sa façon de prononcer mon prénom était d'une douce sensualité, non, je devais me faire des idées.

⁃ Je suis fils de médecin, tu crois vraiment que je vais juste te laisser repartir comme ça. Aller viens, je n'habite pas loin.

D'autorité, il me prit par le coude. Effectivement, il habitait tout près, on ne mit pas dix minutes à rejoindre le hall de son immeuble, on monta dans un ascenseur et entra ensuite dans un appartement au parquet de bois et que je pouvais dire vaste, cela s'entendait aux échos de mes pas sur le sol. Il me conduisit jusqu'à un tabouret haut. Il me décrivait son appartement, il m'indiqua même l'étage et le nombre de portes pour rejoindre le sien, deuxième porte à droite au quatrième étage, sûrement qu'il avait ressenti mes muscles se tendre de nervosité alors que j'entrais dans un lieu inconnu.

P.O.V. EDWARD :

Je me sentais idiot et maladroit, je l'avais blessée parce que je marchais le nez plongé dans mon agenda électronique. Combien de fois ma mère m'avait réprimandé : je devais faire attention aux gens autour de moi. Cependant, ce fut un mal pour un bien, puisqu'à présent elle était là, bel et bien là, réellement assise au comptoir haut de ma cuisine. Elle était belle, un peu perdue. Je vis son malaise, je me mis à lui parler comme je l'aurais fait à ma petite sœur lorsque je lui décrivais quelque chose par téléphone. Elle se décrispa un peu. Je lui servis un thé chaud et partis chercher ma trousse de secours dans la salle d'eau. M'installant face à elle, j'essayais de ne pas laisser mes arrières pensées perverses prendre le dessus. Bella avait sur moi un effet grisant, une présence extrêmement troublante, elle était si jolie et sa douceur qui s'exprimait dans tous ses gestes me donnait envie de la toucher plus que la politesse ne me le permettait.

⁃ Tu te promenais ? Demandais-je pour la faire parler un peu.

⁃ Pardon...

⁃ Quand je te suis rentré dedans comme un mufle, tu te promenais ?

Elle sourit un peu timidement en rougissant, adorable !

⁃ Euh en quelque sorte, je me rendais à un rendez-vous au centre-ville.

Elle retint un hoquet de douleur lorsque j'appuyai la compresse d'alcool sur son coude écorché.

⁃ Désolé, quel genre de rendez-vous, si ce n'est pas indiscret ?

⁃ C'est indiscret mais ça ne me dérange pas de te répondre, je suis bénévole dans une association pour personnes aveugles. Aujourd'hui, il y a une lecture publique dans une librairie pour un nouvel ouvrage de littérature fantastique, beaucoup de jeunes parmi nous ont hâte de pouvoir l'entendre en avant-première par l'auteur.

⁃ C'est sympa, vous y allez en groupe, non ? Pourquoi étais-tu seule dans la rue ?

⁃ Contrairement à ce que tu peux penser, je suis capable de me promener seule, même en tant que non-voyante je suis reconnue comme majeure.

⁃ Excuse-moi, ce n'est pas ce que je voulais dire, mais j'aurais pensé que tu serais allée directement au lieu de rendez-vous en te faisant déposer.

⁃ J'aime marcher, répondit-elle simplement, et il fait beau.

J'opinais en un bruit sourd approximatif qui sembla lui suffire. Je déposais le pansement délicatement ; tout de suite après avoir fini, je regrettais déjà le toucher de sa peau.

Je levais les yeux vers elle, plongeant inconsciemment dans les lacs noisette des siens qui regardaient à travers moi sans me voir, et je sus, c'était elle. C'était elle que j'attendais.

⁃ Je peux venir ?

⁃ Quoi ?

⁃ A cette lecture publique, ce n'est pas interdit d'accès aux voyants tout de même ?

Et le plus beau son du monde me parvint, elle rit, on aurait dit un son de grelot, doux et calme exactement comme elle.

⁃ Non, avec plaisir.

Je me dépêchai, comme ayant peur qu'elle ne change d'avis. Je rangeai ma boite à pharmacie, envoyai discrètement un SMS à Alice pour annuler notre rendez-vous et on sortit.

