Reggie est parti, Harry a envoyé un sms à Sophie. Elle sait ce que le simple mot reçu signifie. Ni elle, ni Thomas ne doivent s'approcher de la demeure. Harry se rend à son bureau, celui du deuxième étage, qu'il garde fermé à clé. Il ne s'attarde pas sur l'odeur lourde de renfermé qui remplit ses poumons lorsqu'il entre et prend place sur la chaise couverte de cuir. Il décroche le téléphone à cadran couvert de poussière et tape son code.
*0899712*#
L'opératrice lui demande quel service de compatibilité il souhaite joindre.
« Des Oxfords, pas des Brogues. »
Elle le remercie. Il attend. Et finalement il décroche.
« Allo ? »
« Merlin, j'ai besoin de ton aide. »
« Harry ? », la voix de son ami hache l'air. C'est sûr qu'il n'a pas dû se réveiller ce matin en se disant qu'il allait parler à son ex-collègue dont il n'a pas eu de nouvelles depuis près de 20ans.
« Je crois que je suis compromis. Tu peux faire une recherche pour moi ? »
« Bien sûr. Tu as un nom ? »
« Oui. », Harry déglutit. Une fois. Et reprend. « Gary Unwin. »
Silence. Ce n'est jamais bon signe.
« Tu as entendu ? »
« Oui, oui bien sûr que j'ai entendu. », grince Merlin.
« Tu peux lancer une recherche ? »
« Je n'en ai pas besoin, Harry. »
Cette fois, c'est lui qui se tait. Il cligne des yeux, resserre sa main autour du combiné et tente de comprendre. Merlin poursuit. Au centre de la cour, il regarde la moto, intacte, qui le nargue.
« Gary Unwin est un membre de Kingsman, Harry. Il est clean. »
« Je te demande pardon ? »
« Pardon, je veux dire Eggsy. Il aime se faire appeler Eggsy. Ce qui est un peu idiot si tu veux mon avis. Bref. Tu ne risques rien, il fait partie de la maison. Et tu le connais. Enfin, d'une certaine manière. C'est le fils d'Andrew Fincher. Sa mère s'est remariée il y a… onze ans je crois ? Ça n'a pas beaucoup d'importance. Toujours est-il qu'il est le garçon à qui tu as refusé d'aller donner la médaille le jour où tu as démissionné. Perceval s'en est occupé. Depuis, nous finançons son éducation et cela va faire cinq ans qu'il nous a rejoint. C'est une très bonne recrue. »
Harry ferme les yeux, lentement, très lentement. Il repose le téléphone sur la table et joue avec sa mâchoire qui le tire, après qu'il l'ait serrée si fort.
« Il est chez toi, pas vrai ? Ça fait un an qu'il a cette obsession pour essayer d'en apprendre plus sur son père. Dorothy m'a dit qu'il était allé la retrouver à Dublin. Il m'a aussi cuisiné pour que je lui raconte notre jeunesse plusieurs fois. Sa mère refuse d'en parler ou je ne sais quoi et le pauvre cherche les informations où il le peut. Est-ce que tu peux lui demander de rentrer bientôt, s'il te plait ? J'ai besoin de lui pour une nouvelle mission. Et tu sais comme je déteste les gens en retard. »
« Je vais faire ce que je peux. », grogne Harry en hochant la tête malgré lui.
« Et remercie le de ma part. », s'empresse de rajouter Merlin, conscient qu'Harry était prêt à raccrocher.
« Pour quoi ? »
« Grâce à lui, j'en enfin entendu le son de ta voix. », et même à une centaine de kilomètre, Harry devine le sourire de son ancien ami.
Il voudrait exprimer une parole sympathique mais c'est impossible. Il raccroche, pose ses coudes sur sa table, ses mains sur son visage. Peut-être une minute, maximum. Puis il se lève.
Eggsy se tortille. Les draps sont chauds. Trop chauds. Il sort un bras, une jambe. Il se redresse d'un coup.
