Chapitre 2 : Il ne faut pas martyriser les animaux !

Le pigeon de la forêt de Calambour, cet animal remarquable, est capable d'effectuer de longues distances sans se fatiguer et en mangeant peu. C'est pour cette raison qu'il est domestiqué afin de servir de messager, car il apporte les lettres en un temps record.

Le pigeon invoqué par Jelifar était un pigeon de Calambour. Il traversa aussi haut qu'il le put les ruelles de la Bibliothèque pour ne pas tomber sur des mendiants affamés qui l'aurait rôti à la broche, survola les remparts et commença à voler au hasard à travers la montagne. Il se demandait (et oui, un pigeon ça réfléchit parfois!) comment il avait pu passer de son arbre vert dans sa forêt chatoyante avec sa compagne à cet endroit humide et puant en compagnie de ce vieillard bizarre qui lui avait arraché une plume et fourré un papier sur la patte. L'oiseau en était là de ses pensées lorsqu'il sentit quelque chose le frôler. Levant la tête, il aperçut la harpie qui venait de le manquer de peu.

Triste résultat de l'union d'une femme et d'un gryffon, les harpies avaient profité de la période d'anarchie des Années Pendules où le pouvoir n'avait cessé de changer de main pour prendre d'assaut la capitale en compagnie des Gnarax. Elles avaient été repoussées de peu et exterminées. Les survivantes s'étaient alors repliés dans les Montagnes Rouges et autour de la Bibliothèque. A présent elles attaquaient tout ce qui passait dans la montagne, ce qui rendait l'endroit très dangereux à traverser sans une forte escorte.

Celle qui avait attaqué le pigeon était particulièrement affamée et fit claquer ses ignobles serres d'impatience. Celui-ci se mit alors à voler aussi vite qu'il le put pour ne pas finir en chair à pâtée. La créature poussa un hurlement strident et se lança à sa poursuite. Une course effrénée commença alors à travers les rochers de la montagne, ayant pour enjeu la satisfaction d'un estomac et la survie d'une existence. La vitesse du pigeon était de plus ralentie de par le poids du message.

Malheureusement pour elle, la harpie n'avait pas mangé depuis trois jours et sa vue commençait à se brouiller. Elle vit deux rochers, voulut passer au milieu et s'écrasa sur le seul rocher qu'il y avait en réalité. N'en croyant pas sa chance, le pigeon s'enfuit sans demander son reste.

Il finit par sortir des montagnes et vola durant trois heures sans ralentir jusqu'à un petit village appelé Dante. Epuisé et à bout de forces, il tomba, passa à travers une lucarne et atterrit au pied de deux garçons.

Victor et Frédéric, après avoir goûté, bûchaient sur leurs devoirs dans la chambre de Frédéric tout en discutant de tout et de rien (et faisaient surtout ça d'ailleurs) lorsque quelque chose tomba du plafond sur la moquette devant eux.

- Ca m'a tout l'air d'un pigeon, commença Frédéric en s'approchant.

- Ta perspicacité m'étonnera toujours !

- Bon ça va, on dirait qu'il a quelque chose attaché à la patte.

Frédéric s'agenouilla et prit délicatement le pigeon dans sa main. Il détacha le morceau de papier un peu brusquement et l'oiseau sursauta.

- J'ai l'impression que le voyage l'a rendu fou, il perd la tête ! dit Victor.

Intrigué, le garçon releva la sienne et mit la main devant la bouche : si le pauvre animal avait sursauté, ce n'était pas en raison de sa brusquerie mais à cause de la patte du chat qui venait de lui arracher la tête.

- C'est horrible ! s'exclama-il.

- En effet c'est terrible, il est en train de saigner sur la moquette, ta mère va te tuer.

- …

Le chat, lui, ne perdit pas de temps : il attrapa le reste du pigeon des mains de Frédéric avec le message et avala le tout.

- Fougueux !

- Ah ben il avait faim ton chat, constata Victor.

- Faut récupérer le papier !

- Et comment ? On attend que ça ressorte ?

- Exactement ! Ca finira bien par sortir.

- Ca sent mauvais comme situation, c'est le cas de le dire !

- …

- J'ai une idée pour récupérer plus vite ce papier.

- Heu qui est ?

- Facile ! Comme quand on va chercher quelque chose dans une pièce : on ouvre la porte avec une clé et on entre. Sauf que là un couteau remplace la clé !

- Mais tu es ignoble avec les animaux !

- Bon bon, moi je disais ça pour aider.

- En attendant faut l'attraper…

- C'est parti !

- Non Victor ! Ne fais pas ça !

Mais il avait déjà bondi sur le chat qui commença à sauter partout dans la pièce, poursuivi par le garçon. Le vacarme et le chaos qui s'en suivit furent phénoménaux. Finalement, après quelques tours dans la chambre, il réussit à attraper Fougueux au vol juste avant que celui-ci ne saute par la fenêtre. Malheureusement, il fut emporté par son élan et passa par la fenêtre avec le chat. Voyant cela, Frédéric se dépêcha de dévaler l'escalier pour le rejoindre. Il ne vit la vieille dame qui commençait à grimper les marches que trop tard….

- Ce n'est pas de ta faute voyons ! consola Victor. Tu ne pouvais pas savoir que ta grand-mère venait te voir aujourd'hui et qu'elle apportait un vase de famille très précieux !

- Je vais me pendre…..

- Arrête d'essayer de me faire plaisir ! On a récupéré le papier au moins !

- Youpi…

Après s'être fait viré de la maison pour la soirée après avoir fait tomber la grand-mère et le vase, Frédéric avait rejoint son ami qui avait fait vomir le chat en lui tombant dessus. Ce dernier, outré, avait alors pris la poudre d'escampette. Dans le vomi, entre les croquettes et les restes du pigeon, se trouvait le message. Ils le lurent, et leurs vies basculèrent alors.