Elle me tenait par le coude en marchant, je remarquais alors enfin l'élément manquant.

⁃ Et ton chien, il est en congé payé ?

Une nouvelle fois, elle rit.

⁃ - Ganja est allé se faire dorloter au toiletteur. Benji a toujours la flemme de lui donner son bain lorsqu'il commence à sentir un peu fort, alors il l'y emmène sous prétexte de ne pas avoir le temps, mais Ganja apprécie, donc cela ne me dérange pas.

⁃ Mais ce n'est pas plus difficile pour toi ? Pour te déplacer ?

⁃ Si mais pourquoi faire aujourd'hui, puisque tu me sers de chien d'aveugle.

⁃ Ha ha! Maugréai-je un peu vexé.

⁃ C'est la New Moon Library à droite normalement, tu la vois ?

⁃ Oui, je connais, ne t'inquiète pas, je t'amène à bon port comme tout chien fidèle qui se respecte.

⁃ Merci, me sourit-elle à m'éblouir.

Ce fut une après-midi fabuleuse, Bella ne resta pas beaucoup avec moi, à peine étions-nous arrivés qu'elle s'était retrouvée encerclée par un groupe de jeunes gens. Cette scène m'était familière : ses élèves avaient été pareils lors du petit concert du conservatoire. Elle avait l'air à son aise auprès d'eux, et eux étaient irrémédiablement attirés par elle, je pouvais parfaitement comprendre cela.

Même les aveugles étaient comme en attraction autour d'elle et pourtant eux ne pouvaient voir à quel point elle était ravissante. Je ne doutais pas que même pour eux Bella avait un éclat particulier. Je remarquais que contrairement à la soirée avec ses élèves, les rapports avec ce groupe de jeunes étaient bien plus tactiles, sûrement une habitude d'aveugles.

De toute la lecture, je n'ai jamais détourné le regard de mon bel ange. Elle était au premier rang parmi les plus jeunes, leur parlant patiemment parfois. Quand elle eut raccompagné toute la petite troupe jusqu'à l'entrée de la librairie, je m'autorisais à la rejoindre.

⁃ J'espère que tu ne t'es pas trop ennuyé.

⁃ Non, non, pas du tout… Euh je te ramène ?

⁃ Oui, bien sur.

Et pour la première fois, elle révéla où elle habitait. Sa maison était un peu loin de chez moi, mais rien que pour rester un peu plus longtemps avec elle, j'étais prêt à faire un détour de trois quarts d'heure à pied.

⁃ Je peux te poser des questions ? Je suis un peu curieux.

⁃ Curieux ? A quel propos, moi ? Ou ma cécité ?

⁃ Un peu les deux, les deux ne vont pas vraiment l'un sans l'autre de mon point de vue.

⁃ C'est vrai, admit-elle, alors que veux-tu savoir ?

⁃ Tout à l'heure, j'ai vu que vous vous teniez beaucoup, la main, le bras, le coude...

⁃ Tu voulais savoir si c'était parce qu'on était proches ou parce qu'on est aveugles ?

⁃ Oui, j'avoue, l'idée m'a traversé l'esprit, dis-je un peu penaud de peur de l'avoir blessée sans le vouloir.

⁃ Oui, on peut dire que c'est dû à notre handicap, on est plus rassurés lorsqu'on peut toucher les choses, les gens autour de nous, ça nous aide un peu à nous situer dans les pièces ou parmi les gens, puis ça nous aide à prendre un peu la température d'une conversation, est-ce que notre interlocuteur est tendu, à l'aise, etc... Nous n'avons pas la même facilité que vous les voyants de décrypter les expressions des personnes en face de nous. Mais on agit ainsi qu'entre nous ou avec nos proches qui y sont habitués ; les voyants sont mal-à-l'aise si on les touche de trop aux premiers abords, ou alors ils prennent cela pour ce que ce n'est pas, des avances par exemple. J'en ai connus, quand je ne connaissais pas encore les règles de bienséance des aveugles pour ne pas faire confondre mes intentions, qui croyaient que je leur envoyais des signaux comme quoi j'étais intéressée par eux ou que je leur montrais mon amour, c'était vraiment infernal.