« Tu m'as fait peur… », respire-t-il en se laissant retomber contre son oreiller moelleux.
Harry, à l'autre bout de la chambre, a pris place sur un fauteuil. Les mains posées sur l'accoudoir, il regarde Eggsy. Il a gardé les rideaux tirés mais avec la luminosité étrange de cette matinée, ils arrivent tout de même à se voir. Eggsy se prélasse entre les draps blancs.
« Je pensais que tu allais faire le café… »
« C'est ce que j'étais parti faire. », répond Harry, la voix un peu enrouée.
« Et tu t'es dit que mon corps d'éphèbe te manquait alors tu es revenu en courant me rejoindre. », sourit Eggsy de façon insolente en se redressant. Il s'avance sur le lit à quatre pattes sans quitter des yeux son amant qu'il tente de charmer. « Je ne peux pas t'en vouloir, j'ai… », sa main se pose sur son passeport qui a été mis sur le lit.
Tout comme son arme. Il relève la tête.
« C'est si dangereux que ça, les chantiers, de nos jours ? », demande Harry dans un sourire qu'Eggsy prend comme le coup d'envoi de la discussion qu'il préférerait ne jamais vivre.
Il lève les mains, inspire et ose un demi-sourire.
« Je peux t'expliquer. »
Harry se lève, il attrape le sac d'Eggsy qu'il a rempli des quelques affaires qui trainaient encore dans la maison et lui lance. Eggsy grimace et s'apprête à se lever pour se serrer contre son amant, mais la main d'Harry se referme sur poignet qu'il tord.
« Qu'est-ce que tu penses faire ? »
« Je vais t'expliquer… », grince Eggsy en plissant les yeux sous la douleur qu'il sait mériter.
« Habille-toi, sors d'ici et ne remets plus jamais les pieds chez moi. C'est clair ? », demande Harry d'une voix neutre, et terrifiante, le regard plongé dans celui du plus jeune qu'il surplombe de sa présence.
Parce que lui aussi a été un Kingsman et ça ne sert plus à rien de le cacher. Il repousse Eggsy sur le lit et récupère ses vêtements qu'il lui jette.
« Casse-toi Eggsy, il vaut mieux pour toi. »
Il fait quelques pas vers les rideaux qu'il ouvre en grand avant d'en faire de même avec les fenêtres. Eggsy s'habille en tremblant, mais ce n'est pas à cause du froid. Il a à peine enfilé son jean quand Harry commence à retirer avec hargne les draps dans lesquels leurs corps se sont aimés.
« Okay, je sais que j'ai déconné, j'aurais dû te dire directement que… »
« Que quoi ? », aboie Harry en arrachant les taies des oreillers, lui qui aimerait effectivement une explication.
« … Que je savais qui tu étais mais putain Harry, ils m'avaient tous prévenus à l'agence que tu accepterais jamais de me raconter et je les croyais pas mais quand j'ai vu comment tu m'as accueilli… Tu m'aurais jamais parlé de mon père, de vous tous, si on…
« Si on n'avait pas couché ensemble ? », hurle-t-il et cette fois, Eggsy serre ses lèvres à s'en faire mal à la mâchoire.
Il baisse la tête, attrape son pull, son téléphone et son passeport qu'il enfouit dans son sac. Il récupère son arme et vérifie que la sécurité est bien enclenchée mais il remarque qu'il est vide et la voix d'Harry résonne.
« J'ai retiré les balles. Elles sont dans ton étui. »
« Pourquoi ? »
« Pour être sûr ne pas l'utiliser contre toi. »
Harry fait le tour du lit, attrape le bras d'Eggsy qu'il serre à en laisser des bleus (Tant mieux) et le tire hors de la chambre. C'est sale, ce bruit qui envahit les couloirs d'Aigas House ce matin-là. C'est le frottement sec des pieds nus d'Eggsy contre les tapis plein de poussières. La respiration sèche et courte d'Harry dont toute la rage sous-jacente se concentre dans ce bras qu'il est en train d'écraser de toute sa force. Et toutes les excuses qu'Eggsy devrait hurler meurent dans sa gorge à lui donner envie de vomir.