⁃ Je veux bien te croire… Mais moi ça ne me dérangerait pas si tu agissais ainsi, si cela te permet d'être plus en confiance avec ce qui t'entoure.

⁃ Je… Merci, Edward.

La maison était charmante, de briques blanches et de charpente en bois foncée. On devinait un jardin à l'arrière mais il était entouré de buissons et d'arbustes assez denses pour permettre l'intimité de celui-ci. Elle ne m'invita pas à entrer, et bien que j'en mourrais d'envie, je pouvais comprendre qu'elle ne le fasse pas, elle ne me connaissait pas vraiment après tout.

Elle se hissa sur la pointe de ses pieds en s'appuyant sur mon avant-bras pour embrasser ma joue, et disparut derrière sa porte d'entrée sur un « bonsoir » soyeux.

P.O.V. BELLA :

Pourquoi je réagissais comme ça ? C'était farfelu et cela ne me ressemblait pas du tout, pourtant je restais pensive, ne réussissant pas à me concentrer plus de quelques minutes. Je pensais à Edward, et j'y pensais bien plus que je ne devrais en avoir utilité. Mon expérience avec le sexe opposé était nulle et jusqu'à présent je ne m'en étais pas vraiment inquiétée.

À cette seconde, je m'en inquiétais, Edward avait été de très bonne compagnie lors de notre sortie la veille et je m'étais surprise à penser que ce serait bien de renouveler l'expérience.

De mon point de vue, même si je ne pouvais le certifier en apparence, je pensais à Edward comme à un jeune homme séduisant : il avait une voix de ténor qui me procurait des frissons d'admiration et des bras puissants qui me semblaient extrêmement sécuritaires.

Les jeux vidéos, pour moi, ce simple divertissement, se résumaient en un cauchemar. Cela pour une raison évidente : j'étais aveugle, et mon jumeau m'obligeait à y jouer contre lui. Si ça ce n'était pas de la triche. Les seuls jeux où j'avais à la limite une chance de gagner, c'était ceux musicaux, j'avais une bonne oreille, ce qui n'était pas le cas de mon frère.

Les autres fois où je l'emportais sur Benji, c'était lorsque l'on jouait en équipe de binôme, Rose ou Jasper m'aidant. Cela faisait une demie-heure que je faisais le tour du rayon jeux et CD demandant un employé pour m'aider dans mes recherches et me conseiller, mais j'avais plutôt l'impression d'être une conne en train de parler dans l'air. J'étais venue seule au magasin car c'était un cadeau, un nouveau jeu pour notre soirée console à quatre. Mais je me retrouvais seule et incapable de pouvoir choisir sans aide.

⁃ Un problème, Madame ? M'appela une voix fluette.

Par instinct, je baissai la tête, la voix venait de plus bas que moi, un enfant sans aucun doute vu que je n'étais moi-même pas très grande.

⁃ Je voulais acheter un jeu pour mon frère, mais je ne m'y connais pas et j'ai du mal à lire les titres pour tout dire, souris-je.

⁃ Pourquoi ? Demanda la jeune fille avec innocence, tu as oublié tes lunettes ?

J'eus un léger rire. Je lui montrai la canne que je tenais en main et désignai approximativement là où se trouvait Ganja.

⁃ Non, en fait je ne vois pas du tout, lui expliquais-je.

⁃ Oh !... Je vais vous aider alors, décida-t-elle sans embarras et poursuivant en un monologue enthousiaste, moi, j'adore les jeux vidéos. Après bien sûr, ça dépend de votre console, moi, j'ai une Xbox, mais mon grand frère, lui, il a une Wii et ma petite sœur, c'est une DS… Et ton frère à toi, madame ?

⁃ Euh une Xbox aussi, il me semble.

⁃ C'est la mieux, affirmait-elle, en plus je connais plein de jeux sur celle-ci. Ce que je préfère, c'est les jeux de courses ou de combats, entre frère et sœur, c'est le plus drôle pour jouer ensemble.

Pendant une seconde demie-heure, j'eus le droit à un cours en accéléré sur les jeux les « plus mieux », jusqu'à ce que le père de Lara finisse par la retrouver après avoir fini ses courses. Je pris le jeu que Lara m'avait conseillé, satisfaite, un jeu de combat avec des personnages trop rigolos qui pouvaient faire des grimaces au milieu de leurs prises de guerrier d'après ma jeune conseillère.

Je rentrai lentement en bus. Lorsque j'arrivai chez moi, quelqu'un était devant ma porte.

⁃ Oh Bella ?! Je venais juste de sonner, quel Timing ! M'accueillit Edward.

⁃ Euh oui, une course de dernière minute, me sentis-je malgré moi obligée de m'expliquer, tellement j'avais été prise au dépourvu.

Edward et moi ne nous étions plus vus depuis plusieurs jours à présent, et à vrai dire je m'attendais presque à ne plus le revoir, j'ignore pourquoi j'en avais eu une idée aussi négative. Mon tempérament défaitiste sans aucun doute.

⁃ Bonsoir, je… en fait, bégaya-t-il un peu timidement, je me demandais si tu… sortir, si tu voulais sortir, répéta-t-il plus distinctement, avec moi ? Pour un dîner ? Ou un verre si tu préfères ? Ou autre chose, comme tu veux ?

Je restai figée. Jamais personne ne m'avait invitée, que fallait-il faire dans ces cas-là ?… accepter ? peut-être ?… Je pouvais faire cela ? N'était-il pas idiot de se laisser aller avec un proche de Charlie et Emmett ?… et puis, Edward allait me trouver un peu ennuyeuse en comprenant que je ne sortais pas trop, je n'étais pas une habituée des sorties comme Rose… Toutes mes pensées m'encourageaient à décliner aussi poliment que possible son invitation, pourtant ce fut tout autre chose qui franchit mes lèvres :

⁃ Oui, oui, bien sûr, avec plaisir, Edward.

⁃ Génial, se réjouit la voix chaude de ce dernier, on dit samedi, 20 h, pour un dîner ?

⁃ Edward, est-ce que cela pourrait être… un endroit un peu intime ? J'ai des difficultés à manger au restaurant en public, c'est... balbutiai-je à mon tour.

⁃ Oui, ne t'inquiète pas, j'ai l'endroit parfait, je m'étais renseigné sur ce qui pourrait être le mieux pour...

⁃ Des aveugles, pas la peine de buter sur le mot, tu ne me vexeras pas, j'ai dépassé ce stade, le rassurai-je.

J'étais flattée qu'Edward ait fait des recherches pour me mettre le plus à l'aise possible.

⁃ Euh alors, je te laisse, je viendrais te chercher. Je… euh, Bonsoir, se pencha-t-il pour poser un baiser furtif sur ma joue.

Je me sentais sourire sans cesse en rentrant à l'intérieur. Je me sentais étrangement légère, mais ne pas s'attarder de trop sur mon état et ainsi m'éviter de me poser trop de questions me semblait plus sécuritaire pour ma santé mentale, je n'avais aucune envie de me prendre encore plus la tête. Pour une fois, je choisissais de me laisser porter par l'inconnu.

Je ne parlai à aucun de mes frères et sœurs de mon rendez-vous, mon premier rendez-vous. Un peu par peur, un peu par égoïsme, ce n'était pas une chose que je voulais étaler en famille, j'ignorais leurs réactions face à ce genre de chose, de même que je ne savais pas si j'en serais capable moi-même, ne sachant si cela irait plus loin qu'un dîner, je ne voulais pas en faire une montagne. Par chance, Benji sortait souvent le samedi soir, il ne remarquerait même pas mon absence, et les jumeaux avaient leur propre vie aussi, ils ne seraient pas sur mon dos.

Je choisis soigneusement ma tenue, me contentai de démêler les cheveux et renonçai à me maquiller seule. J'attendais patiemment sur le canapé près de l'entrée, peu m'importait que j'eus un quart d'heure d'avance, je me sentais si nerveuse et malhabile. Et si je cassais quelque chose, si je tombais ou si je me tachais bêtement, je ne voulais pas paraître idiote devant Edward… Je devais être très différente des femmes avec qui il devait sortir d'ordinaire et pas seulement parce que j'étais aveugle.