« La marque, sur ton abdomen, c'est une balle de sniper? »
« T'as remarqué alors ? »
« Bien sûr. J'étais à ta place il y a vingt-ans. »
« Harry. », finit par grogner le plus jeune en les arrêtant au milieu des marches.
Il n'arrive pas à libérer son bras de l'emprise de l'ancien espion mais s'aide de l'autre pour le plaquer au mur.
« Okay, je bosse pas dans le bâtiment, ma mère a jamais habité à Inverness et je sais très bien ce que tu faisais avant de vivre ta vie de rentier mais ça change rien, je te jure, ça change rien. Je peux tout te dire maintenant et on repart sur des bonnes bases. S'il te plait Harry, laisse-moi juste… »
Harry le repousse violemment, faisant tomber le sac qui dévale les marches sous eux.
« M'expliquer quoi ? Que tu voulais juste en apprendre plus sur ton père en rencontrant tous ses anciens amis ? Mais tu veux savoir quoi, Eggsy ? Qu'on allait boire des bières le soir après le travail et qu'on aimait le bowling ? Ça t'avance à quoi ? Ton père est mort, point. »
« T'es vraiment trop con, je veux juste… », gémit Eggsy en secouant la tête et ce geste semble définitivement faire perdre la raison à l'ex-espion.
« Mais qu'est-ce que tu veux ? », hurle Harry en attrapant entre ses doigts le visage du plus jeune qu'il serre.
« Savoir pourquoi t'as démissionné le jour où il est mort. », gueule Eggsy en retour, en essayant de se retirer de l'emprise d'Harry qui l'oblige à se reculer.
Eggsy gémit et cligne des yeux lorsqu'il sent le mur cogner l'arrière de sa tête, que la main d'Harry encercle toujours avec force.
« Il ne voulait pas de cette mission. Il a dit qu'il ne se sentait pas bien. Fatigué. Qu'il allait faire une connerie. Mot pour mot. Je le sens pas, je vais faire une connerie, Harry. Je ne l'ai pas cru. J'étais son supérieur. Tout le monde était fatigué. On ne s'arrête pas quand on est fatigué, à Kingsman. C'est moi qui lui ai donné l'ordre de nous suivre. Trois heures après, on faisait graver une médaille pour que tu le remplaces à ta majorité. C'est ça que tu voulais, Eggsy ? C'est ça qu'il te manquait ? »
Eggsy secoue lentement la tête, difficilement. La main d'Harry l'encercle encore. Il sent le souffle de celui qui aurait pu être son mentor sur son visage, rouge, dont les veines sont plus visibles que jamais. Il déglutit, et ça lui arrache la gorge. Il pose ses mains sur le torse d'Harry et ses doigts s'accrochent à son pull avant qu'il ne le repousse violemment. Harry se laisse faire et fait un pas sur le côté. Ils n'arrivent pas à décrocher les yeux de l'autre. C'est comme ça qu'ils expriment leur rage. Il vaut mieux, vu que ce sont tous deux des Kingsmans, les poings sont souvent leur seule façon de parler. Eggsy descend les marches à une vitesse affolante, il récupère son sac et ses chaussures dans l'entrée qu'il enfile une fois sur le perron. Il ne se retourne pas, masse l'arrière de sa tête qui brûle jusqu'à ses yeux et trouve les clés de sa moto toujours sur le contact. Il crache sur les graviers pour se débarrasser de toute la bave qui a envahi sa bouche quand la main d'Harry a manqué de l'étouffer et sent encore l'odeur de l'ex-espion sur sa peau. Il frissonne de tout son être.
C'est ça que tu voulais, Eggsy ?
Il démarre et disparaît d'Aigas House pour de bon.