P.O.V. EDWARD :

Je me garai devant la maison de Bella. Même de l'extérieur, elle me semblait parfaitement refléter sa propriétaire : discrète avec un charme chaleureux. J'avais vingt minutes d'avance et je ne savais pas si je devais descendre de suite ou attendre encore un peu pour frapper à sa porte. J'avais une boule à l'estomac, je ne me souvenais pas avoir eu autant d'appréhension pour un rendez-vous galant depuis ma première sortie avec une fille au lycée.

Bientôt je ne me retins plus et allai à la porte, j'étais si pressé de la revoir enfin, de passer du temps rien que tous les deux. Elle ouvrit presque immédiatement, une part de moi espérait qu'elle m'avait attendu avec autant d'impatience que j'en avais ressenti en venant. Elle était magnifique, elle me paraissait embellir à chaque fois que je la retrouvais.

⁃ Bonsoir, tu es très belle, soufflai-je admiratif.

Elle leva les mains vers moi, longeant d'un geste aérien le col de ma chemise et de ma veste.

⁃ Tu m'as l'air très élégant, également, me complimenta-t-elle.

J'appréciais le fait qu'elle soit assez à l'aise avec moi pour entreprendre de tels gestes. Je pris une main, lui offrant un galant baise-main. Elle ferma en saluant Ganja, et me laissa la guider jusqu'à ma voiture.

Ma mère m'avait conseillé l'endroit, sans se douter que je m'en servirai dans un tel contexte, quelques mois auparavant. Ce n'était pas vraiment un restaurant, c'était un parc avec un grand kiosque central où s'étendaient des tables de pique-niques en bois, et plus loin dans le petit moulin de pierres blanches restauré en cuisine, c'était de fins gastronomes qui s'échangeaient chaque soir l'endroit juste pour la passion de la cuisine qu'ils veulent faire partager. La compensation financière de nos repas ne servait qu'à entretenir l'endroit, détaillai-je à Bella, le jardin était immense aux abords d'un étang et pleins de plantes et de fleurs aux mille coloris, c'était un décor très romanesque et féerique pour un premier dîner, avais-je pensé.

À nous deux, on avait choisi une gamme de petits plats différents pour goûter un peu de tout. Ce soir là, c'était cuisines Italienne et Grecque confondues qui étaient proposées. On prit tout un plateau rempli de petites coupelles gustatives. J'avais choisi par la couleur des plats qui m'attirait, Bella, elle, l'avait fait par les odeurs, je m'étais beaucoup amusé à la regarder faire, cela avait quelque chose de fascinant.

Bella avait les mêmes goûts que moi pour tout ce qui était de la musique et de la littérature, il était si aisé de parler et de débattre avec elle. C'était surprenant pour moi, je n'avais que rarement rencontré une jeune femme avec une telle culture et une telle vivacité à argumenter, et elle avait une répartie un peu caustique qui arrivait à me faire tourner en bourrique sans que je ne vois rien m'arriver dessus.

⁃ Tu l'as dit à quelqu'un qu'on se voyait ce soir ? Me demanda-t-elle après un moment.

⁃ Non, avouai-je.

⁃ Moi, non plus...

J'aurais dû en être vexé qu'elle me cache ainsi comme un secret honteux, mais je me sentais bien plus soulagé. La situation était déjà tellement compliquée, jeter de l'huile sur le feu n'aurait rien arrangé de plus.

⁃ C'est bizarre… non ?

⁃ Un peu, mais… Bella, j'ai envie de te connaître, pas pour Charlie et Emmett, j'en ai envie pour moi, lui pris-je la main par dessus la table.

Mon ange rougit irrésistiblement.

⁃ Et si tu me parlais un peu de toi, éluda-t-elle en se raclant un peu la gorge, embarrassée.

⁃ Que veux-tu savoir ?

⁃ As-tu toujours voulu être avocat ?

⁃ Non, pas vraiment, je voulais être médecin comme mon père, mais je m'évanouis à la vue du sang, ricanais-je en me moquant un peu de moi-même, elle partagea mon amusement. Puis après j'ai voulu être basketteur, puis astronaute, pianiste aussi...

⁃ Oh tu joues, alors ?

⁃ Plus depuis longtemps, mais parfois. J'ai dévié sur beaucoup de choses, incapable de me décider, puis le droit s'est imposé à moi, un peu par hasard, mais j'étais sûr d'avoir trouvé ma voie. Ce qui s'est passé en fait, c'est que Emmett, Alice et moi, on s'est fait arrêter pendant notre voyage à l'étranger, on nous accusait d'avoir fait entrer des produits stupéfiants sur le territoire, c'était faux bien sûr mais on s'est retrouvé coincé et je me suis sentis si démuni sans avoir les mots justes pour nous défendre… Tu sais, le côté classe et bien formé des avocats ?

⁃ Tu prêches une convertie, je n'arrive jamais à gagner contre Jasper.

⁃ C'est cela que je voulais, apprendre à défendre par des mots, être avocat m'a paru parfait pour cela, bien sûr tout n'est pas ce à quoi je m'attendais dans ce métier mais je me sens assez fier de moi.

⁃ Je suis sure que tu peux l'être et tes parents aussi.

⁃ Une autre curiosité à assouvir, Mademoiselle Bruni ?

⁃ Oh, non, répondit-elle faussement hautaine, il faut bien que je me garde d'autres munitions pour plus tard.

Mon sourire devait faire le tour complet de mon visage, elle venait de sous-entendre qu'il y aurait un « plus tard », cette soirée était parfaite.

Après avoir rendu notre plateau, je conduisais Bella vers les fleurs, les lui faisant caresser. Elle les manipulait avec respect me demandant leur couleur, leur nombre. J'aimais me tenir si près d'elle, elle sentait les baies sauvages et sucrées. J'avais du mal à résister à son attraction mais je tenais à me contenir, je ne voulais pas l'effrayer. La soirée fut si agréable et pourtant elle finit par s'achever, bien trop tôt.

Je raccompagnais Bella à sa porte, je n'essayais pas de la toucher ou de l'embrasser, comme si quelque chose me soufflait que ce n'était pas encore le bon moment, et d'après le corps un peu crispé de ma belle je devinais que j'avais eu raison.

⁃ J'ai passé une merveilleuse soirée, j'aimerai beaucoup recommencer.

⁃ Moi aussi, j'ai beaucoup aimé, mais c'est... tout nouveau pour moi, rougit-elle…

⁃ Je ne t'oblige à rien Bella, je n'ai pas l'intention de te presser.

⁃ Merci, soupira-t-elle comme si je l'avais dégagée d'un poids.

⁃ Je vais y aller alors… je t'appellerai.

Elle opina, j'attendis qu'elle soit rentrée et d'entendre la clef tourner dans la serrure avant de repartir.

⁃ Alors tu es sorti avec ta nouvelle conquête hier, hein ? Demanda Emmett en haussant des sourcils d'une manière suggestive.

Je réussis à grande peine à ne pas boire ma bière de travers, je me doutais qu'il souhaite savoir la vérité sur ma soirée. Il me tuerait certainement en sachant que je sortais avec sa petite sœur, sans doute la réaction que moi-même je pourrais avoir si je savais un jour qu'il sortait avec Alice.

⁃ Hum euh, me raclais-je la gorge, non, c'est juste une amie.

⁃ C'est ça, se moqua-t-il, je te crois, j'espère que tu la feras durer bien plus que les précédentes.

⁃ Tu te trompes ! M'indignais-je criant sans en être conscient.

Sa remarque me blessait par sa justesse, mais en même temps m'énervait car la pensée que mon histoire avec l'angélique Bella ne soit que de courte durée me retournait l'estomac et me serrait la poitrine. C'était hors de question, Bella et moi, c'était fait pour durer, je le voulais et je ferais en sorte que ce soit le cas.

Je notai enfin le regard stupéfait de mon meilleur ami. Et me dépêchai de me reprendre.

⁃ Euh je veux dire, que ce n'est qu'une amie, répétai-je.

⁃ … peut-être bien, mais si c'est autre chose, je te souhaite que ça marche, tempéra-t-il en m'offrant un sourire ravi.

⁃ Comment ça ?

⁃ C'est peut-être qu'une impression mais j'ai le sentiment qu'elle compte pour toi… tu as l'air plus sérieux, impliqué...

Je fronçais les sourcils, étonné, qu'est-ce qu'Emmett avait bien pu voir chez moi qui le mène à penser ça ? S'il pouvait lire si aisément en moi, j'avais peur de voir à quelle vitesse il allait découvrir que je m'étais épris de Bella.

. BELLA :

⁃ Ca va, Bells ? Me demanda Jazz en me prenant le saladier de pop-corn des mains pour l'emmener au salon.

Merde, pourquoi le seul de mes frères et sœurs qui servait de détecteur de mensonges ambulant était celui qui venait m'interroger. Pendant une seconde en servant les trucs à grignoter pour notre soirée jeux vidéos, je m'étais perdue dans mes pensées. Je me demandais ce que Edward avait pu bien penser de notre soirée, on n'avait pas fait grand-chose, peut-être avait-il trouvé cela trop sage et bon enfant ? Et Jasper avait débarqué au même instant : très mauvais mélange.

Je me contentai de hocher la tête, si je ne voulais pas qu'on détecte mes mensonges autant ne pas les prononcer à voix haute.

Je sentis son regard sur moi, une seconde.

⁃ Sûr ?

Pourquoi fallait-il qu'il insiste ?! Je soupirai.

⁃ C'est rien, je pensais à un truc, c'est tout.

⁃ Tu fais exprès d'être vague maintenant, princesse, releva Jasper.

⁃ Arrête ! Coupai-je. Je ne veux pas en parler.

Jasper ne dit plus rien, me guidant au salon. Pendant toute la soirée, son regard me sembla suivre chacun de mes mouvements, comme si j'allais déclencher une bombe ou un truc du genre. Dieu, quelque chose me disait que la situation ne pouvait qu'aller en empirant vu comme c'était parti. Jamais je ne pourrais tenir, j'étais incapable de mentir, encore moins aux personnes qui pouvaient dire lorsque je mentais. Heureusement que je n'étais pas une espionne, me moquai-je de moi-même avec aigreur.

⁃ Le tissus est doux, approuvais-je.

⁃ Hum, commenta Rose sceptique, non, je n'aime pas la couleur, je veux en essayer un autre modèle, reste là, je reviens.

J'entendis ses talons hauts claquer en s'éloignant. Le shopping avec ma sœur n'était pas une activité qui me réjouissait particulièrement, mais choisir des vêtements sans elle m'était impossible, je revenais toujours avec des choses ridicules et pas vraiment accordées ensemble, Rose en faisait un foin à chaque fois que j'avais essayé. Pas qu'elle cherchait à être vexante, mais elle savait que si j'avais pu choisir de mes propres yeux, je n'aurais pas acheté sciemment ces « choses ». Ma sœur était de bon conseil et connaissait mes goûts, elle n'avait pas cherché à me convaincre d'en changer, elle m'encourageait juste à faire des efforts lorsque c'était des vêtements pour des soirées.

⁃ Bonjour, bel ange !

⁃ Edward ? Tu es fou, Rose n'est pas loin, elle va...

⁃ Ne t'en fais pas, je l'ai vu partir à l'autre bout du magasin, je fais le guet au cas où. Mais en te voyant, je ne pouvais passer mon chemin comme si de rien n'était, j'ai eu besoin de te voir et de t'entendre... Rien qu'un peu.

Là, j'en étais sure, j'allais mourir de combustion spontanée, je sentais tout mon visage s'échauffer, mes joues devaient battre des records de rougissement.

⁃ J'adore tes joues toutes rouges, s'exclama-t-il.

J'entendais le sourire dans sa voix, mais j'espérais qu'il soit plus attendri que moqueur.

⁃ Edward ! Me récriais-je embarrassée, s'il te plaît, ce n'est pas drôle !

⁃ Je suis d'accord, ce n'est pas drôle, c'est adorable, tu es très mignonne !

J'en eus le souffle coupé, j'étais au bord de l'évanouissement.

⁃ Hey, respire, petit ange, me prit-il la main.

⁃ Oui, ça peut aider, admis-je, que fais-tu là, je crois que c'est un magasin pour femme, non ? Tu veux peut-être m'avouer un penchant particulier ?

⁃ Non, rit-il, j'étais de l'autre côté dans le restaurant avec un client, celui-ci a repéré très vite ta sœur à travers la baie vitrée, quoique la question serait où ne repère-t-on pas ta sœur ?

⁃ J'en suis convaincue, et toi ? Questionnais-je soupçonneuse et un peu jalouse, il faut dire vrai, as-tu repéré Rosalie ?

⁃ Inutile, mon regard ne capte qu'une seule personne, d'ailleurs, à peine l'ai-je vue que j'ai accouru vers elle, si tu pouvais voir à quel point elle est magnifique, surtout lorsqu'elle rougit, et sa main si élégante et douce dans la mienne, souleva-t-il ma main pour y apposer un baiser, c'est un geste que je pourrais facilement m'habituer à recevoir. Bella, j'aimerais beaucoup que l'on sorte de nouveau… pour tout dire, j'ai pensé à un millier de sorties possibles et je n'ai pas osé t'appeler tellement mes idées n'étaient pas terribles.

⁃ Laisse-moi deviner, Cinéma ?

⁃ Euh ouais, déglutit-il penaud.

Malgré moi, je m'esclaffais, Edward me donnait l'impression d'être si fort, il craignait tellement ma réaction, comme si je pouvais faire tomber la foudre sur lui en un instant.

⁃ Edward, s'il te plaît, ne marche pas sur des œufs lorsque tu me parles, je dois déjà supporter ce genre de comportement au quotidien...

⁃ Excuse-moi, ce n'est pas que je veuille te traiter différemment, c'est juste que je ne savais pas quoi te proposer ? Ce que tu aimerais ?

⁃ Tu sais, je vais au cinéma, il faut juste me faire un peu de description. Pas plus tard qu'avant hier, je me suis battue contre mon frère au jeu vidéo.

⁃ J'aurais beaucoup aimé voir cela.

⁃ Et si demain soir, on allait dans un piano-bar que j'aime beaucoup, ils ont prévu un petit concert de jazz en plus...

⁃ Désolé, j'aurais beaucoup aimé, mais demain ton frère et moi avions déjà prévu de...

⁃ Ne l'appelle pas comme ça ! protestais-je.

Je sentis le silence pesant qui prit place. Je savais qu'Edward ne pensait pas à mal, mais la situation n'était pas facile.

⁃ Je sais qu'Emmett est ton meilleur ami, presque un frère, c'est un sentiment que je peux parfaitement comprendre, cependant… Emmett n'est pas mon frère, il n'est pas de ma famille comme il fait parti de la tienne. Et si un jour, il le devient, ça prendra du temps, alors ne dis pas ces mots, je t'en pris.

⁃ … D'accord, je ne penses pas que tu aies complètement raison de voir les choses ainsi, mais je le ferais comme tu veux.

⁃ Merci… donc je n'aurais pas la chance de passer une soirée en ta compagnie.

⁃ Non, pas encore, mais ce n'est que partie remise, promis. Je file, ta sœur revient.

Je n'eus pas l'occasion de le saluer correctement, que ma sœur m'interpellait.

⁃ J'ai pris la robe en rouge satinée, je vais faire un malheur.

⁃ Comme toujours, fis-je indulgente, ne voulant pas lui montrer ma contrariété face à son interruption.

P.O.V. EDWARD :

C'était dingue le temps que mettait ma page internet à charger, songeais-je en attendant que le miracle s'opère enfin. Ce matin là, j'étais arrivé aux bureaux avec une humeur de chien. Je m'étais abstenu de prendre en plus une dose de caféine, une décision que je regrettais déjà.

Aujourd'hui, selon mes informations, je devais recevoir le dossier complet de mon détective privé sur Benjamin, y compris les détails de son casier judiciaire. Une partie de moi était curieuse de savoir à quel point ce jeune homme pouvait être dangereux, mais une autre avait peur des conséquences que pouvaient provoquer ces révélations, la plus importante à mon avis étant celle de tuer ma relation avec Bella dans l'oeuf.

Pourtant, j'ai ouvert le fichier.

P.O.V. BELLA :